26 septembre 2009
Quand la science et la fiction se rejoignent
Robot, trop humain
Sébastien
«La « loi de la nature » une
superstition. — Si vous parlez avec tant d’enthousiasme de la conformité aux
lois qui existent dans la nature, il faut que vous admettiez soit que, par une
obéissance librement consentie et soumise à elle-même, les choses naturelles
suivent leurs lois — en quel cas vous admirez donc la moralité de la nature — ;
soit que vous évoquiez l’idée d’un mécanicien créateur qui a fabriqué la
pendule la plus ingénieuse en y plaçant, en guise d’ornements, les êtres
vivants. — La nécessité dans la nature devient plus humaine par l’expression «
conformité aux lois », c’est le dernier refuge de la rêverie mythologique.»
Humain, trop
humain, F. Nietzsche
Les robots, mais d’une manière générale
les machines, prennent, au fil du temps, une part de plus en plus importante
dans notre société : du simple iPod à la sonde Phoenix explorant Mars, les
liens que nous tissons avec eux sont, chaque jour, plus complexes et plus
étroits. Ce changement culturel, comme toute révolution liée au progrès technologique
(comme ce fut le cas, par exemple avec l’avènement de l’imprimerie), se doit
d’être accompagné par une réflexion interdisciplinaire sur les tenants et
aboutissants de tels bouleversements. L’art en général et la science-fiction en
particulier ont déjà entamé, depuis la moitié du siècle dernier, cette
réflexion. A nous, simples citoyens, de la faire rebondir.
La relation étroite et ambiguë qui unit
l'homme et le robot ne date pas du siècle dernier. Ni du siècle d'avant. Le
désir de concevoir un outil comme extension de soi-, comme suppléant amélioré,
remonte en effet à ce temps très ancien où, pour la première fois, un homme
s'est saisi d'une perche pour attraper un fruit inaccessible. L'image de la
perche est, à mon avis, la meilleure illustration de ce fantasme qui nous
envahit quand nous songeons au robot : le prolongement de nous-mêmes (cf. les
nombreux exo- ou endosquelettes décrits et employés dans la science-fiction).
En effet, l'humain, aussi humain soit-il, trop humain ou pas, fait face à ses
propres limites (physiques mais aussi intellectuelles, émotives, etc.) qui
l'entravent dans sa volonté de dominer le monde. Telle pomme est trop haute
pour sa petite taille ? Qu'à cela ne tienne, son cerveau conçoit, deus ex
machina, un engin capable de le prolonger, de compenser ses
faiblesses, de suppléer à sa propre finitude, en un mot de perfectionner sa
chair en projetant son être dans la matière, tout ceci dans le but programmé de
dominer le réel (attraper une pomme, explorer des endroits inaccessibles ou
dangereux, rendre possible ce que l'homme, de ses propres mains, ne peut réaliser).
Comme nous l'ont montré précédemment InFolio, Llo et
StellaStabat, beaucoup d'améliorations ont été apportées au robot depuis
la perche originelle et l'homme ne cesse de perfectionner sa création. Il tente
d'injecter à la machine ce qui lui semble le mieux le définir dans son humanité
: l'intelligence, l'acquisition des sens et de la mobilité, le langage, la
cognition et l'apprentissage, la socialisation, l'anthropomorphisme, les
capacités émotionnelles... Les différentes voies visant à perfectionner le
robot vont souvent dans le même sens : faire le robot à l'image de l'homme.
Mais en mieux...
Car là est le carrefour paradoxal :
l'homme imparfait, incapable de répondre entièrement aux ambitions démesurées
qu'il s'est fixé, crée une machine pour le prolonger, pour le rendre parfait,
mais, ce faisant, il lui injecte ses propres attributs, il le calque sur lui-même
en gommant certains de ses défauts et en accentuant certaines qualités. Mais
peut-on rendre quelque chose de parfait si on le fait hériter de soi-même, être
imparfait ?
On voit bien que c'est un rapport
métaphysique qui s'insinue entre ce sujet, l'homme, et ce qui semble être
l'objet, le robot. Un flux entre deux matières opposées, entre le vivant et
l'inerte, le souffle organique instillé dans la matière métallique inanimée. Un
rêve, on ne peut plus démiurgique bien sûr, alchimique pour le moins ! L'homme
assis sur le trône divin donne vie à la matière, le fantasme n'est pas nouveau
: le dieu chrétien façonne l'homme à même la terre glaise, le rabin donne vie
au Golem en inscrivant EMETH (vérité en hébreu) sur son front, Frankenstein
insuffle l'étincelle de vie à sa créature, Geppetto taille un morceau de bois
qui s'anime pour devenir Pinocchio, etc.
Derrière cette relation métaphysique,
il y a aussi comme un désir de filiation qui s'installe entre l'homme et sa
créature. Une filiation patriarcale bien sûr où le père éduque le fils selon
ses propres critères mais surtout une relation de servitude dans la mesure où
le fils n'existe que pour servir le père. En ce sens la relation homme-robot
semble utilitariste : cependant elle peut entrer dans un schéma affectif comme
ces nouveaux robots qui servent de familiers et d'animaux de compagnie.
Comme dans tous processus de
(pro-)création, il y a également une projection spéculaire, inconsciente ou
non, de sa propre image dans le corps de l'autre, quelque chose qui
inconsciemment dit : « Je donne la vie à ce robot pour qu'il me survive et je le
fais à mon image pour qu'il me perpétue et m'immortalise après ma propre
disparition. » Le robot, en ce sens, peut être une réponse à notre
désir de descendance parfaite et rêvée : l'enfant prodigue qui réalise en mieux
tout ce que les parents n'ont jamais réussi à faire, et qui le fait
durablement, même après leur mort. Tima, dans le Métropolis d’Ozamu Tezuka est typiquement cette petite
fille-robot : créée par le docteur Laughton à l’image de sa fille disparue, afin de
dominer le monde.
Jean-François Lyotard [1] avance
que notre obsession, notre fascination pour les voyages intergalactiques, notre
désir de nous transposer ailleurs, de tout refaire depuis le début (le fantasme
de la seconde chance en quelque sorte) serait en relation directe avec la
disparition programmée de notre espèce. Les hommes savent, inconsciemment ou
non, que, quoiqu'il advienne, l'humanité est absolument éphémère et vouée à
disparaître. Tôt ou tard. Au mieux, notre soleil a encore entre 5 et 7
milliards d'années à vivre et finira par s'éteindre, inexorablement, nous
entraînant dans sa mort. Cette lubie de l'expatriation planétaire serait donc
intrinsèquement liée à notre instinct de survie (argument que l'on peut bien
sûr réfuter quand on observe le peu d'intérêt que suscite réellement la
préservation de notre écosystème). Les robots dans ce cadre là ont tout à fait
leur place. Si nous-mêmes, pour des raisons physiques, économiques ou autres,
nous ne pouvons pas migrer corporellement vers d'autres lieux alors nous
enverrions nos copies mécaniques immortelles, capables de nous représenter dans
notre humanité, dont la mission serait le témoignage culturel et intellectuel
de notre existence, la preuve historique de notre place dans l'histoire
cosmique.
Enfin le robot suscite également
beaucoup d'inquiétudes : depuis Isaac Asimov et ses lois morales dictant la
conduite du robot [2]
jusqu'au très sérieux dossier d'Implications philosophiques
[3] qui réfléchit
à l'octroi de droits aux robots afin de garantir l'intégrité de notre propre
humanité. Les robots inquiètent autant qu'ils fascinent, car ils peuvent aussi
refléter nos imperfections (la haine, la violence, la convoitise, la folie,
etc.), mais en pire...
Le fantasme d'une armée de robots
indestructibles sans conscience (que l'on retrouve souvent dans la Science
Fiction comme dans la nouvelle Nouveau modèle [4] de
Philip K. Dick d'où sera tiré le film Planète
Hurlante de Christian Duguay) n'est pas loin. L'autre inquiétude,
que reflète bien la SF, est que le robot échappe totalement à notre contrôle,
soit de manière technique (erreur de programmation, piratage) soit parce que
nous lui aurions donné une conscience qui l'émancipe suffisamment pour qu'il
échappe à notre contrôle (HAL dans 2001 l'Odyssée de l'Espace, de
Arthur C. Clarke et Stanley Kubrick par exemple)... Quelles qu'en soient les
raisons, la coexistence avec des êtres, par définition supérieurs à nous (en
force, en intelligence, en résistance), fussent-ils créés et contrôlés par
nous, est une source d'inquiétudes légitimes qui alimente depuis longtemps
notre imaginaire et ravive nos angoisses d'asservissement (à l'échelle de notre
espèce, comme dans la Planète des Singes). Tout ceci n'est évidemment
pas sans nous rappeler le mythe d'un certain docteur Faust : entre progrès
scientifiques, soif de connaissances, ambitions aux limites sans cesse
repoussées, un pacte avec le diable peut être contracté sans même que nous nous
en rendions compte.
Quoiqu'on en dise et qu'on voudrait
nous faire croire, la problématique concernant les robots n'est pas restreinte
aux seuls champs technologiques et scientifiques. La promiscuité et la relation
que nous entretenons et continuerons de tisser à l'avenir avec les robots
posent également d'autres questions (abordées finalement par la science fiction
avant tout le monde) d'ordre éthique, eschatologique,
anthropologique, psychologique, social. Il serait parfaitement irraisonné de
les occulter car répondre à ces questions revient à fixer et à définir les
limites, les rôles et les relations entre le créateur et sa création.
Humain, trop robot, avez-vous dit ? Non
! Robot, trop humain.
[1] La Condition Postmoderne, Jean-François
Lyotard, Coll. Critique, Editions de Minuit, 1979
[2] "Les Robots", Isaac Asimov, J’ai lu, 1967
« Première
Loi : ‘Un robot ne
peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être
humain exposé au danger.’ ;
Deuxième Loi : ‘Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si
de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi.’ ;
Troisième Loi : ‘Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette
protection n'entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi.’ »
[3] http://www.implications-philosophiques.org est un site d'expression philosophique et éthique
qui regroupe des étudiants avancés issus de disciplines variées. Le dossier
sur les robots est ici.
[4] Second Variety, Philip K.
Dick, 1953
24 septembre 2009
Robots trop humains - 5
Le chant du cygne alcalin
MAP & Sébastien
* * *
Ce chant résonne en réponse à l'appel Robot, trop humain
29 mai 2009
Intelligence végétale - 7
Mousses Guerrières
MAP - Berce - Sébastien
Mousses sans racines,
Pionnières d'improbables contrées,
Vous qui progressez inlassablement
Tapies à même votre obscurité,
Vos textures acharnées et pourtant sans chair,
Rongent,
Griffent,
Rognent
Des terrains inconquis,
Des tertres vierges,
D'indomptables troncs...
A la surface de minérales marées,
Sous des écorces écartelées,
Dans des corridors obscurs,
Vos rhizoïdes infatigables foulent
La terre grave,
Le roc nu,
Le bois humide.
Nulle barrière, nul obstacle
N'arrête l'écume verdâtre,
Ce jade moussu aux parfums lourds d'humus,
Cette couleur qui, paraphant votre présence
De filaments chlorophylliens,
Annonce par avance votre invasion.
Algues exilées de leur aquatique condition,
Varech rampant sur l'étendue terrestre,
Epiphyte parasite dont l'invisible expansion
Jamais ne s'arrête.
Vous cheminez sans cesse,
Et votre lenteur incessante et obstinée
Sur l'axe inerte et relatif du temps
Prend les allures équestres
D'un galop permanent.
Mousses séchées, cristallines comme une fleur de roches,
Dans l'attente inespérée de cette pluie salvatrice
Qui gorgera de vie votre matière sèche,
Cette lèpre dorée qui ronge la pierre, asphyxie le bois.
Tel un phénix déshydraté, vous renaîtrez
De la brûlure vive issue de la fraîcheur des eaux.
Mousses guerrières, lichens conquérants
Réseau synaptique tressant les mailles d'un filet
Qui maintient la terre suspendue dans l'espace
Vous ne faites qu'une.
De la même façon que le cerveau
N'ignore jamais ce que fait la main,
Votre conscience perçoit le devenir de toutes,
La souffrances des unes,
La naissance des autres,
L'étouffement,
Le cri victorieux.
La grisaille défaite.
On vous croit guerrières
Et vous n'êtes que des anges...
* * *
Ces mousses ont envahi l'appel "Intelligence végétale"
08 mai 2009
Intelligence végétale - 2
Connexions végétales
Sébastien
Tiges qui enlacent le corps
Écorce contre peau
Sève contre sang chaud
Une nervure irisée s’immisce
Sous la veine.
Les racines dansent…
* * *
une réponse à l'appel "Intelligence végétale"
04 mai 2009
Intelligence végétale - 1
Les arbres s'effacent aussi
Sébastien
Ce lieu, bientôt, va m’être, je le sais, trop étroit
Pour que puisse encore s’épanouir mon hêtre,
Pour recevoir du vent, encore, une autre caresse.
Je vais hisser la grand voile.
Disparaître.
Me fondre derrière ce triangle blanc
Qui, désormais, va me gouverner.
Et partir
Jusqu’à n’être, à l’horizon, que ce voile brumeux
Qui drapera ce que je fus.
***
Ce végétal voilé s'est envolé dans le cadre de l'appel "intelligence végétale".
28 avril 2009
Liens - 5
Le cep et la rose
Sébastien
illustration: Berce
« … Ici donc s’achève l’histoire racontée par Thomas. Cette histoire, il
la dédie aux amants, aux pensifs et aux amoureux, à tous ceux qui brûlent du
désir d’aimer, aux voluptueux et même aux pervers, enfin à tous ceux qui seront
émus et touchés par ces vers. Je n’ai sans doute pas pu plaire à tout le monde
mais j’ai tâché de donner le meilleur de moi-même tout en sauvegardant le fond
de vérité comme je l’avais promis au début de mon récit.
J’ai mélangé récits et vers afin et de fournir une histoire mémorable
tout en conservant la beauté de la légende. J’ai voulu, par là, que mon récit plaise
aux amants et qu’ils puissent, d’une certaine manière toujours s’y retrouver et
se souvenir d’eux-mêmes.
Puissent-ils y trouver une consolation contre l’inconstance, contre
l’injustice, contre la peine et la souffrance, contre tous les pièges de
l’amour. » [1]
« Je viens de terminer la lecture
de Tristan et Iseut. Quelle fabuleuse histoire ! Oui je sais ! On
retiendra surtout de moi l’image de la lectrice contemplative perdue dans ses
rêveries fantasques et romanesques, des histoires de bals costumés, d’amants
masqués et de robes à froufrous qui disparaissent dans la nuit. Mais c’est ainsi, on ne
pense pas assez à écrire par avance sa vie pour la postérité. Puisque ma vie
sera jugée sur mes actes et sur la rumeur qui en découle, la postérité retiendra
de moi que je ne suis qu’une lectrice rêveuse, qu’une dévoreuse de livres qui
glisse superficiellement à la surface des mots sans jamais s’engouffrer, sans
jamais se noyer dans le corps liquide et limpide du texte, incapable d’en
saisir le sens, sa troublante liqueur. C’est sans aucun doute ce que
retiendrait mon biographe, si toutefois un biographe se donnait la peine
d’écrire la médiocre destinée qui fut la mienne. Pourtant
J’ai lu et relu Tristan et Iseut
avec la ferme intention de m’y noyer, de m’immerger totalement dans cette
tragique histoire d’amour qui, finalement, je m’en rends bien compte, est à la
littérature romanesque ce qu’Adam et Ève est à l’humanité : le mythe
fondateur et créatif, le pourquoi d’un commencement. L’Eden duquel le Graal de
la passion amoureuse s’est mystérieusement, et contre toute attente, échappé.
Oh ! Que je me sens gourde à
parler de livres. Moi qui n’ai eu de cesse de vivre par eux, je me rends compte
que, jusqu’à présent, je n’ai guère utilisé de mots pour faire vivre en moi ces
livres que j’ai toujours adorés… j’ai toujours préféré m’entourer d’images d’Epinal
et de rêveries flâneuses, lesquelles, sans un mot, m’entraînaient, me
transportaient loin des pages d’où pourtant elles provenaient. Je veux, ici et
maintenant, m’abandonner, au moins une fois, avant que n’expire mon dernier
souffle, à cette folle envie de dire enfin, avec mes mots à moi, ce que je
ressens d’un livre.
Cette histoire a d’abord réveillé
en moi une autre histoire : celle de Thésée et d’Ariane. Le trouble et la
confusion sont tels que, comme deux voiles observées en transparence dans la
lumière du jour, j’en mélange encore complètement les motifs :
Tristan luttant contre le Minotaure
qui réclame son tribut et terrorise les honnêtes gens ; Tristan tuant le
dragon, à moins que ce ne fut une truie géante ; Tristan abandonné sur un
frêle esquif à la dérive, à la rencontre de son destin ; Thésée tombant
amoureux d’Iseut, nièce ou demi-sœur du Minotaure, à moins que ce ne fut
l’inverse ; Iseut sauvant Thésée d’une mort annoncée en lui donnant une
pelote de fil ; Tristan et Ariane fuyant le danger qui les guette ;
Tristan abandonnant Ariane à son corps défendant ; la voile noire annoncée par erreur provoquant
la mort de Tristan, qui disparaît dans la mer Egée… Il y a un fil ténu entre
ces deux destins, une pelote qui se déroule et qui tisse une broderie inattendue,
un surfilage léger unissant deux galons de tissus très différents mais qui
s’ajustent parfaitement. Cette coïncidence ne peut être fortuite. Les Parques,
ajusteuses de destins, sont toujours d’excellentes couturières.
Mais ce n’est pas le plus
important, car c’est sans doute dans leurs différences fondamentales que je
ressens l’essentiel de ces histoires d’amour : Thésée et Ariane ne boivent pas
le philtre, Tristan et Iseut ne sont pas reliés par un fil. En apparence.
Pauvre Tristan ! Triste
héros dont le sang n’a de cesse d’être souillé par le poison ! Que j’eusse
aimé être celle qui, à maintes reprises, te soignât ! Combien j’ai rêvé te
trouver, gisant, toi et tes humeurs pleines du venin qui ronge ton dernier
souffle, toi faisant appel, désespéré, à l’âme qui sauvera la tienne ! Quelle
joie j’eusse ressentie en te prodiguant, telle Iseut, amour et soin d’un même
geste. Car on ne s’y trompe pas, si Iseut la
Blonde maîtrise la science des herbes qui soignent, elle sait
pertinemment que la caresse fébrile d’une bien-aimée, que le soupir aimant et
le sourire qui console sont prompts à redonner force et vigueur à l’être aimé. Et lui redonner la vie. L’amour, comme un
souffle de vie qui efface les blessures les plus perfides et les plus profondes.
Bien plus que n’importe quelle décoction de souci ou de sauge sclarée.
Ô Tristan ! Que j’eusse aimé
qu’un homme m’aimât comme tu le fis pour elle, fut-il sous l’envoûtement d’un
philtre d’Aphrodite, fut-il lépreux ou fut-il fou ! Que j’eusse aimé
mourir de chagrin à tes côtés, m’emportant avec toi sous le regard supplicié
d’Iseut aux Blanches Mains.
Que j’eusse aimé être cette
Ariane qui te tendit le fil invisible qui la reliait à toi. Ce fil, qu’on ne
nomme pas, qu’on ne voit pas dans le Roman et qui se nomme désir, appétit,
fougue amoureuse, vertige du corps pour un autre corps, vestige de soi pour un
autre que soi. Ce fil, c’est pour moi ce geste d’épancher sa soif inextinguible,
en buvant, à même la coupe, la présence de l’être aimé, et de jouir de son
essence, non sous l’effet d’un philtre enchanté
mais en dépit de ce charme non
consenti. Ce lien, c’est se défaire du fil artificiel et ensorcelé pour
retrouver l’originelle couture, la source de ce sentiment qui ruisselle en soi,
cette résurgence secrète que l’amour sécrète. C’est boire le vin herbé en
sachant que, quoiqu’il advienne, sa blanche magie n’a de réelle prise parce que
les destins sont toujours déjà scellés par un fil d’or.
Quelle surprise ! Mes mots
me viennent aisément, fluides et limpides. Aurais-je pu imaginer cela ?
Aurais-je pu moi-même écrire ces images qui m’éloignaient loin des pages ?
J’en doute. Et il est trop tard maintenant, hélas.
Ainsi, en relisant cette
histoire, en la reliant à une autre, et puis une autre, j’ai fait une
découverte fondamentale. Que ce philtre d’amour, absorbé par erreur, ne s’était
pas seulement infiltré dans le corps et les humeurs des deux amants, mais que,
par une magie obscure que je ne saurais expliquer, ce sortilège s’était
secrètement, sournoisement infiltré dans toute la littérature, depuis leur
histoire jusqu’à nos jours. Ainsi ce philtre, ce fil enchanté passait de roman
en roman, de poème en poème, de chanson en chanson, parfois ténu et presque
invisible, parfois ficelle grossière. Il distillait avec plus ou moins de
parcimonie la beauté liquide de cet élixir, de ce fiel doux amer que condamne
la morale : le désir infini fors le lien, fors le cercle, l’amour qui nous
ravit malgré nous, grâce à nous, contre tous. Cette beauté qui nous foudroie quand on
aperçoit le sourire d’une passante, l’œil rêveur d’un promeneur, la main
gracieuse d’une couturière, l’épaule nue du bûcheron… ces mille et un signes
puisent leur pouvoir de séduction dans ce philtre primitif disséminé par les
livres que les lecteurs, au bout de cette chaîne, boivent comme un vin de
communion.
Mille et une fois j’ai bu ce
breuvage sans savoir. Sans comprendre. Sans saisir la puissance de toute cette
magie libérée… On ne dit jamais assez ce genre de choses aux jeunes filles,
préférant mille fois leur parler de vertus, de protocoles, de conventions à
respecter scrupuleusement, des atours qu’elles doivent porter en société, de
leur maintien quand elles vont à la messe, de leur parler châtié dans les
salons, mais jamais, au grand jamais on ne leur parle de la puissance du philtre
originel, de ce désir sauvage du désir distillé dans le lecteur.
Je m’aperçois en me trompant dans
l’orthographe que j’ai toujours confondu le filtre et le philtre. Toute ma vie,
j’ai considéré les livres et leurs histoires comme des filtres de lecture, un
moyen de chercher à faire correspondre la réalité aux modèles littéraires que
je m’étais choisis. J’ai toujours pensé que c’était le seul moyen pour accéder
au secret que recélaient les mots de
félicité, de passion et d’ivresse, qui m’avaient paru si beaux dans les livres... Mais je me suis trompée.
Cruellement.
Dans la réalité, ni Charles, ni
Rodolphe, ni Léon, ces tristes héros, n’ont bu le philtre d’amour qui les
lierait à moi et qui m’apporterait cet idéal, ce lien invisible et
indéfectible. Et moi, ignorante du philtre qui me gouvernait, j’ai vécu
malheureuse, je n’ai fait que courir après des images filtrées qui ne
correspondaient pas au réel désir qui m’habitait. Ce désir fou de désir, il eut peut-être fallu
simplement que je l’écrive.
Je l’ai bu. Maintenant, j’ai bu
le philtre qui va me libérer et m’emmener vers la félicité. Et encore une fois,
je suis seule à l’avoir bu. Il m’en remonte pour le moment un goût très âcre
dans la bouche.
Je repense à la légende qui veut
que sur les tombes des éternels amants repoussent sans cesse un cep et un
rosier enlacés. Qu’on les coupe, qu’on les brûle, toujours le végétal pousse à
nouveau dans la nuit et relie les tombes de Tristan et Iseut à jamais. Quelle
image magnifique !
Il se peut que Charles meure de
chagrin pour moi. J’en doute, mais ce que je sais, c’est que sur nos tombes,
tôt ou tard, poussera un infâme liseron qu’il faudra régulièrement désherber. »
Yonville, 24 mars 1846
Emma B.
* * *
« Avant
qu’elle se mariât, elle avait cru avoir de l’amour ; mais le bonheur qui
aurait dû résulter de cet amour n’étant pas venu, il fallait qu’elle se fût
trompée, songeait-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l’on entendait au
juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui
avaient paru si beaux dans les livres. »
Madame
Bovary, G. Flaubert, chap. 5
[1] Tristan de Thomas, c’est moi qui traduis.
* * *
Une réponse à l'appel à textes "Liens"
27 mars 2009
Le dictionnaire illustré de la SFFF
Fanes Are Not Electronic Starwars-Games Invaders
Découverte par nos pionniers archéotertrologues envoyés sur le Tertre #4^256.854, cette machine est sans doute représentative de l’arsenal militaire déployé par les autochtones un eklat-lumière avant la colonisation de cette friche du sidéther. Machine rudimentaire dont le programme, une sorte de babilbinaire primitif, n’a pu être entièrement interprété par nos experts numéricoprotolinguistes. Les spécialistes sont, de ce fait, divisés sur l’utilisation de ce qui semble être un contrôleur métaorganisé de données sub-numériques.
- Certains ont associé cette machine à un programme militaire intitulé ‘Staraware’ que les indigènes déployèrent à cette même époque. Nous supposons que le but de ce dispositif était censé intercepter les menaces sidétheriennes. Cette console, très primitive, devait être l’unique contrôleur du dispositif destiné à commander d’archaïques klaseurs pointés vers le sidéther. Mais comme le rappelle notre expert tertricostratégique, le Cloportaine Zulklinix, qui fit le bilan de notre programme de colonisation du Tertre #4^256.854: « Ils ont tenté de nous arrêter avec ce bidule ? Mouhahaha !!! »
- D’autres au contraire, constatant la présence d’un double poste de contrôle sur la console de commandement (cf. le klichromaton ci-contre), pensent qu’il s’agissait d’un robot militaire destiné à simuler une attaque sidéthérienne. Les combattants devaient alors introduire une puce ronde en métal pour mettre en marche ce programme intensif d’entraînement au combat dans le sidéther. Les représentations graphiques présentes sur la carapace de la mécanique étaient sans doute une sorte de grigri porte-bonheur comme ceux que nos termitosoldats peignaient sur leur siderforeur avant que cette extravagance ne soit rigoureusement interdite.
- Nos ethnotertrologues les plus excentriques pensent qu’il s’agirait en fait d’un « jeu ». Un « jeu » (selon lesdits spécialistes) se réfèrerait à une activité pratiquée massivement par la civilisation de ce tertre ; activité dont l’unique finalité serait de se distraire. Quelle idée ! Voilà ce qui arrive aux sociétés permissives qui laissent leurs sujets se complaire dans l’oisiveté au lieu de servir aveuglément leur reine : elles finissent envahies et dominées par leurs voisins.
Extrait du catalogue illustré des Antiquités – Marcottage du 35e eklat, ray. IV, art. 134
(par Sébastien)
29 janvier 2009
Faux - 5
La faux et l’ivraie
par Sébastien
La faux étête les lettres sur l’irréel livre.
Affûtés, les vers fêlés, la futaie au verre ivre.
Fiel et ver larvé, l’avare ivraie serrure
Aux vertueux versets, lave l’ivresse erreur.
Usée, l’avarie vraie salive, résiste au vieux
Xérès, ressert le verre aux fastes sulfureux.
Et si faux est si vrai ! Sur les lits, les ratures,
Tressaute le vivier, le tartuffe faiseur.
Et si vrai et si faux ! Sur la littérature,
Tressaille le trivial, le létal tuf, l’auteur,
Et si faux et si vrai, la lettre le triture.
Le vil titre résilie la littérale trêve,
Les rivales rixes. Rétif, le viral rêve
S’exile vers les travées, les artères, la relève.
29 décembre 2008
Les Musées improbables - 5
Musée du voyage au pays de Gulliver
MAP - Sébastien
* * *
Cette exposition fait partie de la collection "musée improbable"
18 décembre 2008
Le plus délicieux des délices - 3
Au palais audacieux
Sébastien
Des saucisses salées, sapées de pellicules adipeuses,
Des ailes, des culs, des aisselles de cailles piailleuses,
Des appeaux caudaux d'aspics aux écailles déliées,
Des dédales de lieux aux pupilles épuisées,
Des cascades peuplées, ici delà, de cèpes pulpeux,
D'excès d'épaules aillées, de pieds pelés délicieux,
Des lacis, des lacs, des suées de sauces épicées,
Des palissades de salades, des caps acidulés,
Puis des claies luxueuses paillées de saulées,
Des allées de peccadilles capées de cassis pilé,
Des eaux de liesse spécieuse, des écluses éclipsées
Aux écuelles de suie siliceuses. A l'issue, sa lippe lassée.
La dalle, la pépie épuisées, il accuse la pesée des lipides,
Il paie à la caisse l'excès, l'audace de ses papilles cupides.
Le plus délicieux des délices ? Ce supplice :
Elle, la lucide liseuse assise au seuil de la salle,
L'idéale déesse, l'île seule, ce calice à la peau pâle,
La pause, l'escale, l'assidu délice, la sexuelle ellipse.
* * *
Ce délicieux antilipogramme (ALEPUSDICX)
est une réponse à cet appel appétissant.
















