Fanes de carottes

Un blogzine de (science) fiction

25 juin 2009

Viens dans ma soucoupe - 2

La clef
Rose


C’était la fin de l’entretien ; le patriarche hochait la tête d’un air entendu en sirotant l’alcool multi-herbacé servi par sa dernière épouse et en survolant la fiche de synthèse que lui avait remise le prétendant. Il passa rapidement l’évaluation de son patrimoine et la liste de ses recommandations (ses précédents beaux-pères ne tarissaient pas d’éloges) ; il s’attarda surtout sur le dernier paragraphe.

« … jolie soucoupe avec balcon intérieur surplombant un fleuve miniature aux reflets stroboscopiques, roses, verts et gris laser (on pourra, selon les préférences de la maîtresse de maison, remplacer cette fonctionnalité par une prairie semée de clochettes clignotantes ou un abîme enneigé synthétique par simple sélection sur le programme d’intra-aménagement).
Le long du balcon, sept chambres bénéficient de tout le confort futur, en particulier de cabines de toilette à la vapeur parfumée (ambiances différentes, florales, fruitées, aériennes ou brûlantes).
La salle de pilotage est à l’américaine : une paroi modulable permet de masquer les commandes ou au contraire de les intégrer à l’espace de vie. La navigation est gérée automatiquement, mais si on veut la prendre en charge le tableau de bord est intuitif et personnalisable. Les éclairages peuvent à volonté s’assortir aux murs lumineux de la salle à vivre.
On trouve une base de stockage optimisé des denrées cryogéniques dans la salle basse avec système d’approvisionnement automatique aux heures définies par les variations du spectre. Les menus sont élaborés aléatoirement à partir des marchandises des meilleurs fournisseurs.
Dans les combles, une salle de couvage peut être aménagée.
Les différents étages sont desservis par escalier volant. »

Le panorama aléatoire au pied du balcon le séduisait particulièrement. Il aurait aimé en discuter avec le prétendant, mais celui-ci s’était accoudé au rempart en compagnie de sa future épouse (car décidément, il lui avait fait la proposition la plus sérieuse concernant Artémise). Les considérant, il admira le ton enjoué de sa fille, son habileté à faire voleter ses voiles blancs en soie de synthèse autour de son visage adorablement pâli au fil des heures passées en salle d’anti-photosensibilisation. Son teint diaphane, ses paroles musicales devaient enjôler le prétendant (sa dernière épouse l’instruisait régulièrement dans l’art du chant sirénaïque). Elle réussissait ainsi à détourner son regard de la fissure juste comblée au ciment enrichi qui avait occasionné des frais considérables l’année passée et compromis l’entrée dans le monde d’Artémise. Le travail n’était pas parfaitement achevé et il répugnait à recevoir des invités tant que les antiques remparts de la forteresse spatiale de Harbor n’étaient pas à la hauteur de leur réputation ; mais les rénovations stratégiques étaient vraiment un puits sans fond…

« … Et dans la quatrième chambre, chuchotait le prétendant à Artémise, il y a une balançoire à mouvement perpétuel et des parois murales intelligentes pour vous retenir si de fatigue vous en lâchez les cordes, et pour étouffer vos cris d’enthousiasme… La cinquième chambre est tapissée de miroirs qui vous apprennent les pas de danse et vous servent de cavaliers. Dans la sixième chambre, j’ai installé un lit à baldaquin inversé très ancien, dont les tentures tombent en poussière au fil des siècles, il ne faut pas vous étonner si elles vous paraissent en lambeaux… »

Le patriarche héla le prétendant et lui tendit un verre d’alcool aux reflets verdâtres. L’homme tourna vers lui son visage borgne, qui fit courir un frisson le long de l’échine du vieillard. Il devina que lorsque son futur gendre lui demanderait une recommandation, il n’oserait pas refuser. « Vous n’avez pas encore aménagé la salle de couvage ? lui demanda-t-il cependant d’un ton dégagé. Pourquoi n’installeriez-vous pas dans les combles une piscine d’air pulsé en attendant ? Mon avant-dernière femme a appris le crawl à Artémise, je suis sûr qu’elle serait ravie. Et c’est excellent pour la fermeté des tissus… » Quant à la salle de couvage, il serait toujours temps de proposer de l’installer à Harbor même ; avec quelques travaux de consolidations des murailles, ce serait un petit paradis pour leurs héritiers…

Artémise lui jeta un regard froid, puis reporta ses yeux d’ambre sur le prétendant. Il l’assura que tous ses amis pourraient lui rendre visite, ce qui égaierait la soucoupe pendant ses voyages, et qu’elle ne manquerait jamais de rien. « Et la septième chambre, ah la septième chambre… c’est là que je garde mes plus précieux trésors. Ils seront à vous bientôt. Je vous en donnerai la clé… »

Le patriarche vit briller la curiosité dans les yeux de sa fille et il se rappela avec un peu de nostalgie ses fiançailles avec ses douze précédentes épouses et la cour qu’il avait faite à chacune d’entre elles ; et aussi la nuit où il leur avait remis la petite clef du cabinet du donjon, avant de partir en voyage.


*****
Rose nous a proposé cette visite de soucoupe

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02 février 2009

Edito de février

Emportée par des extraterrestres ? Enfouie dans les souvenirs d'un cœur amoureux ? Engloutie par un cataclysme particulièrement circonscrit ? Dématérialisée ? Rendue minuscule par quelque tour de passe-passe et enfermée dans une bouteille ? Transformée en bulles de savon, dissoute dans l'air parisien ?  Il est huit heures, les Fanes s'éveillent, et la Tour Eiffel a disparu. Heureusement, les plus grands experts en criminologie et autres savants occultes sont sur les lieux...
La Tour n'est plus là... et si la Seine sans bergère se mettait à couler à l'envers ? En février, nous remontons aux sources. Sources pestilentielles, sources sûres et sources mythiques, nous ne nous ennuierons pas une seconde à prendre les eaux...

Et pleuvront, nous l'espérons, les photos : le 15 février, grand jour d'enchères photographiques !


_dito

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02 janvier 2009

Edito de janvier

Tournent les aiguilles des horloges, s'abattent les faux impitoyables...

"Bonne année !" "Embrassons-nous sous le gui !"

Mais sous les fenêtres illuminées des Fanes de carottes, campent d'étranges personnages, des masques lassés par la fête, des loups, des poètes torturés, sous la menace de la justicière qui sans pitié les transforme en ombres.

Elle approche... Vrai ou faux ?

... Une page du livre des Fanes se tourne, sur une nouvelle page, blanche comme neige.

A ceux qui viendront déchiffrer les pas dans la neige, tracer quelques arabesques, bonne lecture, bonne écriture !


_dito

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14 décembre 2008

Le feuilleton du dimanche

Ceux d'en bas

premier épisode

Rose

     Installé la tête dans les mains devant le cadavre de Pope, Verox décida qu’il était temps de remonter à la surface. Daisy étouffait de petits sanglots et serrait Jim contre elle, moins pour le consoler que pour l’empêcher de courir dans la cave, de monter sur les chaises disposées pour les visiteurs et de se gorger des fruits au sirop fermentés qu’ils leur offraient.
     Elle pleurait aussi en pensant combien en deux jours (deux jours à peine que Pope s’était effrondré là, glissant lourdement de l’échelle qui le ramenait à la surface) Jim et Verox avaient pris leurs aises, le petit criant et jurant dans de sacrilèges imitations du vieux Pope, le jeune homme devenant soudain nerveux, dessinant des plans sur le rebord de la table, se retournant dans son sommeil avec des grognements hostiles.
     Les Lennan à côté d’elle psalmodiaient des prières indistinctes. Les paupières closes du vieux Lennan étaient agitées de tics nerveux. Il serrait sous son coude le gros volume relié qui lui servait de journal. Il avait bien connu Pope autrefois, mais ils s’étaient disputés à cause de la collection. Entre deux prières, les yeux de Lennan furetaient dans la cellule, avides. La vieille Lennan avait apporté une dentelle trouée qu’elle déposa sur le visage livide et tordu du Pope et qu’elle lissa longuement. Elle avait l’air de verser de vraies larmes, d’être animée d’un véritable chagrin qui lui faisait négliger la présence de Jim. D’ordinaire elle essayait de l’amadouer, le gâtait, mais cette fois le garçonnet se contorsionnait en vain entre les bras de sa sœur.
     La collection, Pope la verrouillait dans le vieux bahut qu’il avait fait rentrer dans le cagibi aux balais. Lorsqu’il était tombé, agité de convulsions, Daisy et Verox l’avaient étendu sur le grabat dont il avait rejeté les couvertures à force de mouvements désordonnés ; quand il s’était enfin calmé, il était clair que ses petits-enfants ne pouvaient plus rien pour lui. Ils étaient restés quelques instants figés, à regarder le rictus que la mort avait placé sur son visage, et puis Verox  avait fouillé la poche de sa veste et en avait tiré la clef du bahut. La toilette funèbre, c’est Daisy qui s’en était chargée.
     Comme les caves communiquaient toutes les unes avec les autres, la nouvelle de la mort de Pope s’était rapidement répandue, et les visiteurs avaient commencé à affluer. Il y avait des vieillards qui se déplaçaient exprès pour revoir le visage de Pope et se faire offrir quelques sucreries. Ils arrivaient sur le dos de leurs petits-enfants, qui lançaient à Daisy des regards appuyés. Certains jeunes hommes venaient seuls et lui présentaient spécialement leurs condoléances. D’ordinaire, elle tendait entre les deux accès un rideau d’étoffe ; elle avait du mal à supporter qu’un passant puisse surgir à tout instant dans leur cellule exiguë. Depuis deux jours, elle avait dû ouvrir le rideau et cela expliquait sans doute aussi les sanglots qui la secouaient ; une file s’était formée dans le boyau d’accès à leur cave et les visiteurs défilaient impitoyablement.
     Lorsque la lumière électrique baissa, signe que dans la cave de l’ancienne usine on mettait les générateurs en veille avant l’extinction des feux, Verox renvoya tout le monde sans ménagement. Il y eut une bousculade, certains bloquaient le reflux des visiteurs, espérant sans doute se faire inviter pour la nuit artificielle, et puis le calme revint. Beaucoup leur avaient offert des morceaux de chandelles ; c’était une coutume bien établie de refondre des restes de cire pour les apporter aux familles des défunts qui entouraient le corps de ces lueurs tremblantes. Verox mit une poignée de ces bougies dans sa poche et entra dans le cagibi aux balais. Pour remonter à la surface, Pope s’affublait toujours d’une curieuse tenue d’un vert délavé et d’un casque de scaphandrier. Daisy les lui avait retirés et ils gisaient là, en boule sur le sol. Verox les défroissa et les enfila. Ils sentaient la poussière. Daisy pleurait encore. Si Pope leur avait toujours interdit de monter à la surface, il devait bien y avoir une raison.
    

     « Mais nos parents sont partis, eux. Nous n’allons pas rester éternellement dans ce trou à rat avec des vieillards qui vont mourir les uns après les autres et qui refusent de nous dire comment c’était avant. Il faut aller voir ce qu’il y a au-dessus. »
     Jim, que Daisy avait couché sur le grabat, se précipita dans ses jambes. « Je ne veux pas rester tout seul avec Pope ! Je veux aller à la surface avec Verox. » Daisy soupira et entreprit de recoucher l’enfant en lui chantant une comptine, un des rares souvenirs qu’elle gardait de sa mère.
     « Nos parents ne sont jamais revenus, eux… », répondit-elle à Verox lorsqu’elle regagna le cagibi quelques instants plus tard.
     Verox hésita, puis lui tendit la clé du bahut : « Garde ça, à tout hasard. » Puis il repoussa son enlacement, enfila le casque de scaphandrier et se dirigea vers l’échelle. Il franchit le rideau de plastique miroitant dont Pope avait masqué le sas. Celui-ci s’ouvrit avec un petit bruit de décompression.
    

     Verox éleva précautionneusement le volet. Contre toute attente, il faisait grand jour, et la lumière était beaucoup plus violente que celle produite par les générateurs de l’ancienne usine. Pas un bruit. Il se hissa à l’extérieur et referma soigneusement le sas. A son excitation et à l’euphorie qui l’avait envahi, se mêlait une certaine déception. La surface, enfin ! mais ce n’était donc que cela, la surface ? une pièce lumineuse, certes, mais tout aussi dépouillée que la cellule d’en bas. Pas de toit. Un grabat contre un mur. Une chaise. Au mur, l’image d’une fillette de l’âge de Jim assise sur une planche qui volait dans les airs. Il s’en approchait pour voir cet appareil de plus près lorsqu’un premier projectile vint trouer l’image devant lui, suivi d’un deuxième et de plusieurs autres. Il se jeta à terre, terrifié, tandis qu’une alarme assourdissante retentissait dans un paysage qui lui semblait pourtant toujours désert. Tout son corps tremblait et ses jambes semblaient refuser de le porter. Mais pouvait-il vraiment rester là, à la merci de ces tireurs fantômes ?

à suivre...

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01 décembre 2008

Edito de décembre

Décembre, mois des agapes.
Quelle est la saveur du plus délicieux des délices ?
Fraîcheur acidulée,
fumet épicé,
choucroute,
festins supplices,
pavés bien faits
ou petits pois (carottes)?

Après ces régals royaux,
déambulons :
croûtes, couleurs, clairs-obscurs, curiosités, étagères vides,
les musées dans lesquels les Fanes vous guideront, vous n'en reviendrez jamais.

Un petit conte, un autre,
et Noël sera là.
Sous le sapin de métal rouillé,
un nouveau feuilleton.
Comme le temps passe !

_dito

26 novembre 2008

La vie, mode d'emploi - 6

Rose

Au 14 de la rue du chat qui fume

Rose___LVME___boutique

Rez-de chaussée, boutique : « Un rôti de porc… 1kg 2, et 30 grammes pour être exact…Laissez-le mijoter une bonne heure et demie avec des petits oignons, une feuille de laurier et un verre de vin blanc. »

Rez-de-chaussée, boutique (bis) : « A votre place, je prendrais le forfait 3 heures et 50 sms, avec report de temps non consommé. »

Rose___LVME___radiateur

1er étage, palier gauche : « Edna, vous me raccommoderez cette déchirure. Monsieur ne peut pas sortir comme ça. » « Bien, Madame, je vous demande 10 minutes, et il n’y paraîtra plus. »

1er étage,  palier droit : « Rentrez les rotules… étirez le dos… Inspirez… Expirez… »

Rose___LVME___linge

2e étage, palier gauche : « Et ce régime pauvre en sucres, madame Delépine ? Il faut être raisonnable. » « A mon âge, il est trop tard pour le devenir. »

2e étage, palier droit : «Les marchés sont nerveux ; rappelez-moi en cas de nouvelle chute de l’indice. »

Rose___LVME___toilettes

2e étage, studio : «Tu comprends, il me dit que la vie c’est simple et complexe, c’est doux et c’est amer, il me dit que ma vie ce sera ce que j’en ferai, là je lui dis mais qu’est-ce que tu veux que j’en fasse, moi, de ma vie sans toi, et là il me dit que la vie c’est pas forcément le gros lot, que parfois la vie elle se refuse, qu’il faut apprendre à en faire son deuil, de sa vie, de cette vie, alors je lui dis mais qu’est-ce que tu racontes, la vie c’est pas ça… »

3e étage, palier gauche : « Un et un font deux, deux et deux quatre, quatre et quatre huîtres. »

Rose___LVME___feuille

3e étage, palier droit : « Avec la nouvelle formule exceptionnelle de Madame Propre, vous plongerez dans une étourdissante bulle de fraîcheur. »

3e étage, studio : « Sur son lit de mort, il continuait à discuter avec ses disciples et leur enjoignait de ne pas verser de larmes, se montrant lui-même presque gai, exactement comme à son habitude. »

Rose___LVME___porte

Toit, à côté de la cheminée : « Miaou ! »

* * *

Une réponse à l'appel "La vie, mode d'emploi"

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27 octobre 2008

Le port-folio SFFF

Le Tombeau de la Belle au Bois dormant

Rose

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Vous aussi, vous décelez des traces d'ailleurs dans le réel?
du futur dans le présent?
Alors, montrez-nous ce que voient vos yeux!

23 octobre 2008

Fanes de carottes tient salon

Dans le Salon, les fanes causent. De livres, bien sûr. De ceux qu'elles mettraient dans la bibliothèque idéale du potager.  De ces transfictions qui empruntent joyeusement (ou pas) à des genres bien différents, et en détournent les codes: polars futuristes, littérature mainstream teintée de fantastique, etc. Elles en causent à bâtons rompus, échangent leurs impressions de lecture, comme on partage entre amis les livres que l'on aime, sans prétention.

Attention attention, si vous faites partie des lecteurs qui aiment ne pas trop en savoir avant de commencer la lecture d'un roman, cette conversation dévoile certains éléments de l'intrigue.

Rose _

Le premier roman qu'on pourrait placer dans la bibliothèque des Fanes, ce serait Auprès de moi toujours (en anglais : Never let me go) de Kazuo Ishiguro. D'abord parce qu'il fait une synthèse intrigante entre le roman psychologique traditionnel et le roman d'anticipation. Il avait été question de steampunk dans ce blogzine, lors d'un appel à feuilleton ; le roman d'Ishiguro ne se situe pas dans un passé très lointain (en fait il se déroule dans les années 90), il y a juste un léger décalage par rapport à la réalité contemporaine (comme la précieuse cassette sur laquelle est jouée la chanson "Auprès de moi toujours" qui fait tant rêver l'héroïne). Mais comme dans un roman de SFFF, la science a pris beaucoup d'avance par rapport à ce que nous connaissons ; elle est capable de soigner les cancers et d'autres maladies mortelles grâce au don d'organes, et elle a organisé une sorte d'industrie permettant ces dons : elle produit des clones, et ce sont ces clones les personnages principaux du roman. Tout cela crée une temporalité étrange. D'autant que les quelques lieux qui nous sont décrits (je me souviens d'un arrêt de bus désaffecté ou d'un centre de donneurs qui est un ancien camp de vacances familiales) sont souvent des vestiges d'une époque disparue ; on a l'impression dans ces passages de voir les ruines de notre propre civilisation, depuis longtemps dépassée.

Ekwerkwe _

Pour ma part, je classerais plutôt ce roman parmi les uchronies: que se serait-il passé si...? Où en serions-nous si, au lendemain de la seconde Guerre mondiale nous avions fait le choix d'investir dans la recherche sur le clonage, et de produire (car c'est bien ce dont il s'agit dans ce roman) une réserve d'organes, sous forme d'êtres vivants complets, créés pour "donner" - et auxquels nous nierions, du coup, toute reconnaissance d'humanité, tout droit à une vie propre ?
Est-ce tellement éloigné de notre façon de catégoriser les peuples et les personnes et de faire de certains des inférieurs: marchandises, forces de travail, donneurs d'organes (car oui, cela existe déjà)?
"On ne parle bien du présent qu'au futur" dit Claude Ecken. Je pense qu'on ne parle bien du présent qu'à travers la fiction. Et en ce qui nous concerne, la question du clonage est loin d'être réglée: au contraire, nous en sommes au moment du choix entre faisable et souhaitable, du moins j'espère que nous en sommes encore au moment du choix.
La force du roman d'Ishiguro, c'est de mettre en scène des personnages complexes et attachants, qui un peu étrangement pensent faire la preuve de leur humanité par leur art et leur capacité à aimer, mais qui ne refusent pas le système dans lequel ils sont pris - tout juste espèrent-ils grapiller quelques années, "pour eux". Ce n'est pas un roman révolté, révolutionnaire: c'est le tableau effroyable d'une société sûre d'elle, pas même mal intentionnée.

Rose _

Cette absence de révolte est aussi due à leur éducation, et se pose  vraiment le problème du rôle de cette école, Hailsham, dont l'héroïne est si fière d'avoir suivi l'enseignement. Ce "college" privilégie l'art et l'apprentissage de la réflexion. Mais par une sorte de pirouette cette culture humaniste, cette valorisation de la créativité poussent les élèves à accepter leur sort, à ne pas s'inquiéter de leur avenir, tant ils sont persuadés de l'excellence de leur formation. Et finalement l'art ne sert "à rien", c'est une monnaie d'échange au sein de l'école puis une activité inutile une fois qu'ils ont quitté l'école. C'est un leurre, finalement, que cette galerie exposant les oeuvres des enfants clones.
On peut d'ailleurs s'interroger sur les figures de la directrice, Miss Emily, et de Madame. Lorsque Kathy et Tommy les retrouvent, bien des années plus tard, Miss Emily tente de replacer l'histoire de l'école dans un contexte historique plus vaste : alors que le roman a été jusque là plutôt intimiste, à l'écart du monde, elle parle soudain du scandale Morningdale (un savant "dévoyant" la science du clonage pour créer des enfants parfaits), de l'importance des "sponsors", des "supporters", des effets de mode... Par son discours, Kathy et Tommy redeviennent des marchandises, des pions, bien traités certes, sur un grand échiquier économique. Quant à Madame, elle a pleuré jadis en regardant la petite Kathy danser rêveusement un coussin dans les bras, mais son émotion est plutôt symbolique (elle pleure devant le symbole de cette petite fille représentant le monde futur serrant le monde ancien dans ses bras), si bien que son intérêt pour les clones paraît réel, mais froid, purement intellectuel.

Ekwerkwe _

Je ne suis qu'en partie d'accord avec toi: la résignation des clones vient de leur éducation en général - et non de leur éducation à Hailsham en particulier. Ceux qui viennent d'autres centres ne sont pas plus révoltés.
Par contre, je te rejoins totalement dans ton analyse du comportement de Miss Emily et de Madame: leurs sentiments paraissent bien pauvres et bien mesquins par rapport à ceux de Kat, Tommy et Ruth. Et je me demande dans quelle mesure, finalement, Miss Emily (en particulier) considère les clones comme des êtres humains à part entière. Elle garde toujours une distance illogique, qui ne cadre pas, finalement, avec ce qu'elle professe.
Crois-tu que ce soit ce qu'Ishiguro voulait montrer? La vanité de nos prétentions artistiques et culturelles, et notre incapacité à nous comporter en êtres "humains" (dans le roman, ce sont les clones les êtres sensibles et créatifs - et l'image flatteuse que nous avons des professeurs est tronquée et déformée, du moins c'est ce que suggère la fin)?
Ceci dit, je trouve que tu exagères quand tu dis que "finalement l'art ne sert "à rien" (j'ai noté les guillemets!), je ne pense pas qu'il soit inutile, mais son utilisation dans l'éducation des clones est, certainement, malhonnête.

Rose _

Effectivement tous les clones sont dociles, mais je comprends l'abattement de Tommy qui se sent victime d'une mystification supplémentaire. On les invite à réfléchir pour mieux leur faire oublier leur sort, c'est particulièrement cruel, je trouve.
En fait ces clones, ces êtres du futur, sont curieusement élevés dans les "humanités", dans un modèle scolaire maintenant ancien (encore un paradoxe temporel)... Je pense que c'est aussi une façon de placer les clones dans une bulle à l'écart du monde réel (d'ailleurs, sans quelques signes extérieurs de modernité, l'histoire semblerait se passer au 19e siècle).

... Au fait, l'émission Salle 101 a chroniqué le roman ; celui qui en parle se demande si les années 90 ne seraient pas les années 2090 ; je ne pense pas ; le seul défaut qu'il trouve au roman est qu'il est un peu ennuyeux...

Ekwerkwe _

je ne l'ai pas du tout trouvé ennuyeux. Lent, certes, et frustrant, dans la mesure où Ishiguro se comporte avec les lecteurs comme les gardiens avec les élèves, distillant la vérité à petites doses, sans vraiment rien cacher (on sait très vite qu'on a à faire à des clones, par exemple), mais on a toujours l'impression qu'il manque des pièces au puzzle (c'est encore vrai après avoir refermé le bouquin, d'ailleurs).
Quant aux années 90, pour moi, il s'agissait bien des "nôtres". Des années 90 uchroniques, en somme.

Rose _

Il y a un autre point que l'on pourrait aborder, et qui est caractéristique des romans utopiques ou contre-utopiques. C'est la place accordée à la sexualité ; pour avoir lu maintenant aussi les deux premiers romans de Kazuo Ishiguro, je dirais que c'est un thème qu'il traite assez discrètement en général. Or ici, il est bien souligné que des cours spéciaux présentent aux élèves la sexualité comme un élément d'épanouissement ; mais comme pour l'art, sa place dans la vie des élèves est ambiguë : les gardiens sont surpris et gênés lorsqu'ils s'aperçoivent que des élèves s'y adonnent dans l'école, l'enseignement ne serait valable que pour "plus tard".

Ekwerkwe _

Je n'y avais pas pensé (enfin, je ne l'avais jamais envisagé comme une caractéristique du roman utopique/dystopique), mais effectivement la sexualité y a toujours une place importante, généralement comme élément perturbateur/révélateur/porteur de rébellion (que la société soit "permissive" ou pas d'ailleurs, elle génère toujours un certain nombre de contraintes).
Dans ce roman, la sexualité est en effet sans tabous mais théorique et, comme tu le soulignes, "pour plus tard". J'y vois deux raisons:
1/ une optique hygiéniste, les "donneurs" se devant d'avoir des corps en parfaite santé (et donc, avoir des rapports sexuels fréquents tout en sachant se protéger?)
2/ une certaine distanciation de la part des gardiens, très à l'aise dans les cours théorique (Miss Emily en train de manipuler le squelette, et d'expliquer aux enfants comment s'y prendre avec sa baguette, c'est quand même... très détendu, non?), mais en même temps j'ai du mal à les imaginer aussi décomplexés dans la pratique. Le fait que les clones ne puissent pas avoir d'enfants, leur destin de donneurs... c'est comme si ça les autorisait à avoir une sexualité plus libre, parce qu'ils ne seraient pas tout à fait humains (bon, je pense tout l'inverse, mais là n'est pas la question).

Rose _

Dans le roman aussi, cette liberté de façade est vécue un peu péniblement par la narratrice : adolescente, elle éprouve beaucoup d'appréhension à l'idée de sa première expérience sexuelle (toujours la question de la norme sous la permissivité, comme dans Le Meilleur des Mondes, où la norme est changer très souvent de partenaire, pour des raisons "hygiéniques") et ensuite la sexualité renvoie aussi au monde dont les clones sont issus (on forge des clones à partir de marginaux, c'est dans des revues pornographiques que Kathy cherche son modèle - d'ailleurs quel est le terme utilisé par Ishiguro ?)

Ekwerkwe _

Ils les appellent des "possibles", tant qu'ils ont un doute, ou des "modèles".

Rose _

Voilà, la sexualité les renvoie aussi à leur statut d'êtres "inférieurs" issus de "possibles" marginaux.

Ekwerkwe _

Et, peut-être pour finir, une question: qu'est-ce qui motive la répugnance vis-à-vis des clones? Je pourrais comprendre de la pitié. Voire de la peur s'ils étaient un peu plus révoltés. Mais de la répugnance? Surtout venant de personnes qui les côtoient, qui devraient donc les considérer comme des êtres humains à part entière (comme nous le faisons, nous, lectrices). Qu'en penses-tu?

Rose _
D'après l'épisode de la promenade à Norfolk et la visite à la galerie d'art, il n'y a aucune différence perceptible entre les clones et les autres. La répugnance ne peut donc être qu'un frisson irrationnel ; un peu comme l'horreur de Frankenstein devant sa créature, sauf que là, la créature est parfaite ou presque. La créature était formée à partir de corps morts (si je me souviens bien) ; cette fois les clones aussi ont partie liée avec la mort, parce qu'ils sont stériles et condamnés, et nés de rien, d'une cellule. Mais ça n'explique pas cette réaction instinctive...

13 octobre 2008

Frontières - 3

Garde-Frontière

Rose

Le problème du poste, c’est qu’on s’y sent vite seul. Au début, on a un collègue. Le mien devait avoir l’âge de mon père, et d’abord je le regardais avec respect ; je voulais apprendre.

Ce n’est qu’après quelques semaines que l’on prend conscience de ses traits tirés, de son dos voûté. De sa démarche lasse, de son manque d’énergie lorsqu’un émigrant se présente.

Ce n’est pas que ça arrive souvent. Le poste est situé à la sortie d’une minuscule commune, en dehors des axes routiers principaux, et on peut dire qu’on y est rarement dérangé. Mais malgré cette relative tranquillité, un beau jour, on prépare un café à l’eau de vie, on attend, on se demande si le collègue est en retard, peut-être malade, et au bout d’un certain temps (on prend le temps de finir la tasse de café, de relire le procès-verbal de la veille, de ranger les saisies dans un wagonnet, de faire un peu de vaisselle)… on doit se rendre à l’évidence : il ne viendra pas, et le lendemain, le même scénario se répète. Finalement, on n’y fait plus attention.

Le plus difficile, bien sûr, c’est la nuit. Et plus encore quand on est seul. Même épuisé, on a toujours quelques difficultés à trouver le sommeil sur son lit de camp, dans le bureau imprégné par l’odeur du café froid et du papier humide. Les premières nuits, la moindre lueur nous tire de notre somnolence : on se lève, on la suit des yeux, on hésite à braquer sur elle le projecteur du mirador.

Avec le temps, on apprend que ce n’est pas la nuit que les clandestins essaient de passer ; la nuit, viennent les mélancoliques, les indécis. Ils papillonnent du côté de la barrière en grommelant je ne sais quelles plaintes, ils frissonnent, ils rêvent de ce qu’ils verraient de l’autre côté.

Évidemment, on en rêve tous. Jamais personne ne se présente de l’autre côté de la frontière, ça doit bien vouloir dire quelque chose, non ? Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Pas grand-chose, à vrai dire ; ça ne fait pas partie de notre formation. Législation douanière, tir à vue. Voilà ce qu’on apprend. Du droit, du feu. Rien d’autre.

Bien sûr, je connais les légendes, les prairies plus vertes, les arbres pleins de pommes, les maisons d’or. Qui sait ? C’est peut-être vrai. Du poste-frontière, on ne voit rien d’extraordinaire : une petite route à travers les champs, et une forêt. De toute façon, maintenant que je me suis trouvé une « bonne situation », comme dit ma mère, la pensée de ce qu’il y a de l’autre côté me taraude moins ; je n’ai plus le temps d’y réfléchir.

Quand des émigrants se présentent, il faut d’abord vérifier qu’ils n’essaient pas de faire passer en fraude des marchandises prohibées. Il y a ceux qui viennent avec tout ce qu’ils ont. Je sors le code, je leur montre l’article : pour passer ils doivent se dépouiller de tout. C’est ça, ou ils retournent d’où ils viennent. Ce qu’ils ont ici, dans notre pays, ça reste à nous.

Ils hésitent. Finalement, le rêve est plus fort, ils déposent tout ce qu’ils ont amené dans l’entrepôt près du poste ou dans le wagonnet et ils passent. Je leur dis que je le garde jusqu’à ce qu’ils reviennent, mais au bout d’un certain temps, je regarde ce qui peut être vendu. Tous les gardes font ça. On n’a jamais vu quelqu’un revenir, alors, quel mal y a-t-il ? C’est pour ça que ma mère parle de « bonne situation ». Dans l’entrepôt, il y a des voitures de luxe à peine abîmées, des bracelets de diamants, des sacs de voyage. Il y a aussi des jouets, des appareils ménagers, des parachutes.

Mais bien sûr, on voit aussi des gens qui arrivent en toute connaissance de cause : ils savent qu’on ne peut quitter le territoire qu’avec très peu de choses, quelques pièces, une fleur, un mot d’un être aimé. Avec ceux-là, les formalités sont remplies en un éclair.

Mais je me rends compte que j’oublie le plus important : tout le monde n’est pas autorisé à passer la frontière, qu’il se soit dépouillé de tout ou non. Il faut des papiers, et l’essentiel de mon temps, je le passe à vérifier les tampons, les cachets et les signatures, à téléphoner aux autorités, à descendre les registres de leurs étagères : tant de gens essaient de frauder et comptent sur ma naïveté, sur ma lassitude.

Parfois, ils protestent, ils pleurent et leurs cris couvrent l’incessant cliquetis des télégrammes officiels: ça leur a pris tellement de temps et d’argent, disent-ils, il ne leur reste presque plus rien, et voilà que je leur refuse l’accès aux Territoires, et cela sous prétexte que leurs papiers ne sont pas valables, ces papiers qu’ils ont mis si longtemps à obtenir… Je regarde sur la grande liste, mais il y est écrit que j’ai l’interdiction formelle de les laisser partir, qu’il faut les renvoyer à la grande ville de T***, et leur prendre ces papiers, afin qu’on n’en parle plus.

J’ai quelques phrases pour ces occasions-là, histoire de détendre l’atmosphère ; je les ai apprises de mon ancien collègue : « allons, allons, maintenant respirez un grand coup et séchez vos larmes, vous allez inonder mon bureau », « ce n’est pas encore pour aujourd’hui le grand soir », « on en reparlera quand vous aurez pris du ventre ».

Parfois, les choses sont encore plus compliquées: un émigrant se présente, et il est poursuivi. Dans ces cas-là, il faut agir vite. Nous avons ordre de faire feu sur le poursuivant, et ce, sans sommation. En cas de violence, l’émigrant n’a pas de papiers à nous présenter, il est libre de traverser si cela peut le sauver.

Généralement, la personne à ses trousses se relève après quelques minutes. Quand c’est un agent de la sécurité, il porte un gilet pare-balles. Ensuite, il réquisitionne le téléphone du poste pour appeler sa hiérarchie. Il profère parfois des menaces, mais il connaît le code comme moi, et jamais aucun rapport n’a mis en péril la carrière d’un garde-frontière.

Non, c’est plutôt la lassitude, l’épuisement. Comme mon collègue, autrefois. Il y a longtemps.

En fait, je vous ai dit qu’il s’était dissous dans la nature un beau matin, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Un jour, il s’est présenté au poste, en civil cette fois. Ses cheveux avaient blanchis et il marchait péniblement, mais je l’ai reconnu à ses favoris que je trouvais déjà passés de mode, à l’époque, et à la photo de sa femme dans son porte-feuille, portrait que j’avais vu à plusieurs reprises. Il m’a fait un petit signe de reconnaissance tandis que je gardais le sérieux réglementaire.

Il y a des moments, bien sûr, où je regrette cette carapace que nous sommes obligés d’endosser. Quand mes voisins ont émigré l’autre printemps, je ne me suis pas permis la plus petite familiarité ; les papiers étaient en règle, mon voisin a eu un petit regard en arrière, comme pour me saluer, mais je suis resté impassible.

Le jour où mon collègue s’est présenté, ça s’est passé un peu comme ça. « Rapprochement de conjoint », était-il écrit sur le document officiel. Je l’ai tamponné, et j’ai essayé de ne pas relever les yeux en lui rendant ses papiers.

« Vous n’avez pas dû la faire passer, elle a émigré à Y***, il y a quatre ans maintenant. Heureusement que j’ai le droit d’emporter ça, sinon peut-être qu’elle aura refait sa vie et qu’elle ne voudra plus me reconnaître ! » a-t-il dit d’un ton enjoué.

J’ai levé les yeux, il me montrait son alliance.

Aucune phrase réglementaire ne me venait à l’esprit.

Sa bouche esquissa un sourire : « Bon, on en reparlera quand vous aurez pris du ventre ! »

Et il s’éloigna.

Je l’ai regardé s’engager dans le chemin à découvert, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans les premiers bosquets. Je suis resté là, je ne saurais pas dire combien de temps.

C’est ce soir-là justement que mon jeune collègue a pris son service.

*****

En réponse à l'appel "Frontières".

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01 septembre 2008

Edito de septembre

Où sont passées les clés de votre soucoupe d'entreprise ? et votre cartable en simili-cachalot ? et vos lunettes à détecter les ververts ? votre appareil à sager ? Finies les longues heures sur les plages roses et les promenades romantiques sous les mangrovilliers en fleurs.

Heureusement, Fanes de carottes vous propose pas moins de 5 tasses de café, à avaler progressivement, pour vous remettre les idées en place... ou pas. Car vous pourriez bien regretter d'apercevoir le fond de la tasse, vu le nombre de voyantes embauchées par le blogzine pour y lire tous vos secrets.

Et pour ceux qui préfèreraient ne pas se réveiller... des chevelures en volutes, des lèvres écarlates, des enlacements... et peut-être même quelques canines dans le cou.  Septembre sera vampirique !

C'est la rentrée chez Fanes de carottes !

_dito

Posté par rose_alu à 08:00 - n°12 - fanes de septembre - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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