Fanes de carottes

Un blogzine de (science) fiction

08 mars 2009

Le feuilleton du dimanche

Ceux d'en bas

onzième épisode

Papistache


(juste avant...)

Messidor appuya ses épaules à la paroi du boyau. Ainsi  Jounga, cet agent de Ceux d’en haut, avait-il proposé le même marché à Intergure qu’à elle-même. A quoi cela rimait-il ? Combien d’autres alors ? Messidor se prit à imaginer une armée de postulants à un strapontin près de Ceux-d’en Haut, aussi déterminés qu’elle à éliminer tout rival faisant obstacle à l’ascension. Jounga était une ordure de la pire espèce. Il n’avait probablement jamais eu la moindre envie d’ouvrir l’Eldorado à quiconque.

Intergure s’approcha du recoin où Messidor se tenait. Il ruminait. Accepter de supprimer la jeune femme pour accéder au sein de l’élite ne lui était pas apparu plus vil que toutes les compromissions auxquelles il s’était laissé aller depuis sa sortie des boyaux où son enfance s’était déroulée, toutefois, un sentiment enfoui le taraudait. Des scrupules : il commençait à ressentir des scrupules. Lui, le vil exécuteur des ordres les plus bas, il éprouvait la vacuité de son existence, un méchant coup de blues venait alourdir ses pensées.

Messidor retint son souffle. Sa main plongea dans sa poche et s’affermit sur le manche de son poignard, celui-là même qui avait ôté la vie de ce gamin naïf, amant novice mais prometteur, là-haut, à l’entrée des caves. Au souvenir de leurs ébats, son ventre se contracta. Elle grimaça. La lame était entrée comme dans du beurre. Le sang avait giclé sur l’image de la petite fille. Lentement, la jeune femme leva son bras et, toujours retenant son souffle, s’apprêta à plonger l’acier entre les omoplates de son misérable compagnon d’aventures. Combien d’autres devrait-elle éliminer pour gagner sa place ?

Le bras allait s’abattre quand une boule de muscles lui fondit dessus. Le couteau lui échappa de la main et disparut dans l’eau croupie. Intergure fut entraîné dans la chute des deux corps et joignit ses efforts à ceux de Messidor pour tenter de se débarrasser de l’agresseur. La lutte semblait inégale. Le nouveau venu déployait une force peu commune. Les coups pleuvaient sur le visage des deux agents doubles. Messidor luttait pour empêcher l’eau d’entrer dans ses poumons et Intergure, qu’une volée de coups au plexus avait plié en deux, cherchait un second souffle. Rongi frappait, frappait. Il laissait exploser sa colère et aurait massacré ses deux adversaires si l’image de Daisy ne s’était superposée à celle de Messidor qui ne se débattait plus.  La jeune brute éclata en sanglots et souleva le buste de la jolie blonde inerte. Il pleurait. Il pleurait sa peur, sa haine, l’abandon de Daisy. C’était trop pour lui. Il hurla comme une bête et ses cris se répercutèrent aux parois des tunnels. Le sang qui coulait des plaies de Messidor rougissait l’eau autour d’elle mais nul ne s’en apercevait, car soudainement, les dernières lumières venaient de s’éteindre, comme si une main avait abaissé un interrupteur général. De la poitrine de Rongi, les cris finirent par cesser. Un impressionnant silence s’installa.

L’obscurité était totale, tout le réseau souterrain plongé dans la nuit. Alors, les survivants en fuite, et ils étaient plus nombreux que certains lecteurs seraient tentés de supposer, se résolurent à mourir. Chacun s’immobilisa. A quoi bon tenter le moindre déplacement ?

L’eau clapotait, ballottée par les tout derniers remous. Bien que trempés jusqu’aux os, les fugitifs transpiraient. L’air vicié, saturé d’humidité, rendait la respiration difficile. S’ils avaient pu faire une comparaison, les malheureux auraient décrit leur situation à l’égal de celles des bagnards de Guyane enfermés au mitard sous un soleil de plomb. Ils ne tiendraient pas vingt-quatre heures dans cette étuve. Même les enfants retenaient leur souffle, conscients que tout effort abrègerait leur existence.

***

Daisy s’éveilla.

Elle était allongée dans un grand lit aux draps extraordinairement immaculés. Une douce lumière émanait de lampes cachées derrière une paroi translucide qui courait tout autour du plafond étrangement haut. Un fin tube, lui-même transparent, venu de derrière sa tête enfonçait l’une de ses extrémités dans son avant-bras. Elle se sentait détendue comme seule la lecture de la Cuisinière provençale avait réussi, jusque là, à le faire.

L’air qu’elle respirait se chargeait de senteurs inconnues. Ses joues lui parurent fraîches. Un énorme édredon blanc posé sur son ventre, comme celui qui garnissait la couche de la vieille Viv avant la grande fuite précipitée, lui masquait la vue. Elle n’apercevait que le haut d’une porte qu’une simple baguette gris perle distinguait du blanc nacré de la peinture des murs.

La jeune fille voulut repousser cet encombrant coussin pour surveiller la porte des yeux. Il lui semblait qu’elle ne serait pas parvenue à se lever. Une extrême lassitude s’était emparée de son corps. Lentement, elle souleva son bras gauche. Le droit, sur lequel était placée la perfusion, lui parut impossible à déplacer. Ses doigts se posèrent sur le sommet du rond oreiller qu’elle voulait écarter quand elle tressaillit. L’édredon s’était mis à bouger et non seulement elle avait ressenti le mouvement du bout des doigts mais elle l’avait éprouvé à l’intérieur de son ventre...

Derrière la tête du lit de la jeune fille, une caméra de surveillance venait de détecter ses mouvements. De brefs éclairs verts clignotèrent, signaux que Daisy ne pouvait apercevoir. Elle laissa retomber sa main contre son flanc. Avantagés par leur expérience du monde de Ceux d’en haut, les lecteurs auront déjà compris, sinon l’issue de cette extraordinaire aventure collective, du moins la nature de la rotondité qui masquait à Daisy la vue sur la porte close de sa chambre.

Dans le couloir qui menait à la chambre de la petite-fille de Pope, des pas, bien que feutrés, se firent entendre. Un groupe de plusieurs personnes se dirigeait vers elle. Un spasme lui parcourut le corps, ce qui provoqua une nouvelle réaction dans la demi-sphère qui lui cachait la vue.

— Laissez-moi entrer seul, je vous appellerai, décida une voix masculine.
— Vous avez parfaitement raison docteur, lui répondit une autre voix.

Daisy sentit un frisson lui remonter des pieds jusqu’au sommet du crâne, sa peau se hérissa de milliers de boules nerveuses.
— POPE ! ! ! hurla-t-elle. Elle venait de reconnaître la voix de son grand-père.  C’était IMPOSSIBLE. Elle avait procédé elle-même à sa toilette funéraire... Il s’était affaissé au pied de l’échelle au retour d’une de ses sorties périlleuses. On avait procédé aux échanges de bougies fondues. Pope était mort ! Rose l’avait raconté en long et en large. « Le rictus que la mort avait placé sur son visage », enfin, elle ne l’avait pas inventé ? Rose, c’est bien ce que vous avez écrit ?

Daisy tenta de se soulever, mais son corps ne lui obéissait pas. Avec une lenteur infinie, la porte s’ouvrit. D’abord, la jeune fille ne perçut que le sommet chauve du crâne d’un homme mûr qui vint se ranger à son côté.

— POPE ? C’était la voix de Pope ? J’ai entendu Pope !
— Calmez-vous, mademoiselle l’élue, l’heure des explications est arrivée.

Daisy, prisonnière de son engourdissement —le lecteur aura deviné qu’il était provoqué — fit mine de se calmer. Elle bouillait. Des explications du docteur, elle retint que si Rose avait longuement décrit la mort du grand-père, elle avait néanmoins, sagement, ou étourdiment, omis de décrire les conditions de son incinération ou inhumation et Ariane, pressée de suivre Verox dans l’air brûlant et hostile de la planète, ne s’en était pas préoccupée. Dans la confusion du départ du jeune homme, deux de ses vieux amis, plus chenus que lui-même mais amis toutefois, avaient subtilisé le corps du vieillard et administré le remède qui avait fait cesser la léthargie provisoire dont il avait été affecté. Ariane, complice, avait joué prudemment la carte du changement de décor pour jeter un peu d’ombre sur les agissements des vieillards. Comment l’auteur de la Collection avait-il survécu à l’inondation des couloirs ? Cela, Daisy ne voulut pas l’entendre, Ariane elle-même l’ayant tu. La jeune héroïne exulta et Pope ému aux larmes pénétra dans la chambre, suivi de Verox qui, un peu honteux, regardait la pointe de ses chaussons d’hôpital. Honteux car, les tests ADN l’avaient montré, c’était lui le père de l’enfant que Daisy allait mettre au monde d’ici quelques heures. Mais laissons à Daisy le temps de se retourner et après tout, c’est Ekwerkwe qui a révélé au monde la grossesse de la petite-fille de Pope, à elle de dévoiler à Daisy le nom du père.

La sœur de Verox ne put réprimer ses larmes, son oreiller se couvrit de flaques humides.
— V’rox... V’rox... co... comment ?

Le médecin  poursuivit son discours. Pandora ne s’était pas trompée, la compagne que Tilu et Papistache avait donnée à Intergure avait bel et bien poignardé le jeune homme. Souvenez-vous, au chapitre six : « Le casque, devenu inutile, se détacha et roula de côté, dévoilant un visage sur lequel était figée pour toujours une expression d’intense stupéfaction… » Le casque ! Le casque ! Pas la tête. En fait, la lame du couteau avait dévié sur les boites de rations alimentaires chapardées par le jeune homme et le sang que tous avaient cru voir jaillir sur la photographie n’était que la sauce tomate des rations. La sauce tomate ! Verox avait feint la mort pour mieux contrecarrer l’action des deux traîtres à la cause. La dynamite confiée au vieux Maximilien, Ekwerkwe confirmera, c’était lui, ainsi que cent autres actions qu’il aurait loisir de conter plus tard.

— Et Jim ? Jim est-il… il est … mort ?
— Bien sûr que non, il joue dans le parc, avec les autres petits. C’est Tilu qui mène les rondes, elle sait s’y prendre, c’est son job. Tu verras comme il a forci. Il a toujours faim. En fait, c’est Ekwerkwe qui l’avait soustrait aux difficultés. Elle lui a ouvert un sas de sécurité et l’a guidé ici, en haut, pour le préserver. Cette histoire devenait de plus en plus dangereuse pour les jeunes figurants et l’assurance refusait de couvrir les risques. Ekwe a bien agi, mais tu comprends qu’elle ne pouvait rien dire au risque de modifier le scénario.

Epuisée par tant de révélations, la jeune fille s’endormit, ou bien le petit geste que le docteur opéra auprès de la perfusion augmenta-t-il sensiblement la dose de narcotique qui fit effet immédiatement ?

Pope, Verox et le docteur sortirent de la chambre. L’accouchement ne serait pas provoqué avant dimanche 8 mars à 9h00. Dans le couloir, un gardien de grande taille veillait entre deux portes : celle de la chambre de Daisy et celle de Messidor. La naissance des jumeaux, que cette dernière portait, était programmée pour le mois suivant.

Quand Verox passa devant le gardien, vigilant mais en tendre conversation avec InFolio, qui, bien qu’elle l’ait fait naître, n’était pas insensible à l’animalité dégagée par le joli garçon, le futur papa lui asséna une tape amicale sur l’épaule et  sourit au gentil couple avec reconnaissance.
— Bonne journée tat’InFolio et salut, Rongi… ça baigne les amoureux ?
InFolio rougit tandis que Rongi redressait son torse chaud et puissant.

Si l’on avait ouvert la porte de  la seconde chambre, les lecteurs auraient pu apercevoir Intergure veillant Messidor. A sa demande,  Verox avait consenti, avec soulagement, à lui abandonner ses droits à la paternité sur les jumeaux qu’elle attendait. Devenir père, d’accord, mais pas trop n’en fallait non plus pour un début. L’amour de ces deux-là s’était, contrairement à leurs attentes, renforcé pendant l’organisation des secours aux malheureux coincés dans l’obscurité des boyaux malsains d’en bas. Papistache avait éteint les lumières et chacun sait combien la nuit est propice aux rapprochements des différences.

***

Voilà, Ceux d’en haut vont se rencontrer et se congratuler autour de la naissance du petit dernier-né de la Collection. MAP, spécialiste de l’art, officiera, son A.P.N., à la main et autour d’une coupe de champagne rosé et d’un plateau de petits fours frais dressés par Julatilu, ils avoueront y être allés parfois un peu fort avec leurs personnages — Ceux d’en bas — mais, comme ils ont confié au plus fleur bleue du groupe la mission de clore le destin des petits et des modestes, alors leur sommeil ne sera-il pas trop troublé au souvenir des turpitudes engendrées par leurs cerveaux bouillonnants.

Ils évoqueront ensemble les cris d’InFolio : « Où est passée la Collection ? Pope, Verox, pourquoi m’avez-vous abandonnée ? » Formant bloc autour de leur projet d’écriture, Ceux d’en haut tenteront de convaincre leur public que douze épisodes pour une Collection, ce n’est pas si mal après tout.

Certainement, une autre fois, ne pourront-ils encore s’empêcher d’en découdre avec tel ou tel, mais tant que veillera sur leur petit univers la sagesse du vieux Papistache, les mondes continueront à tourner sans que rien ne soit réellement grave ni définitif — surtout pas définitif — aux pays des imaginaires.

Fin
(provisoire?)
 

18 janvier 2009

Le feuilleton du dimanche

Ceux d'en bas

cinquième épisode

Papistache


(juste avant...)

   La voix d’Intergure résonna dans l’abri. Vérox attendit sans bouger, mais les paroles de son protecteur de la veille l’encouragèrent à montrer le bout de son nez. Le propriétaire de la combinaison lie de vin n’avait pas encore ôté son masque. C’était un objet terrifiant au galbe élégant qui reflétait les images déformées du réduit dans lequel se tenait la rencontre.

   Comment Vérox aurait-il pu identifier un casque anti-feu ayant appartenu à un pompier d’élite d’avant la grande scission ? Son image renvoyée par la visière du masque lui était étrangère, il se courba en se protégeant le visage du coude. Un rire cristallin emplit la pièce. Un rire comme jamais il n’avait entendu, pas comme ces éclats enfantins que les vieux faisaient taire d’une voix menaçante, un rire comme une lame de feu qui se glissa jusqu’au tréfonds de sa moelle.

   Le nouvel arrivant repoussa la visière, laquelle sembla être avalée par le casque lui-même. La sangle qui maintenait fermement le casque au crâne de l’inconnu fut libérée. D’un mouvement qui parut tout de grâce et de majesté à Vérox, le compagnon d’Intergure fit voler d’un rapide mouvement de tête une chevelure comme le jeune homme n’en avait vue que sur les illustrations des contes que les vieilles lui avaient lus et fait lire dans les boyaux où son enfance s’était déroulée. Pour limiter les invasions des parasites, tous les jeunes des deux sexes avaient le crâne rasé à chaque pleine lune artificielle, Daisy comme lui, comme Jim, comme tous. Les vieux, que la calvitie n’avait pas touchés du doigt, se soumettaient aux mêmes traitements et les vieilles portaient en permanence un filet huilé qui leur enserrait la tête depuis les sourcils jusqu’à la nuque.

   Une brutale érection lui vint. Bien que sa combinaison trop grande de deux tailles au moins dissimulât la chose, il porta les mains à son bas-ventre. De la gorge de l’inconnu, une seconde fois, le  rire cascada et se répercuta dans les boyaux. Une série d’explosions éparses, dehors, ramena le silence. Les trois comparses s’entre-regardèrent.

   Intergure présenta le nouvel arrivant. Vérox — il devait donner l’image même de l’idiot des légendes, du simplet qui renifle et étale sa morve sur la manche de son gilet — ne quittait pas des yeux l’étrange créature. Elle s’appelait — ou se faisait ainsi nommer, nulle précaution n’étant à négliger — Messidor. Si Vérox l’avait interrogée — mais les mots dans sa gorge avortaient avant même d’être pensés — il aurait appris que c’était une femme de trente-cinq ans, elle-même sortie des souterrains séjours depuis bientôt quinze ans et qui n’avait jamais enfanté en dépit de ses multiples tentatives pour y parvenir.

   Les yeux de Messidor semblaient deux flammes, aussi bleues que les veilleuses des antiques chaudières à gaz qui maintenaient une température supportable dans les entrailles souterraines d’où le jeune homme était sorti pour les raisons que l’on connait. La peau de la femme était aussi blanche que celle de Daisy mais comme éclairée de l’intérieur par un feu que Vérox n’avait jamais perçu chez aucun des habitants des lieux clandestins où se terraient, remplis d’angoisse — du moins le croyait-il — sur son sort, Jim, Daisy et les autres.

   Intergure perçut le trouble du jeune homme. Il annonça qu’il allait sortir et revenir avec de quoi se sustenter pendant quelques jours. Ils allaient en avoir besoin. Vérox ne songea pas à demander les aboutissants de cette allusion. L’homme à la combinaison rouge disparut par l’ouverture qu’il referma soigneusement sur lui.

   Messidor et Vérox profitèrent de la sortie pour se dire ce que d’autres amants, avant eux, avaient eu loisir de se répéter à l’envi. Messidor fut très éloquente. Vérox apprenait vite.

   Quand Intergure revint avec un carton souillé rempli de rations militaires dont la date limite de consommation avait été grattée de la pointe d’un couteau, Messidor avait de nouveau enfilé sa combinaison aux multiples poches et Vérox dormait profondément. La flamme dans les yeux de la femme avait viré au jaune.

   Le jeune homme sursauta. Une main ferme l’avait agrippé par l’épaule et une voix connue — qu’il mit un temps à identifier comme étant celle d’Intergure — lui intima l’ordre de s’habiller. Ce qu’il fit sans quitter sa couche étroite.

   — Si tu continues à me fixer ainsi, je remets mon casque, se moqua Messidor.

   Autour d’un bloc de « singe », sec comme les pierres, une boite de sauce tomate aigre et un paquet de biscuits de soldat ouvert au milieu de la table improvisée, les trois personnages mirent au point leur emploi du temps. En fait Vérox, qui s’efforçait de regarder les miettes des biscuits sur la nappe — un morceau de toile cirée fanée et cassante —, ne pipait pas un mot. Il écoutait. Messidor trempait un biscuit dans la sauce tomate et le léchait avec appétit. Elle se tacha la commissure des lèvres.

   Intergure lui apprit que Pope n’était pas qu’un obscur scribe de la Collection. Sa disparition avait jeté le trouble dans la communauté souterraine. Pour tenir contre la violente répression de Ceux d’en Haut, chacune des  multiples caches souterraines avait développé une autonomie réelle ; mais, dans le plus grand secret, des hommes comme Pope avaient consigné, dans de précieux cahiers, à la fois les entrées et les issues des caches, les contacts, mots de passe et autres. Leurs notes constituaient un outil remarquable qu’il conviendrait de mettre en synergie le jour où Ceux d’en Bas décideraient de jeter à terre les bunkers des nantis. Et Pope, parmi les pivots de cette organisation clandestine, était l’un des premiers, sinon le premier. Son livre devait être préservé. Messidor avait été pressentie pour en devenir la gardienne.

   Vérox comprit qu’il allait revoir les siens. Il lui tardait de les rassurer. C’était la première fois, hors pendant son sommeil, qu’il les quittait si longtemps. Intergure rappela les consignes au jeune homme : ne pas penser, faire le vide dans son esprit, marcher dans les pas de celui qui précède. Le trio se mit en route. Vérox avait glissé dans sa combinaison deux boîtes de rations non entamées. Daisy apprécierait.

   Pendant la longue marche, des projectiles fusaient et explosaient. Il sembla à Vérox que le chemin était plus long dans ce sens que dans l’autre, mais il ne fallait pas penser, alors il balaya l’idée. Les miettes ! Se concentrer sur l’image des miettes. Si le jeune homme n’avait pas été aussi concentré sur l’image mentale des biscuits, il n’aurait pas manqué de s’interroger sur la maladresse des tirs émanant de Ceux d’en Haut. Il était concentré. Les trois silhouettes masquées progressaient dans l’air surchargé de vapeurs irritantes. A mi-parcours, Vérox prit la tête du commando ; désormais, lui seul connaissait le chemin.

***

   Daisy ne tenait pas en place. Jim était infernal. Elle avait dû acheter un moment de répit en puisant dans la réserve des jours d’exception et donner au garçon, interdit de constater que son manège avait pour une fois porté ses fruits, une des dernières barres sucrées, scellée dans du papier glacé où se lisait encore, malgré l’action des poissons d’argent que rien ne pouvait  empêcher de courir sur toutes les provisions qu’elles fussent cachées ou non, les lettres M.A.R.S., un acronyme dont Vérox et elles, quand ils étaient plus jeunes, avaient en vain tenté de saisir la signification.

   Vérox approchait. Elle en était sûre. Sa maigre culture ne lui permettait pas d’attribuer à un sixième sens les fourmillements qu’elle éprouvait dans la colonne vertébrale. Une évidence, Vérox revenait. Elle éprouva un bouleversement auquel elle s’ignorait prédisposée. C’était à la fois agréable et inquiétant. La paume de ses mains se couvrit de microscopiques gouttelettes de sueur. Elle mouilla ses lèvres de sa langue et, pour se donner une contenance, s’approchant de l’ampoule nue qui distribuait une chiche lumière, elle relut pour la centième fois son livre préféré, un ouvrage à l’imagination débordante, de J.-B. Reboul, qui la transportait immanquablement : “La cuisinière Provençale”.

— C’est là ! chuchota Vérox. Heureusement, la clarté de la lune modérait l’obscurité. Il avait reconnu la pièce nue, la photographie, la chaise. Le sas est près du grabat, là ! annonça-t-il.

   — On n’a plus besoin de lui, lança Intergure, tue-le !

   Vérox devina plus qu’il ne vit l’ample mouvement du bras de Messidor. Une gerbe vermillon jaillit sur la photographie de la fillette dont la planche volait dans les airs. On aurait pu croire qu’elle pleurait des larmes de sang.

   Daisy hurla. La clé que Vérox lui avait remise avant son départ et qu’elle portait autour du cou lui brûla la poitrine. Ses tempes lui comprimèrent le cerveau. Elle crut qu’elle allait s’évanouir. La jeune fille sentit s’immiscer en elle la certitude que Ceux d’en Haut avaient trouvé l’entrée de leur repaire. L’image de Vérox, touché par un projectile comme ceux que Pope décrivait parfois après ses retours, se forma sur sa rétine.

   A ses cris, les Lennan s’étaient approchés. Des curieux, les mêmes que pour la mort de Pope, se massaient près de l’entrée de la cave. Il fallait agir. Daisy expliqua son pressentiment. Les Lennan s’abîmèrent dans les prières. Un frisson parcourut les caves voutées. Tous les regards convergèrent vers Daisy.


   Et si elle avait rêvé ? Si dehors, tout était calme ? Ou Vérox n’était-il que blessé ? Faudrait-il, alors, le laisser agoniser sans lui porter secours ? Mais si le pressentiment de Daisy était juste, ne faudrait-il pas plutôt sauver la Collection de Pope et organiser la fuite des habitants des caves ?

à suivre...

25 août 2008

L'été en liberté

Enfin la solution!

Sur le mur, Papistache-le-navigateur voyait... un portulan!

Papistache___portulan_1_

Vous avez vu :

- sur la droite, la tête d'un éléphant et sa trompe qui vient puiser dans un bidet (InFolio) ; un éléphant assoiffé qui passe sa tête par la fenêtre pour boire dans un bidet (kloelle).

- dans une vue plus globale de ce qui se trouve sur la droite, près de la porte la tête d'un homme qui semble flotter dans le ciel, il se penche sur un nuage (en bas) dont il croque un bout, et un ver à nuage sors légèrement contrarié qu'on lui mange sa maisonnée... (sandrine) ; ou bien un éléphant qui éternue et ses oreilles se soulèvent, un serpent qui prend peur et s'envole sous la déflagration, et à la suite de cela un bain de mousse qui déborde et fait plein de bulles (MAP).

-  en bas à droite, un escargot avec une coquille porte qui a l'air effrayé car un bison - dont on ne voit que le bas du corps et les pattes.... - ne va pas tarder à l'écraser... (miss-ter)

- à gauche,  E-T en train de jongler avec des balles de tennis (val) ;  ou encore quelqu'un qui fait sauter des crêpes... (Adi)

- et enfin, la réponse plus proche, la carte d'Europe qu'elle dessinait les yeux bandés (joye)...

ce qui ne gâche rien à la belle imagination de tous nos lecteurs !

* * *

La règle du jeu
c'est
la liberté!

Posté par ekwerkwe à 09:00 - n° 10/11 - fanes d'été - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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23 août 2008

L'été en liberté

Papistache___d_ailleurs_1_

Sur un mur, dans les Landes, Papistache-à-l'oeil-joueur voit...

Non, finalement, nous n'allons pas vous dire ce qu'il voit, pas avant lundi en tous cas.
Nous allons plutôt jouer, et vous allez dire, vous, ce que vous voyez...
et nous publierons vos réponses et vos images commentées!

* * *

La règle du jeu
c'est
la liberté!

Posté par ekwerkwe à 08:00 - n° 10/11 - fanes d'été - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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25 juin 2008

Le dictionnaire illustré de la SFFF

Cochon-dinde
(n-m)

porcdinde


Animal domestique omnivore issu d’un croisement génétique entre une femelle mammifère de la famille des porcins et un oiseau de basse-cour.

Cet hybride a été imaginé après les terribles épisodes de grippe aviaire de 2008. Fin décembre, une terrible grippe cloua au poulailler des milliers de dindes et de chapons bien gras, ce qui rendit bien frugaux bon nombre de repas de Noël.

Suite à ce dramatique épisode, les citoyens, déçus et en colère, descendirent dans la rue avec cette légitime revendication :  que toutes les Dindes des Noëls suivants soient aussi grasses que des Cochons.

Ils furent entendus. Pour calmer la population, le gouvernement ordonna que ses concitoyens soient exaucés. Il confia la réalisation de ce vœu à une équipe de scientifiques.

Mis à la disposition des réveillonneurs dès décembre 2010, le cochon-dinde tient toutes ses promesses. Sa chair tendre ravit les plus grandes tablées au traditionnel repas de Noël.

Elevé en basse-cour, il est très facile à engraisser : il se nourrit seul avec ce qu’il trouve dans la cour de la ferme. Sa chair blanche et rose est très appréciée.

Ses œufs, très gros et très gras, sont très nourrissants, et peuvent tous être mangés puisque l’hybride, contre toute attente et pour de sombres raisons génétiques, se reproduit à la façon des mammifères.

dindeporc

On distingue le cochon-dinde mâle et le cochon-dinde femelle. Le mâle est reconnaissable à son plumage localisé qui lui permet de parader devant les femelles. Ces dernières, en revanche, sont dotées de queues en tire-bouchon (un plumage aurait probablement gêné la mise-bas).

Le cochon-dinde glougloutonne.


                                                                                                            par Val, illustrations de Papistache

***
 

Vous aussi, vous  voulez participer à la grande aventure collective
du dictionnaire de la science-fiction, de la fantasy et du fantastique?

La règle du jeu est ici!

Posté par rose_alu à 08:00 - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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23 juin 2008

Le jour de la solution du rébus

Une dépêche de l'AFP de haute importance est tombée sur nos transcripteurs samedi soir.

A cause de contraintes de planning, l'information capitale à propos de l'envahissement de notre planète a pris le pas, et c'est en ce beau lundi que nous vous faisons part de ce message : 

"Bon, mainteant ça ne sert plus à grand chose, Tilu est trop forte et merci à toutes celles qui ont apporté une pierre au mur du moulin.

Papistache"


Conformément à l'engagement que rose, disparue dans une faille temporelle durant le week-end, avait pris, courageusement je reprends, au péril de ma vie, sa mission en publiant ce jour la solution du rébus :


rebus_soluce_fanes_1


rebus_soluce_fanes_2


rebus_soluces_fanes_3


"J'ai pensé qu'un rébus plairait aux fans des fanes"

"J'ai pensé encore qu'un magazine divertissant ses abonnés et les remplissant de joie apporterait"

"détente et gaité"


Merci à Papistache pour ce moment de détente et de gaité. On en reprend une part quand vous voulez.

Posté par InFolio à 08:00 - n° 09 - fanes de juin - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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20 juin 2008

Le jour du rébus

Papistache,
pour ne pas laisser nos neurones au repos,
a composé un rébus
en trois planches
(que vous pouvez agrandir
_ en cliquant)

Chers lecteurs,
qui déchiffrera
les propos codés de Papistache ?

Vous avez
jusqu'à dimanche
à l'heure du thé
pour nous proposer vos réponses.

Amusez-vous bien !

rebus_fanes_1

rebus_fanes_2

rebus_fanes_3

***
un avant-goût d'été en liberté

Posté par rose_alu à 08:00 - n° 09 - fanes de juin - Commentaires [28] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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01 juin 2008

Le feuilleton du dimanche : "Matins anachroniques"

Joyeux anniversaire, Georges

par Papistache


Résumé de l’épisode N° 5
Georges accueille, dans sa classe, le fameux écolier à la réputation sulfureuse.  Le gamin s’enferme dans un mutisme à couper au couteau. A midi, poussé par la faim, l’enseignant s’oblige à déjeuner à la cantine scolaire. Julie essaie d’en apprendre un peu plus sur lui. Se penchant vers lui, elle lui dévoile, outre certains avantages, un procédé pédagogique innovant pouvant provoquer un déclic salvateur chez les élèves en difficulté et, comme nous sommes dans une fiction, le miracle opère.

Episode N° 6

                                                                                                         Samedi 22 mars 2008

Après une nuit reconstituante, Georges se lève de bon matin, prend une douche glacée et se rase en sifflotant.
Non ! En fait, il a mal dormi. Son impuissance à laisser transparaître ses sentiments l’a torturé toute la nuit et le soleil est déjà haut quand il émerge de son lit en bataille.
Il jette un regard à son téléphone en bakélite noire. S’il avait des lucioles, il composerait sur le cadran circulaire les six chiffres du numéro de téléphone de Julie.
Un soir, son courage l’a poussé jusqu’au Minitel, cette merveille de la technologie française, et il a facilement trouvé ce qu’il y cherchait. Julie Sparadrap, 14 avenue des Mouettes Plates. 06.88.60. Un numéro palindromique, tout en boucles, des chiffres aux galbes aussi tentants que…06.88.60 ! Il les a griffonnés, sur son sous-main, jusqu’à plus soif.
— Si la première copie que je corrige affiche zéro faute, je compose le numéro.
Il se maudit de son manque de bravoure. Une copie sans faute ! Il pourrait aussi bien parier sur une éclipse surprise.
Cette fille lui plait mais elle le tétanise. Le combiné du téléphone pèse une tonne et ce ne sont pas ses biceps de sauterelle qui lui permettront de le soulever. Résigné, Georges s’assied à son bureau et commence la lente annotation des copies. Celle de Kevin, il la garde pour la fin.

Le soleil, indifférent, poursuit son ascension. Enfin, la copie de Kevin-Lucignolo.
— Voyons si les conseils avisés de la psychologue amie auront produit quelques effets.

Le pir anniverser de ma vie

Ma mère ma offer  acheté des cadeau
cété pas ce que je voulé avé demendé
mais elle ave même pas mis de papié
tien quelle ma dit tu as ça pren les
même pas de papié sa se fait pas
javé du chagrein et de la peine
j’en est pas voulu je les est pas axsépté
j’ai monté  crimpé dans ma chambre et j’est pleuré
déchiré des photos de quand j’été petit

le vieux, lui, le mec à ma mère il est pas
resté il est allé au bistro café siroté aspiré
des bières
je l’aime pas le vieux il dit qu’il et mon père
mais je sais que ses pas vrai
cété le pir anniverser que j’ai jamais
des cadeax pas embalé sa le fé pas
aprè j’ai quand mêm desendu quand Rémi
ma apelé pour le gateau été au chocolat sucre
j’aime pas elle le sé ma mère
c’est le vieux qui l’aime le sucre
moi kevin cé le vieux quil aime pas


Georges pleure.
Les larmes jaillissent de ses yeux, littéralement, elles retombent devant lui.
Il pleure, il n’essaie pas de se retenir.
Il ne sait pas combien de temps il laisse ainsi couler ses larmes.
Une fontaine, l’image est vraie. Une fontaine.

Il reconnaît son histoire. Kevin, ce gamin imposé par l’inspecteur, a raconté l’anniversaire de ses dix ans à lui, Georges.
Le film se déroule au travers du rideau de larmes qui continuent de sourdre. Vingt-quatre années de rétention.
Il revoit son instituteur de CM2, Monsieur Lenclume, qui lui avait fait confiance malgré ses crises de révolte qui parfois le jetaient en transe. Il se revoit, une fois de plus il avait été gardé pour recommencer un devoir bâclé ; son maître lui avait dit en posant sa main sur son épaule :
— Georges, tu écris bien, tu as des idées, l’orthographe ça s’apprend, les idées tu es le seul à pouvoir les faire germer et ton cerveau c’est un terreau où poussent de belles graines. J’ai confiance en toi, Georges ! Tu es quelqu’un de bien.

Par quel miracle Kevin a-t-il pu avoir connaissance de cette journée d’anniversaire qu’il avait lui-même oubliée ? Georges penche les yeux sur la copie de Kevin qui se délite sur le sous-main. Il tend les doigts pour la sauver du naufrage mais le papier achève de se fondre dans les élégantes volutes griffonnées : 06.88.60
Il ne reste rien de la copie de Kevin. Cela n’a aucune importance parce que Georges réalise que lundi, seuls vingt-neuf élèves se rangeront au pied de l’escalier.
Mais lundi c’est encore loin.

— Driiing !
Une seule sonnerie. Georges décroche.

— Mon petit Georges, c’est vous ? J’ai pensé… vu la belle journée que la météo annonce pour demain, nous pourr...
— Oh ! Solange ! C’est gentil ! Mais, je ne peux pas, je dois secourir des mouettes plates, vous comprenez Solange, des mouettes plates... les secourir, hein ? les mouettes... Solange ?
— ...
— Solange ! Je suis heureux ! Arghhhhhh ! Je suis heureux !



Fin

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25 mai 2008

Le feuilleton du dimanche : "Matins anachroniques"

Joyeux anniversaire, Georges

par Papistache


Résumé de l’épisode N° 4
Georges use d’un subterfuge machiavélique à défaut d’être pédagogique pour tenter d’acheter le calme dans sa classe lors de la visite de l‘inspecteur.
Mais très vite le quiproquo s’efface. Il n’est pas question d’une inspection mais d’une mesure éducative d’urgence à prendre.
Georges réalise qu’il a accepté, sans réfléchir, d’accueillir, dans sa classe, un trentième élève particulièrement difficile.


Episode N° 5

Vendredi 21 mars 2008

La nuit a été agitée pour notre célibataire émotif. Sa classe est déjà difficile, comment va-t-il s’en sortir avec un énergumène supplémentaire ?
Lion de l’éducation  nationale ? Pigeon ? Dindon ? Il hésite, s‘emmêle dans les plis de sa couette, s’endort tard, néglige la sonnerie du radio-réveil et saute à bas du lit juste à temps pour voir, après une cavalcade éprouvante, sa classe monter les escaliers sous la férule de la directrice.
— Eh bien, mon petit Georges, je constate que votre rasoir a repris sa grève matinée.
— Grasse matinée ! Grasse matinée, pensa le petit Georges, c’est un rasoir indépendant, il n’est pas sous le joug du syndicat, lui !
Mais en fait, il se contente de bredouiller.
— Ah... Solange ! Bonjour... pas entendu... le réveil... le ferais plus... Et... le nouveau ?
— Pas de nouvelles nouvelles du nouveau ! sourit Solange, se trouvant particulièrement en forme pour un début de week-end.

            ***

Debout sur une table, Léa se pavane en singeant les contorsions de la grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf. Interpréter les textes poétiques, c’est écrit noir sur blanc dans les programmes officiels.
La classe applaudit. Léa minaude.
— Très bien Léa ! Le texte a un peu souffert, mais tu t’es rattrapée sur la gestuelle ? Un autre volontaire ?

A ce moment, deux coups secs sont frappés à la porte qui s’ouvre, laissant entrer dans la classe un grand garçon brun qu’un brigadier de gendarmerie tient énergiquement par l’oreille. La directrice annonce :
— Les enfants, voici un nouvel élève qui rejoint votre classe pour y achever son CM2. Monsieur l’instituteur, je vous recommande la plus grande vigilance.
Georges éprouve cette curieuse sensation de déjà vu. Il est parti sans avaler le moindre bol de café et il sait que la fatigue et la faim peuvent créer des hallucinations. Il demande, pour le principe car il connaît déjà la réponse qui va sortir de la bouche grasse du brigadier :
— Et quel est son nom ?
— Lucignolo ! J’ai terminé ma mission, mes respects !  Le gendarme sort, saluant la directrice de deux doigts portés à son bicorne. Solange le suit en refermant la porte sur elle.

Georges fait asseoir le nouveau, qui sent le tabac froid, à côté de Léa qui ne peut s’empêcher de murmurer :
_ Eh, je m’appelle pas Pinocchio ! Car, outre la poésie elle voue un amour immodéré aux DVD de la BCD et Comencini est son metteur en scène italien préféré.

En dépit des paroles rassurantes de Georges, qui perd sa timidité quand il s’adresse à des enfants, Lucignolo, qui s’appelle en fait Kevin, comme tout le monde, et Braillard, comme son père, ne desserre pas les dents jusqu’à l’heure du déjeuner. Les borborygmes qui s’échappent à intervalles réguliers de l’estomac vide de l’instituteur ne lui arrachent même pas un sourire quand la classe, elle, pouffe allègrement, si toutefois “pouffer” peut s’appliquer aux cascades de remarques et  rires francs qui s’entrechoquent à chaque spasme stomacal du pauvre professeur.

Parti sans confectionner son sandwich habituel, Georges se fait violence pour aller s’asseoir à la table des maîtres du restaurant scolaire. Comme il le redoutait, Julie s’installe à son côté, l’autre étant pressé contre Madame Daix qui peste contre la rupture de connexion Haut Débit la contraignant à se priver de « chat » avec ses cousins de Montréal.

— Alors le nouveau ? lance la belle instit.
— Ben... rien... muet... desserre pas les dents... pas facile...

L’énervement de Madame Daix se propage à ses membres supérieurs. Georges effectuerait bien une petite translation vers la droite, mais il devrait par ce geste supporter que sa cuisse touche celle de sa voisine. Il préfère courir le risque de recevoir une taloche destinée à “Alice” ou “Wanadoo” plutôt que de soumettre à la vue de ses collègues quelque manifestation corporelle invalidante. Ses gargouillements du matin ont largement suffi à son humiliation.

Mais les vociférations de Madame Daix flirtent avec les quatre-vingt-dix décibels. Julie se rapproche du jeune homme et lui parle à l’oreille. Georges serre les cuisses et fixe le contenu de son assiette. La fleur de thé ! Elle sent la fleur de thé !
— J’ai une amie psychologue — je te la présenterai, tu verras, elle est sympa — qui m’a donné un truc qui pourrait aider ton gamin.
— Ah...
— Oui, Tilu — tout le monde l’appelle Tilu — pense que par l’écriture le mutisme du gosse peut être contourné. Propose un travail d’expression écrite, ça peut le débloquer. Un jeu littéraire, des tautogrammes, des proverbes... enfin... réfléchis, tu dois avoir des  solutions ! Tu n’es plus un débutant ? Tu as quel âge, en fait !
Georges en est à sa onzième année d’enseignement. Son dernier anniversaire date de lundi. Seule sa mère y a pensé. La carte est arrivée avec deux jours de retard et la chère maman s’est trompée d’une année. Elle a  écrit : “Joyeux trente-cinq ans !” Le fils aimé pourra la ressortir dans un an, elle sera toujours d’actualité.

                ***

— Je vous propose d’écrire un lipogramme en “o” sur le thème de la peine et du chagrin.
Dit ainsi, cinq secondes auraient suffi à donner la consigne d’écriture. Mais les élèves ont dix ans, Georges a besoin de quinze minutes pour faire comprendre ce qu’il attend, toutefois la classe reçoit l’injonction positivement, c’est une classe de littéraires.

Du coin de l’œil, Georges surveille son Kevin. Il disperse çà et là des conseils, suggère l’emploi de la gomme et du crayon de bois, fait office de dictionnaire interactif et encourage les élèves de quelques tapes amicales sur l’épaule. Il adore ces moments de communion.
Après un quart d’heure de concentration laïque, il s’approche de Kevin dont la page est encore vierge.
— Si l’obligation de te passer de la lettre “O” te gêne, je t’autorise à ne pas la respecter.
L’enfant lève les yeux vers l’instituteur d’un air de défi. Georges profite d’une question de Vanessa pour esquiver la confrontation. Toutefois, Kevin se penche sur sa feuille.

En fin d’après-midi, Georges annonce qu’il corrigera les textes pendant le week-end et que, dès le lundi suivant, les enfants pourront retravailler, en salle informatique, leurs productions commentées. Les semaines paires, l’accès au saint des saints s’ouvre à sa classe.
Il a hâte de lire et annoter les trente copies, non  pas parce qu’elles sont trente mais ce qu’il a entrevu en survolant les tables lui a semblé plutôt sympathique.

à suivre...

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18 mai 2008

Le feuilleton du dimanche : "Matins anachroniques"

Joyeux anniversaire, Georges

par Papistache


Résumé de l’épisode N° 3
La directrice de l’école, pas insensible au charme du jeune instituteur, accepte de passer l’éponge sur l’incartade de la veille. Georges découvre qu’aucun concierge ne hante les couloirs de l’établissement. Néanmoins, prémonition ou pas, l’inspecteur s’annonce pour le lendemain après-midi.
L’ignorance de ses élèves en histoire de France affole les battements du cœur de l’instituteur rasé de frais. Cœur que lorgne aussi Julie, la belle collègue.
Jeudi, Georges, marchant derrière Blandine, sera livré en pâture aux lions de l’arène.



Episode N° 4

Jeudi 20 mars 2008

FERMER POUR CAUSE DE VARIOLE
—  Mais, c’est quoi la variole, m’sieu ?
— Moi, je sais, professe Vanessa. C’est une maladie disparue qui était responsable de nombreuses morts et même que si on mourrait pas, ben on était défiguré.

Georges félicite Vanessa et, discrètement, arrache l’affichette qu’il est venu lui-même coller aux premières heures du jour sur la porte vitrée de la piscine.
Pour rendre plus crédible son geste, il s’est forcé à y commettre la faute de français qui le fait bondir d’ordinaire.

L’idée lui en est venue, dans l’après-midi du mercredi, quand le docteur Vinteureaux lui a délivré, à titre parfaitement onéreux, des conseils qu’il ne suivra pas et fait obtenir des placebos gratuits qu’il n’avalera jamais.
La piscine est son cauchemar.
Les enfants y sont, plus qu’ailleurs, turbulents et excités. De plus, obligé par le règlement à se tenir au bord du bassin, en maillot et vêtu d’un simple tee-shirt, les jambes nues et blanches, Georges se sent la risée de ses élèves, en particulier des filles qui ricanent à l’envie. C’est vrai ! Qui peut à l’école se prévaloir de supporter la comparaison avec les maîtres nageurs, ces gaillards musclés et bronzés ? Seule Julie pourrait ne pas sembler empruntée, en maillot au bord du bassin.

Le petit tour qu’il a joué à sa classe lui redonne un peu le moral pour l’après-midi.

Brandon proteste :
— Mais M’sieu, si la variole a disparu, pourquoi qu’on peut pas aller s’baigner ?
— Ne me brise pas les lucioles, Brandon  !
— C’est quoi des lucioles, m’sieu ?
— Si tu étais plus fort en scrabble, tu ne poserais pas la question, mon cher Brandon !
Plaçant sa voix pour être entendu de tous, il annonce :
— Comme monsieur l’Inspecteur vient cet après-midi, nous allons réviser l’histoire de France.
Une onde de mécontentement secoue le groupe frustré. Manquer une séance de piscine parce qu’une maladie disparue vient subitement de prendre pension dans leur bassin ne passe visiblement pas.
Georges sourit et  calme la fronde :
— Mais non, j’ai loué le DVD de Shreck II et je vous le passe à la place de votre séance annulée.

Comment le maître a-t-il pu pressentir que la piscine serait fermée pour cause de variole ? Aucun élève ne pousse le raisonnement aussi loin.
— En revanche, les enfants, je compte sur votre attention et votre concentration cet après-midi.

Bon, c’est lâche et probablement pas garanti, mais jamais Georges n’a postulé pour recevoir les palmes académiques.

A 13 h 30, la classe impeccablement rangée attend de pied ferme l’arrivée de son examinateur.
— Euh, Brandon, tu n’es pas Shreck. Excuse-toi !
— Y’avait pas qu’moi ! bredouille la pauvre victime des menus concoctés avec amour de la diététique par Solange.

Justement, cette dernière s’approche guidant un petit bonhomme chauve et bedonnant.
Une fois les salutations d’usage effectuées, l’inspecteur entraîne à l’écart l’instituteur interloqué, pendant que la directrice surveille le rang nauséabond et désappointé.

Solange a mal interprété le coup de fil du secrétariat. Georges a été pressenti pour  une mission délicate. L’administration cherche une classe qui puisse accueillir un élève au passé très lourd.  Un enfant difficile. Exclu plusieurs fois. Cas complexe. Pédagogie adaptée.

C’est en voyant le petit personnage remonter dans sa voiture que Georges comprend qu’il vient d’accepter un trentième élève dans sa classe.
Le nouveau sera là demain !

à suivre...

Posté par rose_alu à 08:00 - n° 08 - fanes de mai - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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