30 décembre 2008
Le plus délicieux des délices - 4
Un cœur affiné
Ekwerkwe
- Carlotta, je vous aime !
- Vous m’ennuyez.
- Mais… Carlotta…
Carlotta dansait au bras du plus raseur de ses soupirants – le préféré de son père. Les bougies qui se reflétaient du sol au plafond dans les miroirs immenses l’aveuglaient. Le brouhaha des conversations l’enveloppait d’un cocon flou et bruyant. La coiffeuse avait trop tiré les tresses impeccablement épinglées sur sa tête. Et sous le diadème d’or fin qu’Antonio lui avait offert, le soir même, pour la remercier de l’accompagner au bal du Régent, le lourd ressac de la migraine lui battait le crâne.
- Réellement, Antonio, je n’en peux plus. Je veux rentrer.
- Mais enfin, Carlotta, vous n’y pensez pas, nous ne pouvons pas partir avant que le Régent ait quitté le bal ! Ce serait une goujaterie infâme, un camouflet politique, un…
- Préférez-vous vraiment que je m’évanouisse au beau milieu de la piste de danse ?
- Mais… Carlotta…
* * *
Le lendemain, Carlotta faisait brûler tout un chaudron de confiture en admirant rêveusement les grandes mains de l’apprenti de son père, qui travaillait ses poteries dans la cour, devant la fenêtre.
Lorsque son prétendant attitré fit irruption dans la cuisine et se jeta à genoux (« Carlotta, je suis une brute, pardonnez-moi ! »), elle réprima une forte envie de lui asséner un coup de cuillère en travers de la figure.
- Oui, je suis une brute. Vous si fine, si frêle… Vous imposer une telle fatigue… Mais je vous promets qu’aujourd’hui…
- D’accord. Accepter. C’était le seul moyen à sa disposition pour contenir les flots d’amour et de contrition qu’Antonio ne pouvait s’empêcher de déverser sur sa pauvre tête. Même si dans ses efforts pour la séduire, Antonio échouait avec une régularité quotidienne – et des migraines atroces pour elle. Il était fort riche (ce qui avait séduit son père) et fort joli garçon (ce qui avait conquis sa mère). A Carlotta, il donnait mal à la tête. Mais tant qu’elle ne refusait pas fermement ses avances, ses parents pleins d’espoir la laissaient en paix, et ne regardaient pas trop à ses autres fréquentations. C’étaient autant de petits-déjeuners pris dans le calme.
* * *
A peine eut-elle passé la porte, un bandeau sur les yeux, guidée par la main légèrement moite d’Antonio, qu’elle sut où elle se trouvait. Les parfums lui sautèrent aux narines : trop lourds, trop mielleux, trop variés. Attirée par de si puissantes odeurs, la migraine envoya quelques abeilles en éclaireurs. Carlotta les sentit s’insinuer en elle, remonter ses sinus. Les yeux rouges, le nez morveux, elle s’enfuit, poursuivie par tout l’essaim qui vrombissait dans sa tête. Elle n’avait rien vu de ce qu’Antonio avait rassemblé pour elle dans la serre : rosées, écarlates, mauves, ivoire, veinées de pourpre, cœurs mordorés, les roses en voie de disparition des amoureux des temps anciens. Celles que l’on offrait à présent pétale à pétale, plus précieux que des diamants.
* * *
Antonio piquait tristement la pointe de son couteau dans une part de fromage, songeant aux petits cheveux qui frisaient sur la nuque de Carlotta et à l’injustice de la vie. Il était si riche qu’il pouvait s’offrir cette merveille dont le monde était privé depuis les lois scélérates sur la production de fromage au lait cru, et qu’il faisait produire dans ses propres fermes. Oui mais voilà, la divine Carlotta se moquait de tout son argent, et il semblait que rien ne pouvait séduire son cœur distrait et délicat. La rupture de la veille semblait définitive, et il ne doutait pas que les oiseaux dont il lui avait envoyé, ce matin, une pleine volière, lui avaient donné en chantant une nouvelle migraine.
Aussi quand elle entra dans la salle à manger, son pas cognant les dalles de marbre avec furie, s’empressa-t-il de couvrir son assiette de sa serviette – l’odeur était capable de provoquer une nouvelle catastrophe.
- Antonio, j’en ai assez ! Il me semblait vous avoir dit que je ne voulais plus rien recevoir de…
Carlotta s’arrêta net, le nez en émoi.
- Que cachez-vous donc sous cette serviette ? Sans attendre de réponse, elle découvrit le camembert.
* * *
Est-il besoin de raconter la suite ? S’il en avait eu l’idée, Antonio aurait probablement offert à sa déesse suffisamment de fromage pour lui donner mal à la tête pendant des mois. Mais comment résister à une unique roue de crème blanche, moisie à point, dont la partie entamée laissait voir un cœur délicatement croulant ? Attablée devant un morceau de fromage, du pain et un verre de vin, Carlotta se révéla la plus charmante des femmes. Jamais elle n’avait eu la tête plus légère. Jamais Antonio n’avait été plus heureux.
* * *

Nous demandions un délicieux délice, ce texte en a fait tout un fromage.
18 décembre 2008
Le plus délicieux des délices - 3
Au palais audacieux
Sébastien
Des saucisses salées, sapées de pellicules adipeuses,
Des ailes, des culs, des aisselles de cailles piailleuses,
Des appeaux caudaux d'aspics aux écailles déliées,
Des dédales de lieux aux pupilles épuisées,
Des cascades peuplées, ici delà, de cèpes pulpeux,
D'excès d'épaules aillées, de pieds pelés délicieux,
Des lacis, des lacs, des suées de sauces épicées,
Des palissades de salades, des caps acidulés,
Puis des claies luxueuses paillées de saulées,
Des allées de peccadilles capées de cassis pilé,
Des eaux de liesse spécieuse, des écluses éclipsées
Aux écuelles de suie siliceuses. A l'issue, sa lippe lassée.
La dalle, la pépie épuisées, il accuse la pesée des lipides,
Il paie à la caisse l'excès, l'audace de ses papilles cupides.
Le plus délicieux des délices ? Ce supplice :
Elle, la lucide liseuse assise au seuil de la salle,
L'idéale déesse, l'île seule, ce calice à la peau pâle,
La pause, l'escale, l'assidu délice, la sexuelle ellipse.
* * *
Ce délicieux antilipogramme (ALEPUSDICX)
est une réponse à cet appel appétissant.
05 décembre 2008
Le plus délicieux des délices - 2
Fumet d'enfance
Pandora
- Tiens, goûte ça ! Tu m’en diras des nouvelles. Réserve spéciale, du 100 ans d’âge! C’est pas une boisson de fillette !
- Héhé ! Je vois que t’as pas perdu le sens de l’hospitalité. Mais dis donc ! T’aurais pas perdu un peu de poids ? Je te trouve tout ramollo, tout blanc-bec... T’étais pas un peu plus rougeaud avant ?
- M’en parle pas ! J’arrête pas de maigrir et je suis en train de me déplumer comme un vieil ours en pleine hibernation. Palsembleu, je vais bientôt finir comme un croûton tout rassis. J’en ai marre de manger végétarien, si ça continue, je ne ferai plus peur à personne.
- Pourtant ta femme, c’est un vrai cordon bleu. Je me souviens encore du délicieux délice qu’elle avait mitonné pour ton anniversaire. On s’en était mis plein la panse...
- Moi aussi je m’en souviens, t'avais vraiment mangé comme un ogre !
- Et toi, t’avais un de ces appétits, une vraie faim de loup !
Et tous les deux de s’esclaffer bruyamment en cœur.
- N’empêche que ça me manque. Qu’est-ce que c’était bon, ça croquait vraiment sous les dents. Elle mettait des petits oignons, des carottes, des patates, et quelques épices spéciales dont je ne me rappelle plus le nom. C’était presque aussi bon que ce que me préparait maman. Je partais à la chasse tôt le matin pour lui en attraper quelques uns et elle en choisissait un, en tâtant les rondeurs appétissantes. Elle les préférait tout jeunes pour qu’ils soient bien fondants. Ça mijotait pendant des plombes dans la grande marmite. Moi je rodais dans la cuisine en m’impatientant et elle, elle me surveillait pour pas que je resquille. Un délicieux délice mais aussi un plat qui me rendait ma vigueur d’antan.
- Héhé, un sacré bain de jouvence !
- Je retombais vraiment en enfance !
Et tous les deux de s’esclaffer encore.
- Enfin, ça fait un sacré bail tout ça. Il est loin le temps où ça grouillait dans les forêts.
- Ouais ! Et le temps où les gosses étaient des gosses. Sont devenus tellement futés que les rares fois où y en a un que ses parents ont lâché dans la nature, tu as un mal de chien à l’attraper, une vraie savonnette !
- Pffff ! Ils préfèrent jouer à leurs foutus jeux vidéo plutôt que de se balader en forêt.
- Et ils sont devenus vraiment méchants et égoïstes. Crois-tu que l’un d’entre eux irait apporter des provisions dans un petit panier à sa grand-mère ? Non ! Crois-tu qu’il irait tourner la chevillette chez Mère Grand ? Que nenni !
- On m’a raconté qu’une bande de petits voyous a squatté la maison en pain d’épices de la sorcière de la forêt la semaine dernière. Ils ont taggué les murs à la crème chantilly en écrivant des trucs du genre « A bas les monstres » ou « Libérez la forêt » et ils ont vandalisé toute la baraque en ne laissant derrière eux que quelques miettes. La sorcière, a dû se carapater vite fait sur son balai sinon, c’est sûr, ils lui faisaient aussi la peau.
- Héhé, tu vas voir qu’on va bientôt se faire agresser par notre propre casse-dalle !
Et tous les deux de s’esclaffer à nouveau en se resservant un liquide verdâtre duquel il ne reste plus grand chose dans la bouteille. Ceci expliquant cela. La porte s’ouvre alors avec fracas et les gros rires avinés de nos deux compères s’interrompent brutalement, les regards de connivence se transformant en regards gênés. Deux silhouettes se découpent à contrejour, menaçantes, dans la lumière aveuglante de la cour extérieure.
A mesure qu’elles se rapprochent, leurs pas claquant en résonnant sur les pavés de la salle principale du château, les ombres se matérialisent progressivement en deux femmes que tout oppose. La plus grosse, toute en rondeurs, est vêtue d’une robe verte informe recouverte d’un grand tablier, vert lui aussi et ses longs cheveux roux sont ramenés en un sévère chignon. Elle a de magnifiques yeux dont le vert est rehaussé par le rouge de son visage, la colère faisant ressortir les tâches de rousseur qui constellent ses joues. L’autre, aussi maigre que la première est grosse, porte une longue robe noire et un chapeau pointu sur des cheveux filasse. Son visage très pâle, au nez crochu, semble tout aussi en colère.
Elles rejoignent un grand loup au pelage poivre et sel et un énorme ogre assis à une lourde table de bois qui essayent en vain de se donner une contenance et de cacher la bouteille, cet objet de plaisir devenu celui du délit. Ils se tiennent penauds devant leurs épouses dont ils n’osent pas affronter le regard. Le redoutable ogre les observe du coin de l’œil et semble se demander à quelle sauce il va être mangé et les oreilles du loup sont tombées si bas qu’on pourrait presque le prendre pour un teckel. Parce que ces dames, ou plutôt devrions-nous dire ces créatures, ne sont vraiment pas contentes. La Fée Carabosse se rapproche du loup d’un air sévère :
- Mais vous n’avez pas honte espèces d’ivrognes. Vous saouler en pleine après-midi ! Tu sais bien que ce n’est pas bon pour ton foie, le véto te l’a déjà dit.
- Héhé Cara, on ne faisait que trinquer à la santé du bon vieux temps, enfin tu sais quoi... du temps où... Oh ! J’aimerais tant pouvoir recroquer de l’enfant.
Et le grand loup de pousser sa chaise pour se reculer et hurler à la mort à l’intérieur du château, son cri faisant s’envoler toutes les chauves-souris et autres bestioles réfugiées sous les poutres du haut plafond. La fée Carabosse, radoucie, le regarde tendrement et pour lui rendre le sourire lui promet à l’oreille d’essayer d’attirer un enfant en se transformant en héroïne de manga lors d’une prochaine sortie scolaire dans leur forêt. Ou à défaut en un de ces stupides lapins ou cochons.
- Oui Bibiche, reprend l’ogre en se tournant vers son épouse, nous parlions de mon plat préféré, tu sais le délicieux délice, ces petits enfants que tu me mitonnais avec tellement d’amour. Je donnerais un bras pour en remanger une pleine marmite. Maudits parents qui ne laissent plus sortir leurs gosses dans les bois !
- Mais tu sais bien que même sans ça, je continuerais à te laisser au régime...
- Mais pourquoi Palsembleu ! tonne l’ogre d’une voix redevenue particulièrement menaçante.
- Parce que le docteur a dit que tu avais trop de cholestérol et que tu ne finirais jamais le millénaire si tu continuais à te goinfrer comme tu le fais !
* * *
Ce conte, tout droit sorti de sa marmite, répondait à l'appel du plus délicieux délice.
03 décembre 2008
Le plus délicieux des délices - 1

***
en réponse à cet appel appétissant
01 décembre 2008
Edito de décembre
Décembre, mois des agapes.
Quelle est la saveur du plus délicieux des délices ?
Fraîcheur acidulée,
fumet épicé,
choucroute,
festins supplices,
pavés bien faits
ou petits pois (carottes)?
Après ces régals royaux,
déambulons :
croûtes, couleurs, clairs-obscurs, curiosités, étagères vides,
les musées dans lesquels les Fanes vous guideront, vous n'en reviendrez jamais.
Un petit conte, un autre,
et Noël sera là.
Sous le sapin de métal rouillé,
un nouveau feuilleton.
Comme le temps passe !





