25 janvier 2010

Cassandre - 1

Cassandre, presqu'île
par Sébastien


« Qui sourds n'entendent les prières
Des pauvres barques marinières.
»
Pierre de Ronsard,
Ode à Cassandre in  Les meslanges



« Kasandra  : […] O les choses humaines! si elles prospèrent, une ombre les anéantit, et,dans l’adversité, une éponge imprégnée d’eau en efface la trace! Et c’est sur cela que je gémis plus que sur le reste. »
Eschyle, Agamemnon, trad. Leconte de Lisle




ACTE FINAL


Cassandre

Que n'ai-je été homme ? Ou muette ? Ou idiote ? Ou mort-née ? Que n'ai-je écrit le passé au présent plutôt que le futur à l'imparfait ? Mon nom est lié irrémédiablement à la cendre volatile, terreuse jusqu'à l'asphyxie. Isolées, mes fines particules semblent inoffensives, mais innombrables, mais démultipliées elles retombent et recouvrent les vivants d'un suaire minéral et donnent aux morts le relief de spectres pétrifiés.

Je suis la pluie de cendres déferlant sur Troie,
Je suis le noir limon charrié par le fleuve incrédule,
Je suis la boue infamante dans laquelle me traîne Ajax...

Le chœur

Cassandre, Cassandre, tu es la fange, tu es l'ornière,
Cassandre, Cassandre, tu es la frange et la frontière,
Tu es la glaise galeuse, le limon où gît le glabre destin
Et le fumier fécond où l'on dresse les triviaux festins.

Cassandre

Ma bouche est pleine de ces braises ardentes, douloureuses et fascinantes : que des mains s’en saisissent, avec cette détermination cupide qui fait dérober tout ce qui brille, elles les repoussent aussitôt, au plus loin, reproduisant ainsi ce réflexe reptilien du rejet, de l’excrétion de ce qu'on ne peut garder contre soi sans souffrance, sans défaillir, sans le jeter avec force vers l'abîme et l'oubli... Et l'on fuit en criant au feu, au diable, à la vermine !

Que des yeux  se posent sur ces braises et les voilà médusés et interdits. Immobilité de ce qui sidère : prendre la pose des astres en attendant le désastre. Les yeux du malheur sont toujours hagards, ils cherchent sans trouver, ils sondent l'absence et l'endroit où s'oublier.

La beauté qui irradie de mon être est celle de la flamme :
Sidérante, consumante, hypnotisante jusqu'au létal sommeil.
Je suis la proie prédatrice : j'attire, je captive et je pétrifie ;
Je harcèle, je fulmine, j'effarouche.

L'ombre me dévore davantage que le feu ne ronge le papier.

Mon miroir est sans tain, ma vérité sans fond.

Le chœur

Cassandre, Cassandre, ton nom en sang, ton non en cendre !
Cassandre, Cassandre, dans tes yeux, le souffre de la salamandre,
Dans ta bouche, ta langue fourchue et courbe vitupère.
Dans ta gueule, bouillonne le venin, se love la vipère.

Cassandre (entend un bruit)

Chut ! Tais-toi ! Il me semble entendre le destin avancer à pas de velours. Est-ce toi, Clytemnestre ? Va ! Viens ! Accomplis ce que tu dois.

Viens, entre ! La salle de bain est aussi déserte que le théâtre du meurtre perpétré. Seules nos ombres laiteuses, celle de ton mari Agamemnon enlaçant la mienne, flottent à la surface nébuleuse de l'eau. Nous sommes déjà acteurs jouant aux fantômes qui miment d'antiques acteurs.

Et nous sommes purs. Aussi purs que le fut Iphigénie le jour où Artémis, prise d'un ultime élan de clémence, l'a soustraite au sacrifice paternel. Viens troubler de sang le lait opale dans lequel nos corps emmêlés veillent l'un sur l'autre dans un paisible sommeil. Hypnos nous a recouverts du filet perfide qui nous plonge déjà dans la mort. Approche ! N'aie crainte ! Nos corps émergés sont les rives du Styx où tu noieras ta vengeance, où, par nos veines tranchées, tu liquéfieras cette maudite engeance qui fit ton malheur.

Le chœur (horrifié, lève les bras au ciel)

Cassandre, Cassandre, pourquoi appelles-tu de tes vœux
Celle qui porte en son sein la lame où se profile ta mort,
Cassandre, Cassandre, saisis au vol la chance unique
De dire et d’être crue, excentre-toi du cercle tragique !
Cassandre, Cassandre, n'éprouve aucun remords
A fuir cet épouvantail destin qui, jamais, n'effraya les freux !

Cassandre

Fuir ? Mais pourquoi devrais-je fuir ce qui me libère ? Ce qui me réconcilie avec mes morceaux d'éparses épaves... Depuis toujours je me sens une presqu'île tristement séparée de la terre maternelle qui un jour l'a nourrie, un îlot perdu dans une mer trop vaste et trop houleuse, un morceau de roche fertile et prometteur qui pourtant ne connaît des mouettes que les rires moqueurs et les fientes sèches.

Le chœur

Tu es presqu'île devenue, malgré elle, une île,
Tu es le hiatus du crépuscule, l’ « il y a » des lendemains,
Le soir endeuillé des pierres et la folie rêche du matin,
La voile des barques guerrières et l'hymen saccagé des nubiles.
Cassandre, Cassandre, tu es presqu'île devenue une île,
Une hirondelle rognant son aile sacrifiée à l’éternel exil.

Cassandre

Oui, je suis presqu'île. Et ma parole se détache de moi comme une barque dérivant vers la côte perdue de son enfance, ce lieu où la crainte n'étouffe pas la vérité dans son œuf et celui où l'enfant qui va grandir sait s’empêcher de mentir.

Courage, Clytemnestre, mon adorable, ma meurtrière ! Ne renonce pas, nous sommes toutes des mères bafouées dont le ventre est un nid déserté de l’amour. Ne dis mot, nos discours ne sont que des brindilles qui crépitent quand la forêt se consume sous l’incessant bavardage des flammes. Il restera toujours des cendres pour combler les longs silences hivernaux.

Entre, j'entends battre follement ton cœur au-delà des rideaux qui me servent de paupières, je perçois le bruissement par-delà le seuil qui abrite notre liquide tombeau.

Hâte-toi, entre ! Je suis libre, enfin ! Libérée de cette funeste malédiction qui m'étreint comme un corset trop serré, comme une peau lépreuse, sur ma peau laiteuse, marouflée.

Libérée, car toi, je le sais, tu es la première et tu seras la dernière à boire et à croire les paroles s'écoulant de cette source qui, dans quelques secondes, enfin, sera sèchement, par tes mains, tarie.

Agamemnon (sommeillant)

Mais où vas-tu, ma douce, imaginer toutes ces tragédies ?

Le rideau s'ouvre

Le chœur s'évanouit

***
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Posté par rose_alu à 08:00 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires sur Cassandre - 1

    Moi aussi je vais m'évanouir vite amenez moi les sels ... bravo Seb

    Posté par mc d'augé, 25 janvier 2010 à 18:46 | | Répondre
  • Cette lecture est un régal pour les amoureux des mots ! Un feu d'artifice verbal superbe et éclatant ! Je reste sous le charme !
    Un énorme bravo Sébastien !

    Posté par MAP, 29 janvier 2010 à 20:01 | | Répondre
  • Merci à vous 2, je suis content que ce texte vous a plu. Je pense que je reviendrai d'ailleurs sur ce travail dramaturgique et mythologique !

    Posté par Sébastien, 30 janvier 2010 à 10:26 | | Répondre
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