Fanes de carottes

Un blogzine de (science) fiction

18 novembre 2009

Eau de rose - 2

La route du bonheur
par Shi May Mouty

Elle roulait, conduisant mollement sa décapotable rouge sang. Le vent soulevait sa longue chevelure dorée moussant autour de son visage d’ange. De larges lunettes noires masquaient ses yeux pers et ses hautes pommettes délicieusement rosées. Ses lèvres pulpeuses s’entrouvraient de plaisir, dévoilant des dents nacrées comme des perles des îles lointaines.
Elle savourait le bonheur d’être seule en pleine campagne. Autour d’elle défilaient des forêts épaisses alternant avec des champs de blé encore verts. Puis la route devint plus sinueuse, traversant des prairies où des vaches noires  et blanches paissaient tranquillement. Des petits villages se blottissaient dans des vallons aux courbes moelleuses qui cachaient parfois des fermes opulentes aux toits d’ardoise gris bleu.
Comme Paris, son agitation, ses odeurs de gaz d’échappement, son vacarme incessant lui semblaient loin ! Elle en oubliait presque le studio, le film en cours de tournage, sa célébrité naissante accompagnée de la pression des journalistes et des fans qui assaillaient son domicile.
Ce matin, sans réfléchir, elle était partie pour cette escapade qui ressemblait fort à une fuite. Sur cette route, elle avait l’impression de revivre.
Au hasard, elle s’engagea sur une route étroite, encaissée, surplombée d’aubépines en fleurs et déboucha dans une vaste cour de ferme.
Elle s’arrêta, surprise.
Dans le silence qui remplaça le ronronnement du moteur, un chien roux aboya. Un homme s’avança vers elle.
En un instant, elle remarqua sa haute taille. Puis elle put voir ses cheveux noirs bouclés comme ceux d’un prince oriental, ses yeux doux d’un gris pâle tranchant avec son visage hâlé, et sa bouche tendre au sourire timide.
Elle sortit du véhicule et alla vers lui, la main tendue, offerte. Ils se regardaient, éblouis. Saisis soudain d’une émotion intense.
« Comme cet endroit est charmant ! Comment s’appelle-t-il ?
- La ferme des Prés Verts.
- Comme c’est joli !
- Voulez-vous quelque chose ? Avez-vous soif ?
- Oh, oui ! Je voudrais bien un verre d’eau fraîche. »
Il la fit entrer dans une cuisine au plafond bas. Le centre de la pièce était occupé par une grande table de bois sombre, bordée de deux bancs. Il l’invita à s’asseoir, et prit dans un haut vaisselier une cruche de grès bleu qu’il emplit d’eau.
« C’est de l’eau de notre source. Elle est potable, les analyses l’ont prouvé ! ».
Le rose lui monta aux joues. Il emplit deux verres. Il se sentait un peu bête d’avoir précisé que l’eau avait été analysée. Comme s’il devait justifier son existence à la campagne.
Alors qu’il allait et venait, elle ne le quittait pas du regard. Elle ne remarqua cependant pas son trouble, elle admirait sa silhouette puissante, la comparant à celle de ses amis parisiens. Ces comédiens étaient frêles comme des allumettes, et toujours habillés à la mode. Ils étaient préoccupés avant tout par leur apparence et le dernier régime en vogue.
Il s’assit sur le banc, face à elle. Il avait du mal à détourner ses yeux de son visage. Et quand il le faisait, c’était pour les poser sur ses épaules à demi nues. Elle était si belle. Au-delà de tout ce qu’il aurait pu rêver. Une de ces femmes qu’on ne voit que sur papier glacé dans des magazines ou à la télévision.
Ils burent en silence tandis que leurs regards s’aimantaient. Mais le contact était toujours fugace ; troublés, leurs yeux s’égaraient vers la fenêtre, vers l’évier, ou un coin sombre de la pièce.
« Elle est bonne, si fraîche. Comme c’est agréable, ici.
- Oui » murmura-t-il. Il avait la gorge serrée. Il était comme paralysé. Bouleversé, il ne savait plus quoi dire.
Elle tendit la main vers la cruche. Une main si menue, si frêle.
Au même instant, il tendit la sienne. Large et calleuse.
Leurs doigts s’effleurèrent, ils sursautèrent, gênés. Il rougit.
« Pardon », dirent-ils dans le même souffle.
Par la porte ouverte, ils entendirent le coq chanter dans la cour. Une petite brise fit frissonner les rideaux. Une de ses mèches de cheveux glissa sur son front. Ils étaient comme fascinés, à l’extérieur du monde, hors du temps. Plongés dans une sorte de délice inconnu. Elle chuchota pour ne pas troubler la paix de cet instant :
« Je ne sais plus où je suis. »
Puis réalisant que sa phrase était ambiguë, elle ajouta :
« Je me suis égarée.
- Où alliez-vous ?
- A Paris. »
Il soupira, et son regard se voila.
« Aah, Paris… vous allez à Paris.
- J’y retourne, en fait. Je faisais juste une promenade. C’est là que je travaille.
- Moi, c’est ici. Mes champs, mes prés, mes vaches…
- Comme c’est paisible, ici.
- Je ne pourrai pas vivre ailleurs », dit-il en baissant les yeux.
Elle soupira à son tour. Et elle ? Où pourrait-elle vivre ? Elle avait besoin de ses amis, des fêtes, des sorties au théâtre ou au cinéma. Besoin aussi du succès et du luxe. Elle voyait soudain avec un regard neuf la pièce vieillotte, peu confortable, les meubles mal assortis, la cuisinière à gaz posée devant la vaste cheminée ancienne. Là bas, l’évier était grisâtre ; ici des bottes laissées près de la porte, sur un dossier de chaise le gilet d’une femme, et dans un coin quelques jouets d’enfant épars. Elle sentit les odeurs de fumier venant de la cour et des étables.
Elle fit une moue, un geste brusque en posant son verre. Il releva les yeux, la lumière éclairait maintenant différemment son visage. Il voyait son maquillage raffiné, ce fond de teint qui masquait les imperfections de son visage. Sa coiffure trop sophistiquée, sa blondeur artificielle, ses vêtements si élégants  ; elle semblait venir d’une autre planète.
Ils détournèrent leurs regards meurtris, et pourtant ils éprouvaient encore un trouble qu’ils ne comprenaient pas.
« Je dois partir.
- Oui. »
Il pensa : « Revenez. »
Dans la cour, le petit chien jappa. Elle monta dans sa voiture et partit, sans un regard en arrière. Pourtant, tous deux longtemps pensèrent à cette journée de printemps. C’était comme un doux rêve. 

***
Ce texte répond à l'appel parfumé "Eau de rose".

Posté par rose_alu à 08:00 - n°26 : Fanes de novembre an III - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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11 novembre 2009

Quand Harry rencontre Sally - 1

Promenons-nous dans les bois

par Shi May Mouty

Il était une fois, par un chemin fleuri et bercé de chants d’oiseaux, une fillette qui s’en allait, chantonnant et sautillant. Une petite natte bondissait de chaque côté de sa tête blonde, faisant voleter un ruban rouge vif.
Elle s’était disputée avec les deux amies qui l’accompagnaient chez sa grand-mère. Elle ne savait déjà plus très bien laquelle avait commencé la bagarre en se moquant de son gilet rouge, tricoté par sa maman.
Bien sûr, pas question de se laisser faire. Elle avait aussitôt riposté, fixant Anaïs :
« Des socquettes blanches avec des sandalettes, c’est ringard. »
Alors Mathilde avait tiré sur sa natte, et elle s’était défendue en distribuant des coups de pied bien ajustés. Anaïs avait hurlé et était repartie en pleurant vers le village. Mathilde l’avait suivie, comme d’habitude ! Quelles idiotes !
Ce chemin, elle le connaissait bien, elle l’empruntait souvent avec sa maman, mais cette après-midi, elle y était seule pour la première fois. Et c’était formidable. Pas question de regretter le départ des deux chipies, ni l’absence de sa maman. Elle jubilait même de ne pas entendre les reproches habituels :
« Ne cours pas comme ça ! Ne te salis pas ! Tu me saoules avec tes bavardages, tais-toi. »
Comme elle était bien ! Elle souriait de bonheur.
Mamie serait très contente. Elle lui portait un petit panier de fraises  - surtout, ne pas les renverser, ni les écraser - le journal de la veille et un gros bouquet de marguerites qu’elle avait cueilli elle-même et qu’elle tenait comme un trésor très précieux.
Mamie aurait-elle préparé un gâteau au chocolat ? Elle en mangerait une grosse part, augmentée de celle d’Anaïs et de Mathilde. Cette journée promettait vraiment d’être magnifique.
Une bise fraîche agitait les branches. Les feuilles bruissaient doucement. Les arbres semblaient respirer d’un souffle léger. Le soleil tamisé dessinait des tâches de lumière dorée sur le sol. Elle sautillait à cloche-pied sur une marelle imaginaire, juste évoquée par quelques pierres du chemin.
Un merle siffla, elle voulut l’imiter. Un geai se moqua d’elle et s’envola dans un éclat bleu. Elle continua son chemin, chantant, dansant. Comme elle s’amusait bien ! Elle était une princesse au bal du roi.
Soudain un lourd nuage vint masquer le soleil. Le vent se fit plus âpre. L’herbe ondula, se courba. La fillette entendit des grincements, des gémissements dans les fourrés. Les branches tordues, agitées par des bourrasques brutales la chassaient, la menaçaient. Elle vit un visage grimaçant sculpté dans l’écorce d’un vieux chêne. Des feuilles sèches, des brindilles volèrent autour d’elle, la cernant dans leur ronde désordonnée. Les oiseaux ne chantaient plus.
Elle marcha plus vite, puis courut, serrant les fleurs, le journal et le panier de fraises contre sa poitrine. Elle entendait des craquements derrière elle. Elle n’osait pas se retourner. Elle était sûre qu’un loup, un loup énorme, aux yeux fous, aux babines rouges retroussées sur des crocs immenses, la poursuivait. Il n’y avait aucun doute, elle allait être dévorée toute crue :
«  Maman, Papa ! » hurla-t-elle.
Elle trébucha, manqua de s’étaler sur le sol rugueux. Elle lâcha les marguerites, mais se cramponna au panier de fraises. Le journal s’envola. Désespérée, elle courut dans tous les sens pour en rattraper les feuillets. Elle se mit à pleurer, et les épaules secouées par des sanglots bruyants, reprit sa course, aveuglée par les larmes. Brutalement, elle se cogna contre un obstacle monumental :
«  - Holà, petite ! Arrête-toi ! Où cours-tu comme ça ? »
Elle leva la tête, essuya son nez et ses yeux sur sa manche. Un homme terrifiant, aux longues mèches noires hérissées, se dressait devant elle. Il portait un sac à dos :
« Un ogre ! Un ogre ! Il va m’emporter dans son sac, me découper en morceaux et me mettre au saloir. »
Elle essaya de fuir, mais l’ogre la saisit par le bras :
« Qu’est-ce que tu as ? Tu as peur de moi ? Tu me connais, pourtant. Jean-Lou, le fils du boucher.
- Loup ! Un loup ! » hurla-t-elle encore plus fort. Elle se débattit, se dégagea et fila aussi vite que possible, abandonnant les fraises renversées dans l’herbe et le journal froissé.
Elle courut, courut, et enfin se jeta dans les bras de sa grand-mère qui l’attendait, assise sur un banc du jardin. Hoquetant de sanglots, elle essaya d’expliquer son affreuse aventure.
Pauvre grand-mère, elle n’y comprenait rien, ne saisissait que quelques mots : un loup, des fraises, un journal, un ogre, Anaïs et Mathilde…
La grand-mère consola la fillette, qui s’apaisa. Un sourire revint sur les lèvres enfantines. Mais soudain, elle cria apeurée :
« Mamie, l’ogre, le loup, le voilà ! Il va nous dévorer toutes les deux !
- Tiens, Jean-Lou, te revoilà revenu en vacances chez tes parents. Mais qu’est-ce que tu m’apportes ?
- Bonjour, madame. Des fraises, des marguerites, un journal. J’ai trouvé tout cela au bord du chemin, abandonné par une petite fille peureuse.
- Mais regarde, petite sotte. C’est Jean-Lou, tu le connais. Il habite au village, et sa maman te donne toujours une rondelle de saucisson quand tu fais les courses avec moi. Maintenant, rentrons, l’orage menace. Jean-Lou, viens manger un morceau de gâteau avec nous. »
Petit coup d’œil furtif vers le grand gaillard souriant. Malgré ses drôles de cheveux, il n’avait pas l’air méchant, et ses dents étaient bien ordinaires. Le goûter fut savoureux…
Des années plus tard… il furent heureux et eurent beaucoup d’enfants…
Ensemble ?…
Qui sait ?

***

Quand Harry rencontre Sally, version conte de fées...

17 septembre 2009

Robots trop humains - 3

Non homologué

Shi May Mouty


Il est beau. Cheveux dorés et bouclés. Grands yeux aux iris bleus semés de particules d’or. Nez droit et fin. Bouche aux lèvres savoureuses. Joues légèrement creuses, arcades légèrement marquées. Un visage viril sur lequel sommeille un je-ne-sais-quoi d’enfantin. Une barbe de trois jours, comme tous ces hommes qui savent mettre en valeur leur caractère à la fois farouche et appliqué. Un corps aux muscles dessinés et aux proportions parfaites, comme ces statues antiques qui exaltent la beauté du corps. Sa peau, fine et veloutée est une réussite esthétique totale. Quand on pose la main sur son corps, on sent comme une tendre chaleur, une inégalable douceur.

Il marche avec cette détermination qu’ont les hommes qui savent où ils vont. Tout en souplesse, les yeux levés, le visage inexpressif comme perdu dans des pensées. Mais vous le croisez et ses yeux soudain pétillent, deviennent rieurs, sa bouche esquisse un sourire avenant. Il court comme un athlète, et son corps en mouvement peut emprunter la grâce d’un danseur. Et son intelligence ? Extraordinaire. Il peut, avec la même rigueur, parler de philosophie, de littérature, de physique quantique, de biologie moléculaire ou tout simplement d’art culinaire. Il connaît de nombreux poèmes qu’il déclame avec beaucoup d’émotion.

En tous points, il était parfait. C’était D7R7bis, le dernier né de la série humanoïde construit par la FIN – Fédération Internationale de Nanorobotechnologie. Cette perfection, programmée dans les circuits positroniques de son cerveau, avait un objectif unique : rendre les humains heureux.

Il avait été initialement conçu en tant que simple robot ménager. Il savait effectuer toutes les tâches nécessaires au bon fonctionnement d’une maison. Il savait tout faire. Il était méticuleux et consciencieux.

Placé à titre d’essai dans différentes familles, D7R7bis avait d’abord ravi les enfants. Il leur chantait des berceuses ou leur racontait des histoires, le soir au moment du coucher, ce que leurs parents ne trouvaient plus le temps ou n’avaient plus le goût de faire. Il jouait avec eux, n’hésitant pas à prendre les rôles ingrats, sujets habituels de nombreuses disputes, comme compter pendant que les enfants se cachaient.  Il était également présent pour leur faire travailler leurs leçons, souvent de manière ludique, ce qui rendait l’apprentissage tellement plus intéressant.

Il avait également satisfait les parents. Les pères avaient l’esprit libéré en rentrant du travail de savoir que les enfants avaient bien joué, et bien appris leurs leçons. Ils étaient alors souvent déjà couchés et bordés. Ils trouvaient leur épouse reposée. R7D7bis n’était pas avare d’un coup de main sur quelques dossiers et pour prodiguer quelques conseils judicieux pour résoudre des situations professionnelles délicates. Il était également un agréable interlocuteur, s’adaptant discrètement à l’opinion exprimée par le maître de maison.
Les plus enthousiastes, sans conteste, étaient les épouses dont le travail se trouvait très allégé, car il lavait, repassait, cuisinait, nettoyait...

Cependant, progressivement, lorsque les enfants étaient partis à l’école, le mari à son travail, quand elles se retrouvaient seules à la maison, elles avaient fini par s’ennuyer ; Elles cafardaient en ruminant leur solitude. Alors, R7D7bis avait voulu les réconforter. Il savait se montrer compatissant, et même tendre s’il le fallait, pour les rendre heureuse à nouveau. Tendre en parole. Si le cerveau le lui ordonnait, aussi en gestes.
Ses mains étaient si douces, ses lèvres si suaves…
Comment aurait-on pu y résister ? Bien sûr, les protestations des époux ne tardèrent pas à affluer au siège de la FIN : R7D7bis prenait sa tâche trop à cœur, ça ne pouvait plus durer. Les lettres affluaient, toutes argumentées de motifs plus ou moins fallacieux, exagérant parfois la réalité, mais sans jamais exprimer la cause profonde de leur malaise, jamais de détail sur les causes réelles. Il y avait certainement dans ces réactions une part de jalousie. Cette frustration de l’homme qui se sent remis en cause dans sa virilité, ce robot mettant nettement en relief leur propre inaptitude à rendre leur femme heureuse. Une compétition qu’ils savent perdue d’avance.
En tout état de cause, leur conclusion était toujours la même, ce robot devait quitter leur domicile.

Bien sûr, on argua qu’un R7D7bis ne faisait qu’obéir aux impulsions de son cerveau positronique, qu’il remplissait avec beaucoup d’efficacité les fonctions pour lesquelles il avait été programmé : rendre les humains heureux.
Bien sûr, les essais furent interrompus. Les quelques modèles mis à disposition furent rapatriés. Enfants et épouses en furent bien attristés. Mais les époux, soulagés. R7D7bis ne fut pas homologué, on le mit, lui et son programme de développement, définitivement au rebut.
Et on l’y oublia.

L’ex-épouse du PDG poussa un soupir, au souvenir de toute cette affaire. Elle avait quitté son mari suite à ce scandale. Elle vivait désormais dans un loft confortable, financé par la location discrète à quelques amies d’un certain objet dont le nom ne doit plus être prononcé. C’est vrai qu’il est si beau, avec ses cheveux dorés et bouclés, ses grands yeux aux iris bleus semés de particules d’or, son nez droit et fin, et surtout sa bouche aux lèvres savoureuses… et tellement attentionné…



*   *   *

Ce magnifique robot a répondu l'appel irrésistible de "Robot Trop Humain"

19 juillet 2009

Le feuilleton du dimanche

Une quête infernale

Shi May Mouty

dix-neuvième épisode 

(juste avant...)

Les diables s’empressèrent donc de mettre en pratique les grasses matinées et les longues siestes pour être bien reposés et de bonne humeur ; les ripailles de mets raffinés, vins exquis, liqueurs et douceurs venues du monde entier ; les séances de dégustation des produits les plus rares ; les longs repas suivis de chants, de karaokés, et même de danses endiablées ; les jeux les plus divers ; les sports pour entretenir leur forme et ne pas s’empâter suite aux repas gargantuesques et autres plaisirs gustatifs ; et bien sûr l’écriture et autres activités artistiques et intellectuelles pour aussi faire travailler leur esprit.

La période d’adaptation fut un peu longue, mais progressivement, ils y arrivèrent. Les démons prirent grand plaisir aux parties de cache-cache dans les insondables et labyrinthiques galeries et grottes de l’enfer. En réalité, le jeu devient progressivement un prétexte pour perdre les plus novices d’entre eux. Il arrivait aussi à certains damnés de se joindre à eux dans ces parties interminables. Les démons trouvaient très drôle d’entendre les novices et les damnés hurler quand ils étaient perdus depuis des heures et commençaient à avoir faim. Ces cris leur rappelaient d’excellents souvenirs. On dit cependant que certains joueurs, dépourvus du sens de l’orientation, errèrent parfois ainsi des années dans les cavernes infernales. Leur nom est inscrit sur une pancarte à l’entrée de l’aire de jeu et de temps en temps, on songe à faire apparaître de la nourriture en divers points des galeries pour ceux qui ne maîtrisent pas la magie nécessaire pour le faire eux-mêmes. Mais n’ayez crainte, ils ont l’éternité pour trouver la sortie…
Du coté du sport, Razibuth connut une grande réussite. Il n’avait pas son pareil pour distraire les autres concurrents grâce à quelques tours dont il était spécialiste : les pluies de sauterelles, de crapauds ou de sangsues. Il abusait aussi des obstacles invisibles surgissant devant ceux qui risquaient de le battre. Mais il prenait garde à ne pas le faire en présence de Lucifer.
Certains diables commencèrent à rédiger leurs mémoires. Ils en avaient des choses à raconter, il faut dire. D’autres écrivaient des livres d’histoire avec une rigueur à faire pâlir les historiens terriens qui devaient, eux, se baser sur le peu qu’il restait de tradition orale ou d’ossements… Depuis les débuts de l’éternité, tant de millénaires s’étaient écoulés. Ils étaient si souvent aux premières loges de certains événements. Plusieurs se mirent en quête d’un éditeur, certains romans devinrent des best-sellers…
Les démons se découvrirent une nouvelle passion : la cuisine. Les immenses chaudrons dans lesquels bouillonnaient éternellement des hectolitres d’huile furent recyclés. Les diables y firent des frites, des chips, des beignets et des chouchous délicieux. Croustillants en surface, moelleux à l’intérieur, tout le monde en raffolait. Un petit commerce commença progressivement à s’établir sur terre avec des vendeurs ambulants sur les plages et près des lieux touristiques. Puis ils s’installèrent dans des boutiques étroites, de plus en plus nombreuses et de moins en moins étroites.
De nombreux jeunes diables y trouvèrent un emploi, dissimulant leur queue velue dans un blue-jeans ample, et leurs pieds fourchus dans des baskets dernier cri. Pas besoin de cacher leurs cornes, car la marque de la chaine de restaurants créé s’appelait « Les Bouches de l’Enfer » et les autres serveurs portaient un maquillage rouge et des petites cornes factices sur le front. Les clients aimaient beaucoup cette touche d’originalité, et allaient parfois jusqu’à demander s’ils pouvaient toucher les cornes de certains diables, les trouvant plus vraies que nature. Ils étaient alors souvent frappés de constater combien le maquillage était bien fait. Il faut dire que les diables rouges étaient tenus de se badigeonner de rouge de sorte qu’il en reste sur les doigts de ce genre de curieux, ainsi que de belles empreintes sur le bord des assiettes.
Des diables à fibre écologique décidèrent de fournir à leurs restaurants des produits bios. Ils convertirent quelques cavernes infernales en serres naturellement chauffées. Ils débutèrent par des cultures qui ne nécessitaient pas de lumière : des champignons de Paris et des endives.
Ce fut une réussite extra-ordinaire. Progressivement ils montèrent des restaurants prodigieux dans les grandes capitales du monde. Ils ne tardèrent pas à avoir des étoiles. Les clients trouvaient à cette cuisine une saveur si particulière qu’ils en redemandaient.
Alors ils s’enhardirent en éclairant les grottes avec des boules de feu reproduisant le spectre lumineux du soleil et commencèrent la production de légumes et de fruits de plus en plus exotiques. Il suffisait d’ailleurs aux plus gradés de faire un claquement de doigt, un froncement de nez ou une brève incantation pour créer de nouvelles variétés. Ils avaient ainsi les moyens de surprendre leurs clients : fraises bleues, oranges noires, tomates à pois multicolores… En plus d’alimenter les restaurants, un commerce sous le label « Brobuth » s’instaura. Les hommes ignorèrent toujours l’origine de ces merveilles de goût et d’originalité.
Les démons s’amusaient ainsi beaucoup et ne s’ennuyaient plus. L’Enfer devenait-il un nouvel Eden ?

A la surface de la Terre, les humains qui n’étaient plus pervertis par les démons écoutaient enfin les conseils de leur ange gardien. Leur vie était plus sage, rangée, et un peu plus ennuyeuse aussi. Ils n’étaient pas encore parfaits, loin de là, mais ils s’étaient améliorés de sorte que quand ils arrivaient au Paradis, ils ne piétinaient plus les autres dans les files d’attente, et il leur arrivait même d’être généreux. Les archanges, anges, angelots, chérubins retrouvèrent le sourire progressivement. Le Paradis redevenait paradisiaque.
Et Dieu dans tout ça ? Dieu n’est pas orgueilleux, il ignore ce péché, mais il faillit tout de même narguer Gabriel en lui disant « Tout s’arrange, je vous l’avais bien dit ». Il ne le dit pas cependant, il avait son rang et sa réputation à tenir. Il se contenta de sourire dans sa barbe.


FIN

12 juillet 2009

Le feuilleton du dimanche

Une quête infernale

Shi May Mouty

dix-huitième épisode 

(juste avant...)

Pendant ce temps, Lucifer et son équipage de démons avaient réintégré l’Enfer… toujours aussi dépeuplé, si ce n’est quelques anciens damnés qui étaient revenus car ils ne supportaient pas le changement brutal qu’avait été le transfert au Paradis. Quelques diables s’occupaient à tour de rôle de les tourmenter. Mais on sentait bien que la motivation n’était plus la même.
Pour passer le temps, Lucifer avait effectué de brèves expéditions sur la planète verte. Il tenait à surveiller les adeptes forcés de sa religion reptilo-satanique. Et surtout il contrôlait les rentrées d’or et de pierreries. C’était aussi l’occasion, par quelques artifices bien maîtrisés, comme des éclairs et du tonnerre, de terroriser davantage les hommes roses un peu cramoisis qui n’avaient pas encore découvert comment se fabriquer de la crème solaire. Il en tirait une jouissance intense qui lui faisait oublier un certain épisode d’un précédent voyage qui s’était révélé délicat pour son amour propre.
Razibuth, qui l’épiait discrètement lors de ces divers voyages, ricanait derrière les poils de son bouc.
Peu à peu, Lucifer avait fini par se lasser. Il avait chargé des démons inférieurs - dont Razibuth - de faire ces voyages. Puis, sur les conseils de Razibuth qui voyait là un moyen de le remercier, Lucifer chargea le petit serpent corail aux yeux d’or, aidé de ses nombreux enfants, de veiller à l’exécution de ses ordres.
Le serpent avait depuis gardé pour leitmotiv « yes, we can ». Il se le répétait en se faufilant partout, ce qui lui permettait de contrôler efficacement les activités des hommes roses. Bien sûr, parmi les riches offrandes déposées pour Lucifer, il effectuait quelques prélèvements discrets. C’est que ça coûte cher, l’éducation des enfants.

Aux Enfers, finis (ou presque) les damnés, finis (ou presque) les voyages. Les démons s’interrogeaient à nouveau sur ce qu’ils allaient bien pouvoir faire. Même sur Terre, ils avaient cessé tout travail. Lucifer avait décrété inutiles bon nombre de leurs activités. Inutile d’inciter les époux à commettre l’adultère. Inutile de susurrer des idées de meurtres aux maris cocufiés ou aux épouses trompées. Inutile de tenter les banquiers, les industriels ou les commerçants pour qu’ils falsifient leurs comptes. Inutile d’encourager les escrocs, voleurs, menteurs… Inutile, inutile, inutile. Toutes les formes de tentation étaient devenues inutiles. Puisque tous les humains allaient, quoiqu’ils fassent, disent ou pensent, au Paradis, en toute logique, il était inutile de perdre son temps avec eux. Commandements de Lucifer, et donc obéissance immédiate, sans condition.
Après l’effervescence des voyages, l’ennui et la morosité s’installaient à nouveau en Enfer. Il n’y avait même plus de musique d’ambiance lancinante, car Lucifer, heureux de son statut de divinité, avait fait arrêter la musique.
Il fallait réagir. Razibuth, toujours inventif grâce aux idées des autres, alla innocemment discuter avec Carmengénino, puis il prit contact avec les démons de la planète rouge. Gros mangeurs, buveurs et paillards, eux savaient s’amuser dans leurs cavernes. Quelques diables extra-terrestres furent alors invités sur terre pour leur enseigner l’art de ne pas s’ennuyer.

Mais ceci est une autre histoire…

à suivre...

05 juillet 2009

Le feuilleton du dimanche

Une quête infernale

Shi May Mouty

dix-septième épisode

(juste avant...)

Gabriel, l’archange, était furieux. Lui, le grand Archange, le lumineux, lui qui avait jadis accompli les missions divines les plus nobles, lui qui avait annoncé à Marie qu’elle allait être mère, lui que des artistes prestigieux avaient représenté dans toute sa splendeur, auréolé d’or, les ailes immenses déployées en une houppelande de neige, lui, le bras droit de Dieu… était désormais rabaissé à un rôle médiocre et épuisant : parcourir sans cesse l’univers situé au-delà des mondes pour découvrir et aménager de nouveaux territoires et agrandir le Paradis.

Il était furieux depuis que Dieu avait décidé, seul, sans le consulter, lui le Resplendissant, d’accueillir tous les hommes au Paradis. Depuis lors, des files interminables d’élus béats piétinaient devant les portes monumentales contrôlées par Saint Pierre.
« Pauvre Pierrot », pensait Gabriel, compatissant. « Tout ce travail à son âge… Pas étonnant qu’il ait des rhumatismes déformants aux doigts et une tendinite au poignet droit à force de tourner les grosses clefs et de pousser les lourdes portes cloutées ».

Il était furieux de recevoir les incessantes récriminations des nouveaux habitants du Paradis. Tous voulaient plus de place, et toujours plus de confort. Les mères rouspétaient : « Où voulez-vous que les enfants jouent ? ». Les couples amoureux soupiraient : « Nous voulons plus d’intimité !» Les victimes hurlaient et se réfugiaient sous les ailes des anges quand elles devaient croiser leur bourreau. Des peuples entiers gémissaient : « Comment peut-on vivre paisiblement à coté de ceux qui sont, sur terre, nos ennemis depuis des générations et des générations ? »
Où se croyaient-ils donc ?

Il faut dire que le processus de reconditionnement des âmes nouvelles afin de les acclimater à leur nouvel environnement et leur permettre d’accepter de croiser des entités appartenant à l’ancien temps de leur existence charnelle sans subir de choc affectif, tout ce processus n’avait plus le temps d’être fait. Les anges chargés de cette tâche n’en pouvaient plus et ne suivaient plus le rythme. Tous se plaignaient : « On a trop de travail, on est débordés », ou « On a les oreilles qui bourdonnent à force d’entendre toutes ces jérémiades », ou bien « Le Paradis était si calme autrefois, on n’y entendait que des chants suaves, des psaumes harmonieux, des cantates célestes ». Certains d’entre eux, déprimés, se laissaient aller à murmurer : « C’est l’Enfer ici ». Ils avaient tous le teint pâli, les yeux cernés, l’auréole de travers. Leurs ailes grisâtres traînaient jusqu’au sol. Ils marchaient le dos voûté. Triste spectacle.

Et pourtant, Gabriel avait fait appel à Michel, l’autre Grand Archange. Il était énergique, combatif, et avait dès réception de son appel quitté son îlot (que lui-même n’osait plus qualifier ni de normand, ni de breton). Mais même en unissant leurs efforts, ils peinaient à maintenir l’ordre et à ramener la sérénité au Paradis.

Preuve que tout allait de travers, les très très vieux Élus, les Bienheureux de la première heure, quelques hommes de Cro-Magnon, se plaignaient. Et pourtant, ils connaissaient le Paradis du tout début, en avaient essuyé les plâtres. Depuis ils avaient subi tant de crises, hérésies diverses, papes, anti-papes, papesses… et bien, ces tueurs de mammouths, ces combattants aguerris d’ours des cavernes, eux aussi venaient le voir et lui disaient : « Ah, de mon temps, ça ne se passait pas comme ça ! On respectait les anciens, on était polis, nous. Pas comme ces nouveaux qui cassent tout et se croient tout permis. Il faut plus de discipline. Quelques coups de massue bien appliqués, et moi qui ai de l’expérience, je vous le dis, tout rentrera dans l’ordre ».

Les archanges avaient souvent envie de se boucher les oreilles.
Et Dieu dans tout ça ?
Dieu, assis sur son trône de gloire, paisible, superbe, voyait tout, entendait tout, mais ne changeait rien à sa décision. Son raisonnement était simple : « Nous vivons une crise, mais elle ne va pas durer. Le Paradis vit une époque de transition. Le cosmos étant infini, chacun y trouvera sa place. L’éternité étant sans fin, nous avons le temps de trouver une solution aux problèmes. Attendons dans la sérénité. » Et une fois ceci énoncé, la discussion était close.

Mais ceci est une autre histoire…

à suivre...

28 juin 2009

Le feuilleton du dimanche

Une quête infernale

Shi May Mouty

seizième épisode

(juste avant...)

Razibuth, en écoutant pérorer Lucifer, laissa croitre le petit germe vengeur qui s’agitait en lui. L’occasion était belle, et il trouva une idée qui lui parut pleine de promesses intéressantes... Étrangement, une liane invisible, ou peut être un caillou virtuel se trouva devant les pieds de Lucifer. Il trébucha, plongea en avant dans ce qui pouvait sembler être une toute petite mare… mais elle se révéla finalement assez large et profonde pour l’accueillir tout entier. Il s’y étala de tout son long, de la pointe des cornes au bout de ses sabots fourchus.
Les démons de l’équipage, qui commençaient à bailler, sursautèrent. Certains eurent encore assez de présence d’esprit pour se précipiter et pour l’extraire de la gangue boueuse et putride qui le nappait, tel du chocolat sur des profiteroles, mais en moins appétissant. Ils constatèrent alors que Lucifer grouillait d’une multitude d’animalcules répugnants. La peau blafarde, les yeux ternes ; la gorge nouée, il hoquetait, toussait, rejetait de la boue par la bouche, les naseaux. Il en extirpa de ses oreilles dont les longs poils étaient tout collés. Son bouc s’égouttait sur sa poitrine, finissant d’effacer le sigle SM Lucifer Rex, déjà fort délavé et illisible.
Il leur fallut des seaux et des seaux d’eau claire et glacée pour le laver. Le plus difficile fut de faire disparaître l’odeur pestilentielle qui s’accrochait à ses vêtements. Après ce traitement, Lucifer faisait peine à voir. Sa cape n’était plus qu’une loque qui pendouillait en dégoulinant. Elle lui battait les fesses grotesquement. Sa combinaison moulante… moulait tout, et ce n’était pas joli à voir. Les nouveaux matériaux synthétiques n’étaient malheureusement pas de la qualité espérée.
Cependant il ne lui fallut que quelques minutes pour se reprendre. Enveloppé dans un vêtement autochtone que l’un des diables avait décroché d’une liane sur laquelle il était suspendu, il scruta d’un regard empli d’une fureur extrême les membres de l’équipage, mais rien ne lui permit d’étayer ses soupçons naissants. Razibuth ne laissa pas un instant transparaitre ses sentiments, et pourtant qu’est-ce qu’il était content ! « Le plus beau jour de ma vie », songea-t-il.
Les hommes verts, roses maintenant mais délivrés du sortilège, regagnèrent l’ombre salutaire de leur hutte. Les hommes serrèrent fort leurs femmes pour se redonner du courage (bien sûr, ils ont des femmes, sinon comment voulez vous qu’ils… le pollen c’est pour les fleurs). Ils étaient catastrophés. Travailler, se prosterner, travailler, se prosterner. Et s’ils ne travaillaient pas assez et ne se prosternaient pas assez, s’ils n’étaient pas assez rôtis par leur astre maintenant que son rayonnement les brûlait, ce pitre rouge les menaçait d’aller rôtir dans ce qu’il appelait l’Enfer… Horreurs ! Malheurs !
De retour dans le vaisseau spatial, Lucifer donna l’ordre de décoller immédiatement et de retourner sur Terre. Une fois arrivé, enfin sec, propre, délicatement parfumé à la lavande, assis dans son beau fauteuil recouvert de velours rouge, il put savourer à sa juste valeur sa vengeance sur les hommes verts. Il en oubliait même son bain de boue forcé. Mais surtout, il débordait d’orgueil. Désormais, il était l’égal de Dieu. Il en rêvait depuis toujours, depuis des temps éternels. Il commençait à réfléchir à une possible extension de son culte sur d’autres planètes.

Depuis ces événements, le serpent corail aux yeux d’or vit des jours heureux. Il songe à se marier et à avoir des enfants qui pourront jouer sans risque dans le feuillage vert émeraude des arbres, entre les frondes vert Nil des fougères et sur les coussins vert tendre des mousses.
Il observe les hommes roses de la planète chlorophylle qui travaillent, travaillent… et rougissent. Souvent il se félicite d’avoir donné un coup de pouce au destin lors de la première visite des étrangers rouges velus et cornus. Il se demande parfois pourquoi il a agi ainsi. Il n’en sait trop rien. Il se souvient juste d’une petite phrase incompréhensible qui s’était alors incrustée dans un recoin de son minuscule cerveau reptilien : « I aisse oui cane »…

Mais ceci est une autre histoire…

à suivre...

21 juin 2009

Le feuilleton du dimanche

Une quête infernale

Shi May Mouty

quinzième épisode

(juste avant...)

 

Le vaisseau spatial satanique était finalement revenu sur Terre. Depuis lors, la peau de Lucifer se teintait d’un rouge sombre, presque noir. Comme son humeur. Il jetait des regards furieux aux démons qu’il rencontrait, guettant le moindre sourire qu’il prenait pour une moquerie. Horriblement vexé d’avoir pris une raclée sur la planète chlorophylle, il ruminait sans cesse de nouveaux plans pour laver cet affront, n’en trouvant aucun d’assez raffiné ni d’assez cruel.

Razibuth le surveillait discrètement. Lui aussi réfléchissait. S’il ne trouvait pas rapidement un moyen de se venger de Lucifer, le petit germe qui murmurait vengeance dans son cerveau allait croitre en un chêne gigantesque et lui faire exploser le crâne. Il y avait urgence.

Enfin, un matin, des sonneries triomphantes retentirent dans toutes les cavernes de l’enfer. Lucifer avait emprunté les trompettes du Jugement dernier et les faisait sonner pour rassembler ses troupes. Départ immédiat pour la planète chlorophylle. Déjà il anticipait la réussite de cette expédition, il rayonnait. Dans son visage luisant, ses yeux brillaient si fort que des étincelles en jaillissaient.

Dans l’instant, le vaisseau fut prêt. Il partit. Léger frémissement de l’espace-temps. Il arriva. Si l’on connaît précisément les coordonnées du lieu d’arrivée, les voyages sont grandement raccourcis quand on est un démon.

Le « Conquérant Infernal 666 » se posa au beau milieu du village des hommes verts. Effet de surprise réussi. Les villageois, effrayés, tentèrent de s’enfuir vers la forêt, mais Lucifer, qui avait soigneusement mûri sa stratégie, jaillit aussitôt du vaisseau en marmonnant. Dans un geste auguste, il tendit vers eux ses mains griffues comme une pieuvre l’aurait fait de ses tentacules pour saisir une proie. Les hommes verts se trouvèrent paralysés sur place. Ebahis, stupéfaits, terrassés.

Le grand démon rouge se dressait devant eux de toute sa hauteur. Pour ce jour mémorable, il avait revêtu un costume d’apparat écarlate extrêmement moulant. Sur sa poitrine, il était orné d’un logo représentant des flammes, un trident et le sigle SM Lucifer Rex . Le tout était complété d’une grande cape rouge sang de vampire, qu’un vent léger soulevait avec grâce, comme une aile géante.

Il fusillait du regard les hommes verts, prisonniers de son sortilège. Sa voix tonna : « Moi, Lucifer, Roi de l’Enfer, je vous condamne à perdre votre chlorophylle. » Il ricana « Votre peau aura désormais une ridicule couleur rose pâle. Vous ne pourrez plus vous nourrir comme des plantes d’un peu d’air, d’eau et de soleil. Vous ne pourrez plus vous nourrir des animaux sauvages qui peuplent votre planète, ni des visiteurs tels que nous pour obtenir votre complément en protéines. Vous devrez labourer, semer, récolter, élever du bétail, tous les jours du soir au matin, sans un moment de répit. Vous aurez mal au dos, vos mains seront calleuses. Fini le Farniente. Vous allez souffrir. Votre vie sera un enfer… » Sa voix résonnait d’une jubilation intense. « De plus, selon mon bon plaisir, vous dresserez des autels à mon effigie et à celle des serpents qui sont mes amis. »

A ce moment-là, les démons se regardèrent, interloqués. Manifestement, Lucifer se prenait pour quelqu’un d’autre. Comme ce n’était pas la première fois, ils soupirèrent discrètement. Que pouvaient-ils y faire ? Rien…

D’un fourré sortit discrètement le petit serpent corail aux yeux d’or. Malgré eux, toujours sous le poids du sortilège, les hommes verts furent propulsés au sol, à genoux devant lui. Un rictus mauvais s’imprima sur les lèvres de Lucifer tandis que le serpent ondoyait nonchalamment. Razibuth se tenait un peu de côté, et c’est vers lui qu’il s’orienta. Passant près de lui, il sourit et lui adressa un clin d’œil. Razibuth s’interrogea sur cette mimique curieuse, il lui semblait avoir appris que les serpents n’avaient pas de paupière… mais ils étaient sur une autre planète, alors…

Le serpent était satisfait. Devenir une idole respectée était une situation plus intéressante que celle de complément alimentaire protéiné dans l’estomac d’un homme vert.
Razibuth, lui, admirait la démonstration de puissance de Lucifer. C’était du beau travail, de la prestance, de l’autorité, de l’éloquence. Un vrai tribun, ce Lucifer. Il continuait d’ailleurs à donner des ordres pour organiser son culte aux hommes de moins en moins verts (même pas de peur, ni de rage), et de plus en plus terrorisés. Statues colossales de granit partout. Des offrandes tous les jours : fruits, or, pierreries… Des cérémonies tout au long de l’année…

« Si mes ordres ne sont pas exécutés, ma punition sera terrible ! » hurla Lucifer, rouge comme un homard plongé dans l’eau bouillante. Sa voix semblait jaillir des nuages noirs amassés au-dessus du village. Dans le silence qui suivit, dans la forêt ténébreuse l’écho répétait « terrible, terrible… ». Une impression d’apocalypse.

Razibuth considéra qu’il était temps d’agir.

Mais ceci est une autre histoire…

à suivre...

14 juin 2009

Le feuilleton du dimanche

Une quête infernale

Shi May Mouty

quatorzième épisode

(juste avant...)

 

Razimus était un démon colérique, autoritaire, méchant, machiavélique : quatre bonnes raisons de chercher à savoir ce qui s’était passé et comment en tirer profit. Il arracha quelques grandes feuilles vertes à un arbre pour se camoufler, puis s’engagea sur la piste, marchant sans bruit, recherchant tous les indices.

Il revit le serpent corail aux yeux d’or, et lui sourit de toutes ses dents jaunes. C’était grâce à lui qu’il avait pris du retard et avait échappé à l’embuscade. Il eut l’impression étrange que le serpent lui rendait son sourire.

Il finit par arriver à une sorte de village vert olive, construit de branchages entrelacés, en lisière de la forêt. Des individus se déplaçaient, énormes, vert pomme, des êtres à la chlorophylle, comme le chewing-gum. Ils avaient des jambes comme des troncs, des bras en nombre, tels des branchages sur le haut du corps, pas de tête, mais une sorte de visage avec une grande bouche sur ce qui pouvait être leur torse.

Dans un coin se dressait un tas rouge. S’y entassaient Lucifer et les autres démons, ficelés, bâillonnés, inertes. Razimus jugea qu’ils devaient être assommés et décida d’attendre qu’ils reviennent à eux afin qu’ils puissent contribuer activement à leur libération. Il resta à couvert et observa les habitants du village. Ils rangeaient du matériel dans une hutte, rassemblaient du bois sec, préparaient des couteaux, de grands chaudrons… Il tendit l’oreille et, lui qui connaissait toutes les langues du cosmos, identifia quelques mots. Il était question de cuisson, de grande fête, d’invitation à lancer aux villages voisins.

Pendant qu’ils allumaient un grand feu et s’y rassemblaient, deux êtres passèrent à proximité de Razimus. Il entendit : « Ça nous apportera des protéines, ça nous changera de la chair de serpent et des gros verts blancs de l’écorce des arbres ».

Le message était clair, et Razimus (on n’a jamais dit qu’il était idiot) comprit rapidement le sort qui attendait ses compagnons. Bien sûr, ils étaient immortels, mais se faire découper en escalope, là, il y avait un problème.

Il vit à quelques discrets mouvements que certains captifs reprenaient conscience : un œil prudent – au beurre noir - s’entrouvrit ; une main entravée remua. Le tas informe rouge, et noir ou bleuâtre aux points d’impact des coups, s’agitait de plus en plus.

Razimus décida qu’il était temps d’agir. Un démon, quand il a atteint le 11ème échelon – signe d’ancienneté, d’expérience – possède des pouvoirs spéciaux. La technique qu’il préférait, il l’avait empruntée à Jupiter. C’était le coup de la tornade.

Il respira un bon coup pour se concentrer, ce n’était pas le moment de rater son effet. Il murmura quelques incantations en traçant des signes cabalistiques autour de lui. Aussitôt le ciel s’obscurcit.

Les géants verts regardèrent, craintifs, les nuages de plomb s’amonceler. Des éclairs jaillirent, des arbres tombèrent foudroyés, un toit s’enflamma. Les êtres verts disparurent dans la forêt en hurlant.

Razimus alla alors libérer rapidement ses compagnons. Comme par hasard, le dernier dont il s’occupa fut Lucifer. Il était encore à moitié groggy, son nez et sa corne gauche cassée témoignaient de la brutalité des combats.

Les plus valides soutenant les éclopés, ils coururent vers la piste qui menait au vaisseau spatial.Avant d’en refermer la porte, Razimus crut voir un serpent corail, enroulé autour d’une branche, qui riait de toutes ses dents aigues et dardait ironiquement sa langue bifide.

A l’abri, silencieusement, on s’épongea, se répara, reprit ses esprits et ses forces. Aucun démon n’osait évoquer leur piètre combat et son honteux résultat.

Lucifer était furieux. Il n’acceptait pas l’idée de s’être fait assommer sans avoir pu utiliser ses pouvoirs et d’avoir échappé de justesse à un découpage visant à le transformer en pièce de boucherie. Il ordonna le décollage immédiat du vaisseau et s’enferma dans une cabine. Quelques heures plus tard, il convoqua Razimus, le félicita et le remercia en le réintégrant immédiatement au 11ème échelon et lui réattribuant son nom de Razibuth. Il ne mentionna pas le fait qu’étant dégradé il n’aurait pas dû lancer d’incantation, et lui promit même une décoration.

Ne sachant pas où aller sans ordre de Lucifer, le vaisseau resta plusieurs heures en orbite autour de la planète. Tous ruminaient. Une force inconnue s’opposait-elle systématiquement à leurs projets ? Ce nouvel échec était difficile à accepter.

Dans son coin, Razibuth savourait l’idée de la raclée reçue par Lucifer. Il ne pouvait oublier un petit serpent corail aux yeux d’or. Dans son cerveau, un petit germe dépliait ses tendres feuilles et susurrait vengeance.

Mais ceci est une autre histoire…

à suivre...

07 juin 2009

Le feuilleton du dimanche

Une quête infernale

Shi May Mouty

treizième épisode

(juste avant...)

Après plusieurs semaines de préparatif, le vaisseau avait enfin redécollé de la Terre. Auparavant, le cosmos avait été minutieusement inspecté, galaxie après galaxie, constellation après constellation, par des démons astrophysiciens. Cette fois, plus question de se poser au hasard sur une planète inconnue comme cela s’était produit au cours de la mission précédente. Une planète avait tout d’abord été identifiée au télescope, son atmosphère avait été analysée à distance et permettait la vie. Elle rayonnait d’une belle couleur verte.

Désormais toutes les étapes du vol étaient contrôlées par Lucifer lui-même, assis dans un somptueux fauteuil Voltaire recouvert de velours rouge, brodé de fils d’or et situé au centre du poste de pilotage du vaisseau. Maintenant qu’il était à bord, la musique n’était plus diffusée dans des haut-parleurs, mais au casque - Lucifer n’en portant pas, bien-sûr. Les démons restaient libres de leurs mouvements, le casque vissé sur leurs oreilles poilues, pas besoin des nouvelles technologies ou de wifi, la magie faisait ça très bien.

Razibuth, devenu Razimus, autrefois diable de 11ème échelon, autrefois responsable des expéditions, avait été rétrogradé. Depuis, honteux, il longeait les murs tête baissée, essayant d’échapper aux railleries de ses coéquipiers et aux basses vengeances de ceux qu’il avait maltraités lors de l’expédition précédente. Il n’était plus qu’un humble matelot du vaisseau spatial. Le volume sonore de son casque lui donnait une migraine qui lui picotait les yeux. Razimus avait perçu quelques sourires ironiques et gestes évocateurs d’autres démons laissant entrevoir que l’on avait trafiqué son casque.

Honteux, certes, mais surtout furieux envers Lucifer qui l’avait accablé de reproches au retour de la planète rouge, le rendant responsable de l’échec de cette mission. Pourtant, s’il n’avait pas ramené de damnés, c’est bien parce qu’il n’y en avait pas. Il n’y avait que des diables, truculents buveurs, gros mangeurs… (de chics types !), un hibernatus un peu trop au courant de ses droits, des esprits farceurs des sables…

Il ruminait. Lançant des regards rougeoyants de haine vers Lucifer, un petit germe commençait à déployer ses minuscules feuilles vert tendre dans son esprit. Un petit germe qui murmurait vengeance.

Un voyage éclair, défiant les lois de la physique, les avait menés à proximité de la planète verte, et le vaisseau spatial luciférien piquait maintenant sur elle tel un faucon sur un moineau fragile. Il se posa dans une minuscule clairière cernée par une forêt dense. Le nez collé aux hublots, l’équipage inspectait les alentours. Vert, tout était vert. « Vert comme l’espoir » chuchota un diablotin. Vert pâle des mousses, vert céladon des fougères, vert sombre des herbes raides, vert amande des lianes volubiles, vert émeraude du feuillage des arbres, des branches basses à la canopée.

Le sas fut ouvert et une chaleur humide, suffocante, les envahit. Les diables, pourtant habitués aux températures élevées de l’enfer, respiraient avec difficulté. Ils avaient laissé les scaphandres sur Terre, dans la mesure où l’atmosphère avait été jugée respirable. Et après tout, pour des démons, il n’y avait pas de risque mortel à respirer cet air saturé d’humidité, c’était juste une question de confort !

Lucifer donna l’ordre de débarquement puis de marche. Quelques secondes après leur sortie du vaisseau, ils se mirent à ruisseler de transpiration. Une gouttelette de sueur se balançait, scintillante, à l’extrémité de chacun de leurs poils. Quand ils se secouaient, ils éclaboussaient leurs compagnons comme des chiens qui s’ébrouent en sortant de l’eau. Une odeur atroce de matière végétale en décomposition leur agressait les narines.  Nombreux étaient ceux qui se pinçaient le nez.

Comme il était hors de question de désobéir à Lucifer, la troupe démoniaque, pourtant peu motivée, s’engagea dans la forêt. Les pieds fourchus des diables s’enfonçaient dans le sol spongieux. Des insectes aussi agressifs qu’affamés se jetaient sur eux, se faufilant entre les poils pour atteindre leur peau et la transpercer. Seule la vue de nombreux serpents de toutes les couleurs, de toutes les tailles, glissant silencieusement dans le feuillage, réjouissait les marcheurs. Les serpents, ça, c’étaient des amis. Des complices même. Ça leur ramenait des souvenirs en mémoire. Cette vieille histoire d’Adam et Eve. Que ne fait-on pas avec une pomme. Quelle époque plaisante. Il y avait aussi eu Caïn et Abel, un fratricide, quel régal ! L’histoire humaine avait eu un bon début.

Razimus, en arrière du groupe, se faisait discret, mais au fond, il jubilait : l’échec semblait probable. Il se laissait distraire par le récit des autres diables. Il en oubliait presque les difficultés de la marche, il se sentait mieux. Ses yeux se perdirent dans les frondaisons et il se laissa fasciner par ceux d’un serpent corail. Son regard d’or semblait plonger jusqu’au fond de son cerveau. Quand il se reprit, la troupe le devançait de plusieurs mètres.

Il voulut accélérer, mais sa queue qui battait l’air pour chasser les moustiques se coinça entre deux branches. Le temps de se dégager, les autres diables avaient disparu. Sa fureur revint avec violence. Il était seul et perdu.

Soudain, des hurlements. Des ordres secs et précis (Lucifer ?), des bruits de coups, puis le silence.

Razimus trébucha à plusieurs reprises sur des racines en voulant courir dans cette direction. Enfin il déboucha dans une trouée. Le sol était piétiné, jonché de traces de sang, de touffes de poils et de lambeaux de peau rougeâtre. Il y avait aussi quelques débris verts, dont un fragment dur ressemblant à une énorme dent couleur pistache.

Il réfléchit intensément. Qu’étaient-ils devenus ? Morts ? Mais non, les diables sont immortels. Capturés ? Probablement. Un petit rire nerveux l’agita : il était bien malin, Lucifer, il s’était fait piéger comme un débutant. Et maintenant, qui était le plus fort ? Qui allait devoir les sauver ?

Mais ceci est une autre histoire...

 

à suivre...

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