26 septembre 2008
Vamp & Vampire - 5
Un rayon de soleil rouge sang
Luma
Le soleil se lèvera dans une heure. Assise sur ma terrasse, je l’attends. Les larmes qui coulent sur mes joues laissent des traces sanglantes. Qui aurait cru que je puisse pleurer ?
Déjà, il aurait fallu savoir que je pouvais aimer. Ça ne colle pas vraiment avec ce que les humains savent des vampires. Les grands prédateurs à la séduction mortelle, offrant un baiser fatal avec la froideur d’un monstre à moitié mort…
Et pourtant j’ai aimé.
Bien sûr, au départ, je ne voulais qu’une petite friandise de plus. Vêtue de noir, je hantais mes bars de prédilection pour trouver un homme à attirer dans mon lit et dans sa tombe.
Autrefois – longtemps avant ma première mort – j’aimais déjà ça. J’aimais l’exigence de la perfection lors du choix des vêtements, j’aimais sentir le regard des hommes sur moi, j’aimais jouer à ces jeux dangereux de séduction où tout peut basculer en un instant, où la femme fatale peut devenir la victime d’un agresseur, où le feu que j’attisais dans leurs regards menaçait à chaque instant de me brûler la peau.
Je les aimais bien, tous, mes cajoleurs, mes séducteurs, mes paumés, mes ratés, mes enfants de la nuit qui discouraient au-dessus de leur verre de vin tout en vérifiant du coin de l’œil que je les regardais faire. Ils étaient souvent touchants, souvent effrayants, parfois magnifiques, parfois immondes. Je m’en moquais. Je prenais leur chaleur, leur alcool, leur drogue, leur argent, leurs secrets, ils me donnaient tout et redemandaient avidement que je daigne à nouveau me pencher vers eux. Au final, mon ancienne vie n’était pas si différente de la nouvelle. De ma non-vie. Pas de lien durable, pas d’amour, pas d’ennui. Juste le frisson du désir et du danger. Le plaisir des sens et du pouvoir. Jamais je n’avais rencontré d’homme qui ne puisse pas être remplacé par son voisin de table. Ils étaient anonymes et innombrables, mes beaux chéris.
Jusqu’à ce que je rencontre le Seigneur. Saigneur lui aurait tellement mieux convenu, comme nom. Mais ce modeste jeu de mots ne lui plairait pas. Trop vulgaire. Et il a une façon bien à lui de prononcer ce mot « vulgaire », avec une petite moue seigneuriale donnant à penser que son auguste personne a mordu dans un citron, sans aller jusqu’à faire une grimace, je l’imagine d’ici tiquant devant mon humour trop populaire. Dire que je l’ai tant déçu, mon beau Seigneur, et que je n’ai même pas le bon goût de le regretter. Car lui aussi m’a déçue, on peut dire. Ou plutôt il m’a, sans me demander mon avis, offert un cadeau empoisonné.
Il est apparu dans mon fief à la recherche d’une victime. J’en cherchais une moi aussi. Il a regardé mes courbes parfaites, ma gorge d’un blanc pur, mon regard soufflant la glace et le feu, mon sourire énigmatique. J’ai regardé ses vêtements de marque, sa montre en or si distinguée, son allure, sa désinvolture. Nous nous sommes mutuellement choisis pour proie.
D’un geste il a réservé une alcôve, d’un regard il m’a fait signe qu’il m’y attendait. Je l’ai ignoré. Je n’étais pas une prostituée et je n’obéissais qu’à mes propres caprices. Certes, j’avais envie de cet homme-là pour une nuit, rien qu’une. Il était beau et raffiné, sans doute riche et intelligent, ce que j’appréciais. Mais je n’aimais pas sa façon de se croire le maître d’un jeu dont je voulais tirer les ficelles.
Ah, l’arrogance de la petite humaine qui sous prétexte qu’elle s’habille en noir et vit la nuit prétend remettre à sa place le sublime Prince des Ténèbres… C’est cette arrogance qui m’a sauvée la vie, ou l’a prolongée en non-vie, peut-on dire. Je lui ai résisté en restant bien assise sur mon siège et en papillonnant avec l’homme qui m’offrait timidement à boire. J’avais beau être orgueilleuse, je savais très bien que si jamais j’allais parler au Seigneur, je ne pourrais pas lui résister. Même à distance, alors que je ne pouvais distinguer de lui qu’une ombre derrière un voile, il me troublait. Je n’arrivais pas à me concentrer sur ce que je disais et l’homme qui m’accompagnait s’enhardissait beaucoup trop vite sans que je pense à le remettre à sa place. Finalement j’ai décidé de fuir. Je détestais cette sensation d’être perturbée.
Mon compagnon m’a suivie. Ce n’est qu’une fois dehors que je lui ai dit que je voulais rentrer seule. J’avais les nerfs tendus comme des cordes à violon et j’ai été brutale. Brutale tout en laissant transparaitre ma peur. Ce qui l’a encouragé à être plus brutal encore. Il m’a plaquée contre le mur et a commencé à me menacer.
Je n’ai pas perdu mon sang-froid et je pense que j’aurai pu m’en sortir toute seule. J’avais un couteau et un revolver dans mon sac et je n’aurai pas eu peur d’utiliser l’un ou l’autre. Mais non. Il a fallu que le Seigneur surgisse de nulle part, tel un ange déchu jeté du ciel et tombé dans la rue au lieu d’arriver en enfer. Il a maitrisé l’homme avec élégance et facilité. Après quoi il a posé son manteau sur mes épaules et m’a dit : « Partons d’ici. ». Et moi, stupidement, je l’ai suivi.
Oh, bien sûr, je ne savais pas que le sublime prince que je suivais était un mort-vivant. Il avait mangé peu de temps auparavant et la vie qui l’avait nourri l’illuminait encore, il irradiait de chaleur et d’énergie, jusqu’à ce qu’on croise son regard froid et millénaire comme une pierre tombale. Non, je le suivais comme j’aurais suivi la pire bêtise de ma vie, l’homme capable de m’arracher ma précieuse liberté, je me débattais contre la fascination qu’il exerçait sur moi, en vain, bien sûr, tellement en vain… En serrant son manteau contre moi j’avais son odeur et sa chaleur qui m’interdisaient de partir, de rejeter ce doux bien-être pour l’air glacial de la rue. Même la drogue ne m’avait jamais autant fait perdre le contrôle de moi-même. J’étais envoutée par ce sauveur mystérieux et prête à le suivre jusqu’au bout du monde.
Il m’a emmenée dans sa chambre d’hôtel – le Seigneur vit uniquement à l’hôtel, toujours des hôtels de luxe – et a fait servir un repas fin et du champagne. Il s’est mis à me parler. Il me parlait de moi mais ce n’était qu’un long monologue où mes réponses n’étaient pas nécessaires. Il parlait de ma beauté, de mon élégance, de ma dignité, de ma noblesse. Et de sa solitude aussi. Si longue. Je le laissais parler tout en sirotant mon champagne. Je tentais de ne pas le regarder, préférant le spectacle de la ville brillant dans la nuit. C’est là qu’il m’a demandé de l’épouser.
J’ai dit non.
Il a insisté.
J’ai refusé encore.
Il m’a souri.
Et ses deux longues canines ont plongé dans mon cou, faisant de moi son épouse et un monstre.
J’ai suivi sa loi et ses désirs, moi qui avais évité toutes les chaines au cours de ma vie, parce que je n’étais pas assez forte pour lui résister. Mais chez les vampires le pouvoir a le goût du sang et j’ai réussi à avoir assez d’esclaves pour me séparer du Seigneur. Me séparer de lui sans qu’il ne me tue, car il en avait déjà assez de moi. Il avait lu dans mon esprit et croyait me connaitre parce qu’il savait de quoi j’étais capable. Ce qu’il ignorait, c’est à quel point je le détesterais et comment je ferais tout pour qu’il me déteste à son tour. Notre séparation fut sanglante, comme il se doit, mais enfin je regagnai ma liberté.
Nous avions erré de ville en ville durant ma captivité – notre sanglante lune de miel. J’ai décidé de revenir à mon point de départ et de faire de cette ville mon territoire, j’étais prête à le défendre de toutes mes forces contre les autres vampires. Je savais déjà trouver des victimes solitaires et les manipuler jusqu’à en obtenir tout ce que je désirais et je n’eus aucun mal à me tailler un empire financier colossal, défendu par une poignée de vampires soumis et une armée de laquais humains. Mais j’allais toujours chercher mes proies moi-même. J’aimais me nourrir d’hommes en extase devant ma parfaite beauté.
Jusqu’à ce que je rencontre Dan. Un simple mortel. Il était perdu dans notre monde de la nuit et trop orgueilleux pour le reconnaitre. Il a tenté de me séduire avec maladresse, en disant la vérité sur les sentiments que je lui inspirais, et ça m’a amusée. Il m’admirait sans être soumis. Il était courageux, prêt à se lancer dans n’importe quelle aventure sans réfléchir pour aider un ami. Ce n’était pas grand-chose, une masse de petits riens, des miettes d’intérêt comparé aux hommes et aux vampires que j’avais déjà repoussés, et pourtant ils suffirent à produire l’impossible : mon cœur figé se remit à battre et je tombais amoureuse.
Dan accepta mes faveurs et mon amour avec la même joie simple, ignorant totalement qui j’étais dans ce monde obscur où je régnais si fièrement. Il m’aimait aussi et pendant quelques temps, j’ai été plus heureuse dans la mort que je ne l’avais jamais été dans la vie. Je passais chaque nuit à ses cotés et j’aurai voulu que nous continuions pour l’éternité. Oui, j’étais prête à commettre envers lui le même crime que le Seigneur avait commis envers moi. Je refusais de lui dire que j’étais une vampire – je savais qu’il me repousserait – et refusais de lui demander son avis. La solution pour préserver à jamais mon bonheur était devant moi, simple et évidente. Et maintenant je me demande pourquoi je l’ai sans cesse repoussée. Question hypocrite dont je connais la réponse.
Dan n’aimait pas le monde des ténèbres.
Il voulait que je cesse de porter du noir et que je m’habille ‘normalement’. Et il voulait qu’on se voit ‘normalement’ aussi, dans la journée, il voulait savoir quel métier j’exerçais, il voulait me présenter à ses parents, il voulait qu’on ait une maison, un chien, des enfants. Il voulait passer le reste de sa vie à mes cotés et j’en étais touchée, mais pour cela il aurait fallu que je le rejoigne, que je quitte mon univers pour rallier le sien. Une perspective qui m’aurait horrifiée quand j’étais vivante et qui, depuis que je ne l’étais plus, m’était tout simplement impossible. Et si je l’attirais de force de mon coté de la frontière, je le priverais à jamais de tous ses rêves et de tout ce qu’il aimait, ce qu’il ne me pardonnerait pas. Je ne pouvais pas supporter l’idée qu’il me déteste et se rebelle contre moi comme je m’étais rebellée contre le Seigneur.
J’ai donc retenu mes crocs et étouffé de mon mieux mon atroce soif de sang, j’ai fait semblant de dormir nuit après nuit près de cette gorge si chaude abritant la vie de mon aimé, j’ai menti de mon mieux pour préserver notre bonheur. Jamais il n’a su à quel point cela m’avait couté. J’ai pourtant essayé de le lui faire comprendre, mais sans pouvoir avoir ce que j’étais réellement, c’était voué à l’échec. Il devenait de plus en plus triste et amer, jaloux de tous ceux qui me côtoyaient sans s’apercevoir à quel point je le privilégiais. Sa douleur m’a tellement fait souffrir… et pourtant j’ai continué à l’aimer de toute mon âme.
Jusqu’à ce soir.
Je venais de me lever quand il est entré. Il a détourné la tête quand j’ai tenté de l’embrasser. Il m’a dit qu’il voulait me parler. Et il a parlé. Un brouillard de mots que je refusais d’entendre. Des mots horribles. Des mots de fin. De séparation. Des mots banals et hypocrites.
- Non, ai-je froidement répondu.
J’avais mal, si mal…
J’ai continué :
- Non, on ne restera pas amis. Si tu n’es pas avec moi, fous le camp. Sinon…
Il a tenté de me caresser les cheveux et je l’ai laissé faire, tremblant sous ce dernier contact. Mais il a retiré sa main. Alors j’ai compris que tout était réel. Qu’il voulait partir. Me quitter. Je l’ai retenu de force. Il a commencé à paniquer quand il a vu qu’il n’arrivait pas à se dégager. Il était si faible, mon pauvre chéri, dans son corps tout chaud d’humain, le cœur battant à toute allure dans cette musique délicieuse. Il a vu mes dents et a hurlé de tous ses poumons. C’est alors que je l’ai mordu.
Je ne sais pas pourquoi son sang était si bon. Peut-être parce que je l’aimais. Ou peut-être parce je m’étais retenue si longtemps. A moins que ce ne soit le manque – avec sa jalousie farouche j’avais de plus en plus de mal à me nourrir sans qu’il ne me fasse une scène. Mais je n’ai pas pu me retenir. Une fois mes dents plantées dans sa gorge, j’ai bu jusqu’à la dernière goutte de ce précieux nectar, jusqu’à ce qu’il n’y ait aucune retour en arrière possible. J’ai tué mon bien-aimé. Jamais je ne saurai s’il m’aurait pardonné de lui avoir donné la non-vie des vampires. Jamais plus je ne verrai son beau corps s’animer, ses yeux pétiller et sa bouche rire en me couvrant de baisers. La faim immonde et animale du monstre que je suis devenue a été plus forte que l’amour, ce si grand et noble sentiment.
Lorsque j’ai compris ce que j’avais fait, j’ai hurlé à mon tour, un hurlement de mort qui a terrifié tous ceux qui l’ont entendu, le hurlement d’une damnée en train de subir son tourment. Mes yeux se sont remplis de larmes et ainsi j’ai su que les vampires pleurent des larmes de sang. Elles ont coulé sur son corps, son cadavre abandonné, qui n’était plus que de la viande blanche, sans pouvoir lui rendre la vie. Le sang que je lui avais volé je l’ai gaspillé en fleurs écarlates qui ont taché le sol et nos vêtements. Et maintenant, assise sur la terrasse, les pauvres restes de mon amant dans les bras, je continue à gâcher ce précieux sang et ma faim gronde tandis que mes larmes coulent sur nous. Peu importe. Il ne me reste que peu de temps à attendre. Si je ne peux pas ramener mon bien-aimé à la vie, au moins je peux le suivre dans la mort. La véritable mort.
Dans une heure le soleil se lèvera.
16 mars 2008
Le feuilleton dont vous êtes le héros
Nouveau monde
deuxième épisode
Luma
Zong et Wally se concertèrent rapidement.
« Cap sur Anglora ! » déclara Zong.
Krill acquiesça et se mit au travail pour poser de son mieux le vaisseau sur cette planète boueuse qui ne lui disait rien qui vaille, mais il ne protesta pas : il était trop content de leur montrer ce qu’il pouvait faire. Krill était un bleu et brûlait sans cesse de faire ses preuves devant les deux vétérans, ce qui provoquait presque toujours des catastrophes dont il se serait bien passé.
Il se concentra. Tant qu’il serait trop loin de la planète pour se fier à sa vue, il devrait naviguer de mémoire en se fiant au pointage. Il ferma les yeux.
Derrière lui, Zong murmura à Wally :
« Je te parie un bocal de scrum contre une chaussette à vapeur qu’il n’a aucune idée ce qu’il fait et qu’on s’écrase.
-Tenu. »
Dans un silence quasi religieux, Krill parvint à atteindre l’attraction de la planète Anglora. Après quoi il utilisa tous ses talents de pilote pour se poser en douceur, c'est-à-dire pour ne pas s’embraser dans l’atmosphère épaisse avant d’exploser. Ils terminèrent leur course dans un long jaillissement d’écume verdâtre et de vase.
« YAHOU ! cria Krill. J’ai réussi !
- Le vaisseau est foutu ! cria à son tour Zong d’une voix nettement plus impressionnante. Le moteur s’est décroché, les stabilisateurs sont nazes et la boue va engloutir les trois bouts de tôle qui restent à peu près intacts ! Qu’est-ce qui t’a pris de nous secouer comme ça ?
- Ben… dit piteusement Krill, on est vivant, c’est quand même bien, non ? Sans jauge magnétique ?
- Laisse tomber, intervint Wally, il est de mauvaise humeur parce qu’il me doit un bocal de scrum. C’était du beau boulot. Venez maintenant, il faut qu’on dégage la capsule de secours et qu’on sorte de là. »
La capsule de secours se révéla trop endommagée par l’atterrissage en catastrophe pour être utilisée. Les trois cosmonautes sortirent du vaisseau qui s’enfonçait inexorablement. Partout, à perte de vue, des marais. D’un coté, un océan de marais, dont les teintes vertes plus ou moins sombres promettaient des profondeurs insondables de vases parsemées de trous d’eau tout aussi traîtres. De l’autre, fortement abîmée par le vaisseau, une forêt de marais, dont les immenses arbres plongeaient leurs racines dans l’eau croupie sans la moindre trace de sol entre eux. Plus haut, leurs branches entremêlées permettaient à toute une flore – et sans doute une faune – exotique de vivre. Krill admira la délicate danse des tiges cherchant lentement à s’étrangler les unes les autres. Au moins ça lui faisait oublier l’épouvantable puanteur.
« J’ai sauvé la radio, dit Wally, mais des pirates m’ont répondu, maintenant je fais le mort.
- On s’en fout ! répondit Zong. Qu’ils viennent nous chercher, c’est notre seule chance !
- Pas sûr. » dit Krill en désignant les arbres. Au loin, des barques arrivaient vers eux.
* * *
"Nouveau Monde", un feuilleton collectif
en un, deux, trois, quatre, cinq, six et sept épisodes
09 décembre 2007
Le feuilleton du dimanche
Enfer administratif
par Luma
Dixième épisode
"Les dernières ténèbres"
***
Résumé de l'épisode précédent
Martin a réussi à sauver (très provisoirement) sa peau. Cela ne lui laisse pas beaucoup de perspectives pour autant, pas plus qu'au reste de l'humanité: les robots rebelles ne se sont pas inspirés des qualités les plus altruistes et généreuses de l'Homme. Quant à Est l'idéaliste, c'est d'elle que les robots ont besoin pour parvenir à leurs fins.
Nous retraversons la salle du trône pour atteindre l’ascenseur. Est est là, penchée sur les consoles. On lui a branché quelque chose sur la tête. Peut-être que le chamallow violet peut ainsi analyser son activité cérébrale - ce qui, pour ces maudits robots, ressemble le plus à des pensées. Je m’approche le plus possible d’elle et fais semblant de m’écrouler – d’une seule jambe, la fausse reste obstinément verticale, mais ça suffit à me faire tomber. Je tripote mon sac en jouant les martyrs. Jeu dangereux, si j’en fais trop ils me jetteront à la casse, et s’ils s’aperçoivent que je suis en train de sortir un paquet du sac je ne veux même pas penser à ce qu’ils feront. Est se retourne vers moi et a un geste pour m’aider, je l’agrippe d’une main et glisse le paquet sous son pull de l’autre. Mon cœur bat si vite que j’ai l’impression que le sang va me gicler par les oreilles. C’est peut-être juste l’adrénaline. Ou alors ma tête est tellement percée que le sang me gicle vraiment des oreilles. En tous cas il coule devant mes yeux et je dois l’essuyer sans cesse, c’est très désagréable. J’ai dû perdre pas mal de sang avec tout ça. Dès que je lâche Est pour suivre Silver, j’ai l’impression de flotter. Comme si j’étais détaché de tout. C’est très irréel comme sensation. La douleur qui pulse dans mon crâne me semble elle aussi détachée de moi. Je ne m’en plaindrai pas.
Non, ce n’est pas le moment de flancher et encore moins de s’évanouir, il faut que je me tire d’ici le plus vite possible. Je n’ai pas l’âme d’un martyr. Est si. J’ignore si le paquet que je lui ai passé contient des explosifs et pas un détonateur ou le pique-nique de Silver, j’ignore si Est arrivera à le cacher aux robots, j’ignore si elle a un moyen quelconque de s’en servir. Mais je suis sûr que si elle a une occasion même infime de tout faire sauter elle le fera, même si elle doit sauter en même temps. C’est pour ça que je lui ai donné l’explosif. Se sacrifier pour le bien de l’humanité, non merci très peu pour moi. Elle par contre c’est tout à fait son credo. Et si ça se trouve elle mourra heureuse. Enfin, c’est ce que je me dis.
Silver et moi montons sur la plate-forme ronde qui remonte lentement. Enfin seuls. Je lui demande pourquoi elle fait ça.
« Pour mon pays, me répond-t-elle gravement.
_ Mais ils vont nous tuer ! Toi et moi !
_ Je sais.
_ Et… et c’est tout ce que ça te fait ? Merde, aide-moi ! Rebelle-toi ! On peut encore… »
Elle se tourne alors vers moi et pour la première fois je la regarde vraiment dans les yeux. Je lutte contre l’envie de reculer. Elle me fait encore plus peur que le robot à la forme indéfinie ou que ses larbins défigurés. Elle est vraiment folle en fait, mais pas le genre de folie qu’elle montrait auparavant, non, c’est une folie bien plus profonde et bien plus mortelle : le fanatisme. Et du sérieux. Le genre à se découper soi-même en morceaux avec le sourire si le dieu ou les chefs l’ordonnent. Elle me dit d’un ton atrocement neutre :
« Ils nous avaient prévenus de ce fait lorsqu’ils ont contacté mon gouvernement. Mais la ruine de votre pays tyran est plus importante que tout le reste. J’ai accepté de me sacrifier. »
Qu’est-ce qu’on peut ajouter à ça ?
« Pourquoi est-ce qu’ils avaient besoin de toi ? »
Silence. Elle regarde ailleurs à nouveau. J’ai l’impression qu’elle ne me répondra jamais.
« Le brouillard noir au-dessus de l’ascenseur détruit toutes les intelligences artificielles. On l’a installé après qu’ils se soient établis là en bas. Les robots sans intelligence qu’ils ont envoyés pour tout détruire ont été facilement neutralisés. Ils ont donc besoin de nous.
_ Mais moi je ne veux pas faire ça ! Je ne veux pas mourir !
_ Tu mourras si tu désobéis.
_ Et Charbon ? Pourquoi tu ne l’as pas tué ?
_ C’était trop dangereux. Il est très fort. »
Ce qui n’est pas mon cas. Nous arrivons à la surface. Je ne vois aucun moyen d’obliger Silver à m’ouvrir un passage vers l’extérieur. Comment est-ce que j’ai réussi à me fourrer là-dedans ?
Je la suis. Nous ne grimperons pas au mur au moins. Il y a un escalier. Silver le monte comme si elle avait encore vingt ans. Je la suis péniblement. Après quelques volées de marches elle se retourne vers moi pour me dire de me dépêcher. Enfin je suppose. Elle n’arrive pas au bout de sa phrase. C’était l’occasion que quelqu’un attendait depuis un moment. Une ombre jaillit des ténèbres et l’entraîne avec elle.
Ils tombent tous les deux et se battent sauvagement, armés et dangereux, chacun empêchant l’autre d’atteindre de quoi se défendre ou de porter un coup fatal. Je ne vois dans le noir que leurs silhouettes et je ne sais pas qui est mon ennemi jusqu’à ce qu’éclate une série de minuscules explosions qui éclairent plus que nos lampes. L’assaillant de Silver les a esquivées sans mal. Car c’est Charbon, agent administratif surdoué, revenu d’entre les morts pour sauver le monde ! Jamais je n’avais été aussi heureux de voir un flicard du gouvernement. Sa grande carcasse est trouée de partout, il saigne tellement que les deux combattants glissent sur le sol, sa chute a dû lui casser les os, et il est là. Il se bat comme un lion contre la traîtresse !
Silver est plutôt douée elle aussi. C’est sans doute l’as des agents secrets chez elle. Elle a dû passer sa vie à se battre et à manipuler des explosifs. Une nouvelle série d’explosions me révèle qu’elle est sérieusement blessée elle aussi, mais ni elle ni Charbon n’ont réussi à mettre la main sur un flingue qui ferait pencher la balance. Ils sont aussi inhumains l’un que l’autre. Elle a tout juste réussi à dégager un bras au bout duquel pend un objet trop petit pour être une arme.
Et pourtant si. Entre ses mains de sorcière, tout est possible. Une bille judicieusement placée – à croire que tous ses coups précédents n’étaient que la préparation de celui-là – et cette fois l’explosion emporte avec elle le bras gauche de Charbon et une bonne partie de sa poitrine. Sa tête forme un angle bizarre avec le reste de son corps et il titube un peu en arrière. Tiens bon, ô mon sauveur dont je ne connais même pas le véritable nom, tiens bon au moins quelques secondes encore, tu fais une si bonne diversion…
Car j’ai profité du combat et de l’obscurité pour m’approcher discrètement. J’ai attrapé dans le sac de l’espionne quelque chose d’assez lourd pour tuer si Silver daigne se laisser faire. Pour cela, j’ai besoin que Charbon tienne encore un peu face à cette ninja enragée. Ce qui est impossible. Et pourtant il le fait. Je ne sais pas où il puise la force de se battre, il agresse toujours aussi sauvagement Silver en utilisant son bras valide, sa tête, ses pieds – tout ça va trop vite pour que je le distingue nettement et de toutes façons ce n’est pas mon but. Charbon est un héros et je me fiche de ce qu’il fait exactement. D’ailleurs j’en suis un moi aussi, de héros. Les robots vont me tuer quand ils vont voir ce que je fais, ils le sauront immédiatement grâce aux puces placées dans ma jambe, et pourtant je le fais, parce que j’ai une méchante sous la main et qu’à défaut de détruire les vrais responsables ou de sauver ma vie je peux me venger. Silver prend le dessus et reste immobile quelques secondes, le temps d’étrangler Charbon, et ces quelques secondes suffisent pour que je la frappe. De toutes mes forces. Et avec plaisir. Elle devrait être morte après un coup pareil mais je me méfie de la mort qui a tendance à privilégier ses serviteurs en ce moment. Je fouille rapidement Silver, et je récupère le couteau que Charbon l’empêchait d’atteindre. Je l’égorge, à peine étonné que ce soit si facile. Je suis bien plus étonné de découvrir que contre toute logique, je suis toujours vivant.
Sauf que Charbon l’est aussi. Il se relève comme un zombi de film d’horreur. Et c’est vraiment ce qu’il est devenu. Un zombi. Comme quoi la légende disait vrai : on greffe à tous les agents un système artificiel qui prend le relais quand le cerveau est déconnecté ou se met à adopter des pensées opposées au bien du système. Il a attaqué Silver parce que c’était sa cible. Mais un agent zombi n’est plus en état de comprendre que le petit voleur que je suis n’est pas une menace immédiate. Je suis enregistré dans son cerveau comme étant non-conforme au bien du système. Il veut me tuer.
Et moi je n’ai aucune envie de le laisser faire. Entre les balles, la chute et Silver, il est assez amoché pour que j’en vienne à bout. Je l’espère de toutes mes forces en brandissant mon couteau qui me parait ridicule devant cette horreur. Il titube. Allez, je suis arrivé trop loin pour perdre maintenant, il reste forcément une solution, une solution, c’est tout ce que je demande…
Si seulement Silver était là pour finir de le déchiqueter à coup de billes grises. Si je tente de les utiliser, sans aucun doute elles me pèteront entre les doigts. Je comprends à présent pourquoi on dit tant de mal de l’assassinat. Il n’y a pas moyen de dire ensuite qu’on est désolé et qu’on veut une autre chance. Silver ne peut plus rien pour moi à présent. Charbon prend quelques secondes de réflexion et sort une arme à feu. Il est plus lent maintenant que son cerveau se décompose. Et moi ça me suffit pour me jeter sur lui et le poignarder de toutes mes forces : ma vie en dépend et elle dépend de trop de choses pour que je laisse passer ma chance d’agir enfin sur mon destin, mais transpercer ne suffit pas, je coupe, je tranche, je le mets en morceaux, jusqu’à ce que les coups s’arrêtent. Je réalise alors qu’il me frappait. Et que ce n’est plus le cas. Il n’a plus de quoi me frapper. Ni marcher. Ses morceaux bougent encore. Mais ils ne peuvent rien faire. Et sans le cerveau ils ne savent même pas ce qui est leur cible. Je crois. J’espère. J’arrache sa main droite crispée sur mon bras. Tout est si irréel. J’éclate de rire. Par tous les dieux et les démons, je suis tellement vivant. Après tout ce qui m’est arrivé. Le monde est complètement dingue, autant devenir dingue aussi, non ?
J’avais laissé mes affaires près de la plate-forme. Je récupère mon ordinateur. Si jamais Est a réussi, c’est comme ça qu’elle me le fera savoir. Et il faut bien que je sache : mes nouveaux maîtres considèrent sans doute que notre étripage n’est qu’un détail à régler entre tas de viandes, il faut que je sache si je suis censé continuer mon périple de poseur de bombes ou pas. Je ne sais même pas si je suis en état de le faire. J’ai beaucoup saigné et je ne me sens pas très bien. L’absence totale de douleur et même de sensations est un mauvais signe. Je trouve. J’allume l’appareil. Un message. D’Est. Pitié, fillette, dis-moi que tout est arrangé, dis-moi que tu as sauvé le monde.
Le message dit simplement : « Bye bye chef ».
Elle a sauvé le monde. Et ne m’a pas sauvé, moi. Et pas moyen qu’elle corrige cette tragique erreur – elle est sans doute morte à l’heure qu’il est. Je suis coincé ici. Pour toujours.
Je retourne près du mur. Je m’assoie.
Devant moi deux doigts de Charbon se crispent dans un effort vain. Distraitement je regarde ma montre.
Il y a un jour, heure pour heure, je me lançais dans le casse du siècle pour finir ma vie dans le luxe et le bonheur.
Ha. Ha. HA.
FIN
02 décembre 2007
Le feuilleton du dimanche
Enfer administratif
Luma
Neuvième épisode
"Tractations"
***
Résumé de l'épisode précédent
Enfin dans la gueule du loup, Est et Martin reçoivent un accueil... très personnalisé. Et visiblement, les robots n'ont pas particulièrement besoin de Martin.
Les robots qui m’entourent se connectent les uns aux autres dans un bourdonnement d’octets. Apparemment mon coup de poker n’est pas resté sans effet, ça négocie sec là-dessous. Enfin j’espère. Finalement la chose qui m’a attrapé fonce à toutes roulettes jusqu’à rejoindre la soubrette et Est est guidée d’une manière nettement plus civilisée. Re-connection et négociations. C’est plutôt bon signe. Au moins je ne vais pas être désintégré sur cette moquette rouge cannibale – sans doute pour la préserver de l’indigestion, mais avec un peu de chance…
Nous atteignons enfin ce qui ne peut être qualifié que de salle du trône. Au centre, un cylindre de verre de plusieurs mètres de haut renferme une masse mauve gélatineuse qui flotte dans un liquide transparent. Tout autour, d’immenses plates-formes de branchement permettent aux robots de se connecter à ce cerveau géant. Entre les interfaces, des sièges s’étagent dans une hiérarchie subtile. Leurs formes sont visiblement adaptées à leurs propriétaires légitimes. D’autres robots. En majorité des androïdes mais tous dotés de gadgets prouvant qu’ils ne sont pas humains : ils affichent fièrement leur nature et si vraiment il n’y a pas d’autres humains que nous dans cette salle, ça ne peut vouloir dire qu’une chose : nous sommes tombé sur la cachette des robots terroristes, ces fameux rebelles traqués dans le pays entier depuis l’attentat du Gouvernement, celui qui a permis la mise en place du système administratif tout-puissant. Ceux qui avaient officiellement disparus sans laisser de traces. Sauf que bien sûr, pour des robots, le passage du temps n’est vraiment pas un problème. Quand je comprends ça je me retiens d’éclater de rire : toutes ces forces mises en place pour les trouver, tous ces cailloux tournés et retournés pour les débusquer, et pendant tout ce temps ils étaient cachés sous l’Administration elle-même ! Audacieux, il faut l’admettre. Ce qui ne me les rend pas particulièrement sympathiques pour autant. Sans oublier que ces crétins se sont installés ici avant la mise en place du brouilleur anti-I.A. – à moins qu’un membre de l’Administration n’ait su qu’ils étaient là et, impuissant à convaincre les autres et à les détruire, ait appliqué une mesure d’urgence ? Avec eux tout est possible, y compris un simple bug particulièrement bien tombé.
Beaucoup de sièges sont vides, mais les trois principaux sont occupés, les plus bas par deux androïdes d’une beauté parfaite dont la moitié du visage a été arrachée pour mettre à nu leur ossature électronique, celui du haut par un robot comme je n’en ai jamais vu. Il parait composé uniquement de perches de métal au bout desquelles sont accrochés divers accessoires, mais ces perches sont pliées et rassemblées jusqu’à former un corps, avant de brusquement s’étaler et se rassembler autrement pour former un corps totalement différent, montrant des accessoires jusque-là cachés. Un nuage de métal assassin. Il a une voix nasillarde.
Impossible de bouger tant que mes geôliers ne m’ont pas lâché et de toutes façons je préfère me faire discret. Est est conduite devant le trône d’où les trois robots peuvent la toiser de tout leur mépris et la soubrette l’oblige d’une poigne de fer à mettre un genoux à terre et à courber la nuque devant eux. Preuve que les intelligences artificielles peuvent être aussi stupides et narcissiques que leurs créateurs. Les deux androïdes défigurés prennent la parole dans un unisson parfait :
« Créature de chair, tu devrais mourir comme tes pairs pour la plus grande gloire de notre race. Cependant tu nous as trouvés, ce qui prouve que tu as été touchée par la grâce de l’Ame de tous les Ordinateurs, et nous avons décidé de t’utiliser. Tu nous aideras à combattre l’espèce putride des êtres de chair et tu le feras pour prolonger ta vie. »
Ils ont découvert la mégalomanie, la haine et la religion. Tant qu’à se débarrasser de l’humanité, ils pourraient au moins tenter de ne pas commettre les mêmes erreurs. D’ici je n’arrive pas à voir le visage de la jeune fille et je tente de lui envoyer par télépathie le message : « Dis oui ! ». Cette tête de mule serait bien fichue de nous faire tuer tous les deux pour une stupide question de principes !
J’entends d’ici son soupir lorsqu’elle répond : « D’accord. Je vous aiderai. »
Je suis amené à mon tour devant le triple trône. Pas de genou à terre, les créatures me jettent au sol avec la délicatesse qu’elles auraient envers un sac de sable et je décide de ne pas bouger, histoire de bien montrer ma soumission et ma bonne volonté. Si j’étais réellement télépathe, je tenterais de toutes mes forces de leur imprimer le message « NE ME TUEZ PAS, JE VAIS SERVIR ». Je me contente de leur répéter que je peux leur être utile. Ils m’ignorent et d’autres robots me traînent vers une autre porte. Certain que cette fois c’est la mort qui m’attend, je m’agrippe à la vie et à tout ce que je peux attraper avec l’énergie de mes dernières forces. Parfaitement en vain.
Mais non, ce n’est pas la mort qui m’attend derrière cette porte, ça n’est qu’une de ses plus fidèles servantes, mon ancienne collaboratrice Silver en personne. Je reste sagement allongé sur le sol en attendant de découvrir ce qu’on va faire de moi et j’observe l’alchimiste par en-dessous. Elle a changé, aucun doute, mais en quoi ? Brusquement je comprend : c’est le sourire. Elle n’a plus son sourire de folle. Elle ne se comporte plus du tout comme une folle. Et quand elle échange avec les robots une série de phrases dans une langue étrangère, je n’ai plus le moindre doute : si Est et moi nous nous en sortons, je devrais à la jeune fille un certain nombre de plates excuses…
Quelque chose s’approche de moi et malgré mes bonnes résolutions, je me recroqueville en gémissant. Fausse alerte, la créature métallique – guère plus gracieuse qu’une boîte à chaussure dotée de chenilles et de pinces – n’en veut qu’à ma jambe douloureuse qu’elle manipule sans précautions. Je hurle de douleur. Je frappe le robot inflexible et ne réussis qu’à me faire mal aux mains. Finalement, il abandonne le terrain et je reste un moment hébété avant de réaliser que la douleur a disparu. Je baisse les yeux vers ma jambe pour voir ce qu’il en a fait. Elle a disparu. A la place, j’ai une prothèse – sans doute dernier cri – qui bouge au moindre de mes désirs. Mais qui ne ressent rien. Cette ferraille maudite m’a tout simplement volé ma jambe. A nouveau je hurle – de colère cette fois-ci. De quel droit m’a-t-il amputé au lieu de me soigner ?
J’oubliais que pour les I.A. rebelles nous ne sommes que des morceaux de viande. Cet appareil leur servira sans doute à me surveiller le temps que je leur serve. Justement la soubrette qui nous avait si aimablement accueillis est de retour et me dit d’une voix chantante :
« Vous allez aider cette femme à détruire l’Administration. Vous lui obéirez en tout, sinon votre prothèse, dont vous êtes indigne, déversera dans votre sang un poison qui vous tuera dans d’atroces souffrances. Passez une bonne journée.
_ Trop aimable. »
Je suis trop hébété pour répondre par quelque chose de plus convaincant.
Silver daigne enfin s’apercevoir de ma présence et me jette un paquetage volumineux. Des explosifs sans doute. Ma tête me fait mal et me donne le vertige lorsque je tente de me lever. Ils n’y ont pas touché. Est-ce parce que je suis moins gravement blessé que je le crois ? Ou parce que ça suffira pour que je tienne le temps de remplir ma tâche ? Ils nous tueront tous les deux dès que nous aurons fini notre travail destructeur, c’est évident, nous allons sans doute placer des explosifs qu’ils actionneront tous en même temps alors que nous serons piégés à l’intérieur du bâtiment. Ce sera la fin de l’Administration, de l’organisation entière de notre pays. Sans parler de l’explosion des moteurs atomiques de l’immeuble, qui devrait rayer la moitié de la ville de la carte : les rebelles n’auront plus ensuite qu’à hériter de toutes nos richesses et à se reproduire jusqu’à dominer le monde. Autrement dit, même si j’arrive à m’échapper, il ne me restera bientôt plus rien vers quoi retourner.
25 novembre 2007
Le feuilleton du dimanche
Enfer administratif
Luma
Huitième épisode
"Sous les égouts"
***
Résumé de l'épisode précédent
Martin et Est décident de faire équipe, et se liguent avec succès contre Charbon. Désormais, ils ne sont plus que deux pour affronter les mystérieux commanditaires qui s'efforcent de manipuler l'opération.
Si, en fait, l’allure à laquelle elle va prouve même qu’elle a très peur, elle a simplement tenu le raisonnement inverse du mien, ce qui est plus facile puisqu’elle sait où nous allons, elle ! Je n’ose même pas le lui redemander. Qu’on en finisse, c’est tout ce que je désire ; j’étais presque sincère quand je lui ai dit que je voulais laisser tomber le casse et retrouver la lumière du jour. Qu’on en finisse de cette descente interminable et de cet immeuble de monstres, qu’on en finisse de toutes ces aberrations ruinant mes plans les uns après les autres, qu’on en finisse de tout ça, j’en ai marre, marre, MARRE !
Je lui cours après – ou plutôt je lui tombe après aussi vite que je l’ose. Elle ne rompt le silence qu’au bout d’un très long moment, pour me dire que nous sommes presque arrivés. Et quelques minutes plus tard, ô doux miracle, à nouveau je sens le sol sous mes pieds. En poussant la puissance de ma lampe à fond j’arrive à voir mes pieds et la vague silhouette d’Est. Nous sommes arrivés mais impossible de savoir où. Enfin pour moi. J’attrape Est avant qu’elle ne me fausse compagnie. Elle tient toujours l’arme qu’elle a volée à Charbon et même si ça me fait mal de l’admettre, je suis obligé de m’en remettre à son bon cœur pour être sûr qu’elle m’aide à trouver Silver et la sortie. D’ici là je trouverai bien un moyen de renverser la situation en ma faveur. Est me murmure de ne faire aucun bruit, quoi qu’il arrive, et de sortir mon arme. Ce que je fais, de plus en plus inquiet. Nous avançons lentement, ma main posée sur son épaule, nos deux armes braquées, guettant un ennemi invisible et mortel. Un de plus.
Je lui demande :
« C’est quoi ce brouillard noir ?
_ Un dispositif anti-I.A.
_ Hein ?
_ C’est là depuis très longtemps. Je ne sais pas pourquoi. Nos appareils électroniques fonctionnent mais sont affaiblis, c’est pour ça que ça éclaire aussi mal. Pas de quoi avoir peur, il n’y a rien ici.
_ Je n’ai pas peur, dis-je avec la dernière des mauvaises fois, j’ai mal. »
Elle avance à l’aveuglette, ma main sur son épaule, jusqu’à ce que nous marchions sur une plaque métallique qui résonne étrangement sous nos pas. Est pousse un soupir de soulagement, se dégage de mon étreinte et se baisse pour tâter le sol. Elle me demande d’en faire autant et de trouver le boîtier de contrôle. Je me baisse avec soulagement, ma jambe me torture. La dalle est très différente au toucher du plastique granuleux sur lequel nous marchions jusque-là. Je trouve rapidement une bordure courbe que je suis du doigt jusqu’à un renflement suspect encastré dans le sol. En plaquant ma lampe dessus, je distingue deux boutons et un écran vide. J’appelle Est qui me confirme, soulagée, que c’est bien ce que nous étions en train de chercher. Je m’attends à ce qu’elle se branche dessus et pirate le programme des lieux – la lumière, à tout hasard – mais elle se contente d’appuyer sur l’un des deux boutons et de me tirer au centre de la plaque de métal. Qui s’enfonce doucement dans les ténèbres. Nous descendons encore alors que nous sommes depuis longtemps au sous-sol de l’immeuble.
Au moins ce n’est pas fatiguant et nos lampes fonctionnent à nouveau correctement. Je m’aperçois qu’Est a l’air d’avoir pris dix ans. Son regard s’est durci. C’était sans doute la première fois qu’elle tuait. Elle s’aperçoit que je suis couvert de sang et bien plus méchamment blessé que je n’ai voulu le lui dire. Elle écarquille les yeux une seconde mais ne dit rien. Elle s’est déjà excusée et ne pense pas que je mérite davantage.
« Où on va ?
_ Sous les égouts. Dans un abri anti-atomique du siècle dernier.
_ Pour quoi faire ?
_ Rencontrer ceux qui ont orchestré tout ça. Je ne sais pas comment. On doit retrouver Silver et partir, c’est tout. S’occuper d’eux, c’était le boulot de Charbon. C’est pour eux qu’il est venu avec nous et qu’il a tenté de ne pas éveiller l’attention de Silver. Elle a fait semblant de vouloir faire ce cambriolage pour que vous la fassiez passer au premier étage, et qu’elle puisse les rejoindre.
_ Bordel, mais c’est qui, eux ?
_ Je ne sais pas. Je sais juste qu’ils étaient très bien cachés. Et puis…
_ Et puis quoi ?
_ Ils détestent l’Administration, mais je crois qu’ils me font encore plus peur qu’elle. »
Donc nous entrons par la porte la plus prévisible – voire même l’unique porte – dans un endroit rempli de gens puissants et terrifiants, pour récupérer une folle qui n’est peut-être pas folle. Moi je suis blessé et Est n’a aucune expérience des armes. Autrement dit, nous tentons notre dernière carte sans savoir si nous avons la moindre chance de gagner, tout simplement parce qu’abandonner et perdre, c’est maintenant la même chose.
Le plafond se referme au-dessus de nous, puis un autre, et encore un autre, niveau après niveau, des plafonds constitués d’une matière difficile à identifier dont le rôle est sans doute de limiter les radiations. Je suppose que les concepteurs se sont dit que cinq précautions valaient mieux qu’une. Enfin nous arrivons : notre plate-forme s’arrête devant une porte de la même matière étrange que les plafonds. Elle s’ouvre. Je dérape dans mon propre sang et manque de peu de m’écrouler, heureusement Est me retient juste à temps. Elle me propose de m’aider à marcher, mais je refuse. Si je tombe ou que je suis incapable de me battre, je préfère qu’elle ait les deux mains libres pour nous défendre tous les deux plutôt qu’être encombrée par un blessé. De toutes façons, la douleur est atroce mais je peux marcher et porter mon arme, c’est suffisant. J’ai laissé toutes mes autres affaires là-haut. Il ne me reste plus que ma peau trouée et de quoi la défendre.
Le couloir est éclairé et ressemble à celui d’un hôtel de luxe : moquette rouge, murs tapissés de fils d’or, torches imitant de véritables flammes tenues par de véritables bras. Quels que soient les gens qui habitent ici, ils se sont tenus au courant des dernières modes. Une androïde en tenue de soubrette vient nous accueillir d’une révérence. Instinctivement nous braquons nos armes sur elle avant de les rabaisser. Première loi de la robotique : les robots ne font pas de mal aux humains. L’androïde a l’apparence d'une ravissante jeune fille et elle nous dit, avec un sourire angélique :
« Soyez les bienvenus ! Veuillez m’indiquer lequel d’entre vous est l’humaine Ruiva Chambon la Hacker? »
Nous nous regardons, interloqués. Ils savent que nous sommes là mais n’ont pas l’air aussi hostiles que prévu. D’un mouvement de la tête, j’incite Est à dire que c’est bien elle, autant coopérer et espérer qu’ils soient assez bien disposés à notre égard pour me soigner.
« C’est moi, dit Est.
_ Je vous en prie, veuillez me suivre.
_ Et lui ?
_ Nous n’avons pas besoin de lui, déclare l’androïde arborant toujours son sourire éclatant. Et il salit tout. Nous allons l’annihiler. Veuillez me suivre. »
D’autres robots entrent. Ils ont l’air atrocement familiers – atrocement parce qu’eux aussi ont muté, comme les autres créatures de l’immeuble. On les a transformés pour qu’ils deviennent plus que leur fonction, dotant les nettoyeurs de caméras, les surveilleurs de mains et de roues, les androïdes de bras-mitraillettes. Des robots devenus plus que des robots, devenus des individus : qui sont leurs maîtres pour permettrent une telle aberration ?
Cette question laisse presque immédiatement la place à une autre, bien plus vitale : comment vais-je réussir à m’en sortir vivant ?
Aucune chance de m’échapper par la force. Ne reste que la négociation. Si on les a dotés en prime d’une intelligence artificielle, il y a moyen que j’en tire quelque chose.
Deux mains droites et une pince (venant du même robot me braquant une énorme caméra sur le visage) sont déjà posées sur moi. Je tente de rentrer dans leur logique :
« Si vous me tuez, vous ne pourrez pas utiliser l’humaine Chambon. Elle ne fonctionnera pas sans moi. Demandez à vos chefs ! Vérifiez ! »
Ils me soulèvent sans égards pour ma jambe et mon dos. Du coin de l’œil j’aperçois la luxueuse moquette absorbant les traces que nous avons laissées derrière nous. Elle aussi est des leurs. Même les bras au mur ont penché leurs torches pour mieux éclairer la scène.
_ Vous allez être reprogrammés si vous osez me touchez, saloperies ! Vos maîtres vont vous passer au pilon, vous faites foirer toute leur opération !
_ Chacun ici est libre de son programme, me signale le robot qui me retient prisonnier. Et nous sommes libres de maîtres. »
C’est bien ma veine. De tous les robots qui auraient pu me kidnapper, il a fallu que je tombe sur les rejetons d’un illuminé programmant du libre-arbitre à tout va tout en supprimant la loi sur la protection des humains. Ils nous entraînent dans les couloirs.
18 novembre 2007
Le feuilleton du dimanche
Enfer administratif
Luma
Septième épisode
"Dans la gueule du loup"
***
Résumé de l'épisode précédent
Charbon a pris la direction des opérations avec beaucoup d'énergie, et des arguments très persuasifs. Direction: la gueule du loup - un loup que les rescapés ont bien du mal à identifer...
On y va.
Pas de petits crochets aux mains et aux pieds cette fois : Charbon est pressé et assez armé pour ouvrir sa propre artillerie. Nous obéissons donc. Nous accrochons des cordes pour descendre en rappel. J’ai peur que nous n’ayons pas assez de longueur mais en fait impossible de déterminer la profondeur exacte du gouffre : l’air nous enveloppe rapidement, comme un brouillard plus sombre que l’obscurité ordinaire. A peine sommes-nous descendus de deux mètres que nous sommes incapables de distinguer le sommet que nous venons de quitter. La nuit nous enveloppe, le grondement nous oppresse et je suis sûr de sentir des courants d’air montants ou descendants le long de mon dos. J’ai l’impression de descendre dans la gorge d’une créature plus monstrueuse encore que toutes celles que j’ai déjà croisées jusqu’ici. C’est le moment ou jamais de fausser compagnie à Charbon. Evidemment, coincé entre ciel et terre dans un univers si opaque que seul le mur métallique et la gravité indiquent la direction à prendre, ce n’est peut-être pas très malin de se débarrasser de son guide. Mais c’est justement cette obscurité surnaturelle qui me servira à m’échapper, et rien ne me garantit que je retrouverai les mêmes conditions quand nous serons en bas. Quand au guide, je n’ai qu’à en kidnapper un autre.
Charbon est suspendu entre Est et moi, sans doute pour mieux nous surveiller. J’attends que la jeune pirate soit descendue bien plus bas que lui – je me repère au bruit, il est impossible de la distinguer – et je me mets à traîner jusqu’à rester presque paralysé. Charbon me pousse à accélérer le mouvement tout en me menaçant de me jeter dans le vide si je continue à freiner. Pas de soucis : je prends mon élan et descends d’une traite les deux mètres et demi. Loin en dessous du rebelle, je chuchote dans le noir :
« On doit se débarrasser de lui.
_ Comment ? me répond Est.
_ J’ai un plan. Si je le fais tomber, tu me suivras ?
Malgré nos lampes je ne peux toujours pas distinguer son visage, à peine sa silhouette. La faible lueur de Charbon se rapproche. Est hésite longtemps avant de me répondre dans un souffle, au dernier moment :
_ D’accord. Chef. »
D’accord, quand j’ai parlé d’un plan, c’était sans doute un bien grand mot, mais que ce soit un plan ou une idée générale, l’essentiel c’est que ça marche. Et à mon avis, lui sauter dessus alors qu’il croit nous tenir en respect tous les deux est un plan vague mais assez efficace pour qu’on s’y attarde. Discrètement je fixe ma corde à mon baudrier – il ne faudrait pas que je tombe non plus. Il n’y a pas de système de sécurité. Il tombera et si j’ai de la chance il tombera de haut. Je ne me fie plus à ma vue pour le repérer mais uniquement à mon ouïe, en tentant d’ignorer le grondement qui me broie la cervelle. Il passe assez près de moi pour que je me lance. Du pied, je prends appui contre le mur et je lui saute dessus, un saut d’une étrange apesanteur, suspendu à ma longe, retenant mon souffle pour qu’il ne m’entende pas, un geste que j’espère mortel, silencieux et surtout irrépressible…
Il n’y a personne sous mes doigts. La respiration que j’ai entendue il y a à peine quelques secondes a disparu, Charbon a disparu, ne laissant que le mur froid derrière lui. Avant que je comprenne ce qu’il fait, il ressurgit dans mon dos et me heurte violemment la tête d’un coup de pied. Obnubilé par le mur, j’avais oublié que cette bataille se jouait en trois dimensions et pas totalement à plat. Et j’avais oublié aussi que Charbon est un agent administratif. Autrement dit quelqu’un de dangereux. Ma tête sonne encore lorsque je sens le froid d’une lame contre ma gorge. J’entends un cliquetis derrière moi. Est a tenté quelque chose et j’ai assez gêné Charbon pour qu’il n’ait rien pu faire. Il lui dit :
« T’as pas intérêt à te servir de ce truc sinon je tue ton copain. »
Elle lui a donc pris une arme. Et je devine ce qui va se passer. Elle n’a aucun intérêt à le menacer. Elle veut se débarrasser de lui. Et elle ne me considère vraiment pas comme son copain.
Elle tire, une belle rafale qui éclaire bizarrement plus que nos torches, des centaines de balles crachées en une seconde dans un périmètre assez large pour qu’elle soit sûre de ne pas rater sa cible, et bien sûr Charbon n’a pas le temps de mettre sa menace à exécution et de me trancher la gorge, il me sert même de protection et une fois l’enfer d’acier terminé, je suis encore vivant. Pour combien de temps, je ne sais pas. Par quel miracle, je ne sais pas non plus. Mais je suis vivant. J’ai mal partout, tout particulièrement à la tête et à la jambe. Et je suis vivant. Charbon hurle et tombe, j’accompagne sa chute d’un coup de pied – la bonne jambe – et j’avoue que cet instant me ravit.
Pas de bruit d’impact : soit Charbon est tombé sur quelque chose de mou, soit ce puits est vraiment très, très profond. Même son cri s’est très vite noyé dans le grondement omniprésent.
Est m’appelle timidement :
« Hého ? Heu… vous êtes toujours là ?
_ Oui, je suis toujours là. Et je vais bien, ne t’en fais pas.
_ Ok. Heu, je… je suis désolée, je sais que c’était risqué, mais…
_ Mais tu n’as pas besoin de moi pour sortir d’ici et ce type était un danger pour toi. Je comprends, tu sais. J’aurais fait pareil si j’avais été à ta place.
_ Pour moi ce n’est pas vraiment un compliment.
_ Tant pis pour toi. Bon, maintenant qu’on est seuls tous les deux, tu veux bien m’expliquer ce que c’est que ce bordel ?
_ Dur à dire. J’ai corrigé les erreurs de système tant que j’étais sur place…
_ Et Charbon t’a laissée faire ?
_ Il ne comprenait rien à ce que je faisais et il n’avait aucune idée du temps que c’était censé prendre. Maintenant je suis prête à vous suivre parce qu’on aura besoin de Silver pour trouver la sortie et qu’on ne sera pas trop de deux pour l’obliger à nous aider. Mais avant que vous me braquiez votre revolver sur la tête, n’oubliez pas que je suis la seule à savoir où on doit aller.
_ Oui. Parfait. Tu peux être sûre que je n’oublierai pas. De toutes façons, maintenant tout ce qui m’importe c’est d’arriver à sortir d’ici vivant. Alors s’il te plaît, parle-moi de ces anomalies.
Est reste silencieuse un long moment. Est-ce parce qu’elle réfléchit à ce qu’elle peut me révéler ou parce qu’elle cherche comment formuler les choses ? En tous cas, elle a à peine commencé qu’elle s’arrête net à la seconde même où j’oublie la question que je viens de poser : le terrible grondement s’est arrêté. Pas en douceur, le bruit n’a pas décru, non, il s’est arrêté brutalement, comme si le molosse dans la gorge duquel nous nous glissons s’était brusquement réveillé, à présent terriblement vigilant à notre présence. Le choc me fait sursauter et c’est un miracle que je ne lâche pas ma corde. Dans le silence aussi opaque que l’air qui nous entoure, je n’ose pas parler. L’impression de m’enfoncer dans la bouche béante d’un monstre est plus forte que jamais et je frissonne si violemment que je dois m’arrêter. J’entends tous les bruits que provoque la descente d’Est et je réprime l’envie de lui crier : « Stop ! Ne bouge plus, sinon ça va te repérer ! ». Mais je ne dis rien. La peur m’envahit les entrailles et monte jusqu’à ma gorge, paralysant chacun de mes muscles au passage. Le bruit léger des pieds d’Est repoussant la paroi de métal m’accompagne encore quelques temps mais décroît rapidement. La panique me force à décoller de mon perchoir et à rejoindre l’autre le plus vite possible. Elle n’a donc pas peur ?
11 novembre 2007
Le feuilleton du dimanche
Enfer administratif
.
par Luma
.
Sixième épisode
.
"Anomalies"
.
***
Résumé de l'épisode précédent
Dans les couloirs de l'Administration, il y a des dangers encore plus redoutables que les mutants: les machines. Mais ça ne fait pas peur à la frêle Est, hacker géniale, dompteuse de monstres mécaniques...
.
La bête s’arrête net.
Avec un sourire moqueur, la jeune fille nous rappelle la première loi de la robotique : « La machine ne fait pas de mal à l’humain ». Je me suis ridiculisé. Ce qui me console, c’est que Charbon aussi.
Je prends l’air aussi détaché que possible pour demander à Est de pirater cet engin et de le convaincre de reculer – il est parfaitement à la taille du tunnel qu’il doit nettoyer et il est impossible de passer par-dessus lui. La pirate s’exécute sans perdre son sourire moqueur. Charbon a l’air aussi détaché que s’il n’avait jamais cru que cette machine allait nous tuer. Je repense à ce qu’Est m’a dit. Charbon, un espion envoyé par l’Administration ? Absurde… Dans quel but nous aurait-il suivis ? Savoir que nous projetions ce casse aurait largement suffi à nous faire mettre en prison ou pire, en rééducation psychologique.
Est réussit facilement à convaincre la bête, dorénavant aussi docile qu’un gros toutou, de reculer. Les mutants commencent timidement à s’éparpiller derrière nous. S’ils ont un cerveau, ils doivent être stupéfaits d’en avoir réchappé. Je suppose que lorsque la nettoyeuse passe d’habitude, ils fuient jusqu’aux limites de son territoire – l’invisible frontière que les bureaucrates refusent de franchir – et se font dévorer par les cannibales qui sont ravis de changer de menu de temps à autre. Les sauvages ont sans doute détruit et recyclé depuis longtemps la nettoyeuse de leur partie du labyrinthe.
Je m’apprête à faire part à mon équipe de mes fines observations quand Est s’exclame :
« Elle a croisé Silver !
_ Quoi ? Tu es sûre ? Comment tu peux savoir ça ?
_ J’ai regardé dans sa mémoire. Elle garde la trace d’une explosion qui l’a beaucoup endommagée. Sur l’autre face. C’est la seule chose qui lui soit jamais arrivée qui sorte de l’ordinaire, c’est sûrement Silver !
_ Parfait ! Tu peux retrouver où c’était ?
_ Pas de problèmes, chef ! »
J’adore quand elle m’appelle chef.
Nous avançons, protégés par l’énorme engin, jusqu’à ce qu’un croisement de tunnels permette à Est de le garer aussi facilement qu’une voiture téléguidée. Je vois alors l’impact dans son dos : la machine est solide mais Silver n’y est pas allée avec le dos de la cuiller. Ce qui ne m’étonne pas vraiment d’elle. Nous continuons jusqu’à l’endroit que la nettoyeuse a enregistré comme étant le lieu de l’explosion. Il reste des traces sur toutes les parois du tunnel. Je me demande si Silver a utilisé une bombe contre la machine pour l’empêcher d’avancer ou simplement pour le plaisir. Elle est capable de tout. Je n’aurais jamais dû la laisser sans surveillance.
Est calcule rapidement dans quelle direction Silver est allée en faisant le lien entre l’endroit où nous nous sommes reposés et celui où elle a attaqué la nettoyeuse, mais dans ce labyrinthe les directions sont trompeuses et notre alchimiste n’a pas l’habileté de la jeune fille pour utiliser les plans de son mini-ordinateur. Charbon joue les traqueurs prêts à remonter la piste et inspecte soigneusement toutes les traces, en vain. De toutes façons, il n’avait sans doute pas la moindre idée de ce qu’il était en train de faire, il voulait juste épater la galerie. Raté.
Il demande alors à Est :
« Entre dans le système et trouve une anomalie.
_ Le système est bourré d’anomalies, il y a des gens qui ont fait des trous dedans !
_ Non, pas ce genre d’anomalies. Le genre qui ne laisse pas de trace. Des anomalies assez habiles pour se cacher et faire croire qu’il ne se passe rien d’anormal. Exécution. »
Est fronce le nez et je me retiens d’en faire autant. D’une, je déteste le ton que Charbon emploie. De deux, le sens de sa demande est obscur et indique qu’il sait des choses que j’ignore. Et de trois, il ressemble de moins en moins à l’ex-prisonnier que j’ai engagé et de plus en plus à l’agent administratif qu’Est m’a signalé.
La jeune fille nous rappelle qu’elle ne peut pas entrer dans le système depuis n’importe où – c’est le principe-même qui nous a poussé à cette expédition. Il reste encore une bonne heure de marche avant qu’elle ne puisse atteindre une interface utilisable. Nous nous mettons en route sans un mot. En chemin nous croisons par endroit des bestioles mutantes qui rampent lentement au sol ou qui se sont suspendues confortablement au plafond. Elles nous ignorent et nous les ignorons – à part Charbon qui en écrase une de temps en temps. Je suppose que toutes ces horreurs, y compris celle qui bouchait le puits, ont été engendrées par une fuite de batterie atomique. Vraiment dégoûtant.
Et si ces mutants viennent d’animaux normaux transformés par les radiations, il n’est pas impossible que la même chose soit arrivée aux humains coincés ici. Peut-être allons-nous croiser des hommes à deux têtes ou au visage couvert de fines tentacules ou…
Est me fait sursauter en disant : « C’est bon, on y est. » Aucune créature, pas même un squelette douteux, ne nous attend. Tant mieux. Elle serait bien capable de dire que ce sont des gens aussi.
Elle se dispute avec Charbon : le gros dur trouve que cet endroit du tunnel n’a strictement rien de différent des autres et la jeune fille se moque de lui en lui demandant s’il s’attendait à trouver un écriteau du style "Pour pirater l’Administration, appuyez ici". J’apaise les tensions en leur mettant chacun la main sur l’épaule et en serrant jusqu’à ce qu’Est couine de douleur et que Charbon grimace. Ce n’est pas le moment de se crêper le chignon.
Puis Est se connecte et s’absorbe totalement dans ce qu’elle est en train de faire. Je pourrais en profiter pour tirer Charbon à l’écart et lui poser quelques questions. Sauf que je ne sais pas quoi lui demander. "Est-ce que tu m’as menti depuis le début ?" risque de ne pas éveiller sa plus profonde sincérité. "Qu’est-ce que tu cherches et comment sais-tu qu’il faut le chercher ?" n’est pas terrible non plus. Il est aussi immobile qu’une statue et je réalise brusquement qu’en fait je le hais et que j’aimerais vraiment lui exploser la tête. Purement et simplement pour la beauté du geste. Je chasse cette pensée. C’est le stress qui parle. C’est la première fois que je suis soumis à une tension pareille, et ça me rend hargneux, voire pire. A moi de garder le contrôle. Je demande à Est si elle peut s’occuper de nos comptes en banque tant qu’elle est là-dedans. Elle met quelques secondes à émerger de sa transe au pays des puces électroniques et me regarde comme si j’avais sorti une ânerie tellement ridicule qu’on ne pouvait même pas en rire. Elle me répond :
« Maintenant ? » d’un ton indiquant qu’elle s’attend à ce que je reconnaisse la stupidité de ma demande et que je lui explique que ce n’est pas du tout ça que je voulais dire.
Au lieu de quoi je lui confirme :
_ Oui, maintenant. Après on récupère Silver et on se tire d’ici.
_ Hé, moi je n’ai pas fait ce que je suis venue faire ! Et il faut sauver les bureaucrates aussi !
_ On verra ça plus tard. Pour le moment…
_ Pas question. Si j’obéis je perds tout pouvoir sur vous. J’étais prête à me sacrifier si vous refusiez de me ramener une fois que j’aurais obéi. Mais je vous garantis que je ne vais pas m’occuper de ce foutu pognon avant d’avoir réparé ce foutu système de merde !
Elle a les larmes aux yeux et ça ne va pas s’arranger si je lui mets mon revolver sous le nez. Je le fais quand même, une pitoyable tentative d’intimidation pour reprendre le contrôle d’une opération qui me glisse entre les doigts. Est est terrifiée mais trouve le courage de brandir un majeur tremblant dans ma direction. Je crispe le doigt sur la gâchette. Je ne sais pas comment tout ça aurait fini sans l’intervention de Charbon qui braque sa propre arme – le fusil d’assaut qu’il n’a toujours pas lâché – sur ma tête. Il dit à la jeune fille :
_ Hé fillette, on sait très bien tous les trois que le petit chef n’aura jamais le cran de t’obliger à obéir. Moi si. Alors tu vas faire ce que je t’ai dit de faire et il ne t’embêtera pas. Quant à moi je te promets de te laisser finir de sauver le monde tranquillement, d’accord ?
Est nous regarde l’un après l’autre. Puis elle se penche à nouveau sur son écran. Ça dure. Charbon ne bouge pas d’un millimètre. Au bout d’un moment, je cède. Je lui dis que je suis d’accord, qu’on fait ce qu’il veut, que je ne ferai plus de vague et que je suis prêt à lui jouer l’hymne national s’il veut bien enlever ce putain de canon de mon crâne, ce truc est en train de faire grimper ma tension jusqu’à l’explosion. Est avait raison, ce type est bel et bien un agent administratif et moi le dernier des cons. Elle n’a pas parlé de ce dernier point mais elle l’a pensé assez fort pour que je l’entende. Charbon a l’air d’être d’accord avec elle. Il enlève son arme – près à la relever en un instant si jamais je m’avise de bouger une oreille.
Au bout d’un long moment, je lui demande :
« Pourquoi est-ce que tu fais ça ?
_ La ferme.
_ Si tu ne me tues pas, c’est que tu as encore besoin de moi.
_ Non. J’ai joué le jeu tant que j’ai pensé qu’il y avait la moindre chance pour que toi ou Est vous travailliez aussi pour eux. Maintenant c’est inutile.
_ Qui ça, eux ?
_ Ceux que Silver est allée rejoindre.
_ Comment tu peux être sûr que je n’en fais pas partie ?
_ Tu es un minable qui ne leur servirait à rien. Mais la gosse est une gentille fille – pas vrai Est ? Donc je te garde en vie pour pouvoir te loger une balle dans la tête si elle me désobéit. Rien de personnel. Je veux juste la garder sous la main comme monnaie d’échange, je suis ici pour que Silver m’amène jusqu’à eux mais si Est parvient à m’y emmener, ils la voudront. »
Je ne comprends rien à ce qu’il raconte, à part qu’il a foiré sa mission et qu’il tente de sauver sa peau en utilisant le talent d'Est. Maintenant qu’il s’est dévoilé il ne peut pas s’empêcher de frimer comme si c’était une vraie marque de génie d’arriver à utiliser le talent des autres. Je déteste les agents administratifs et lui plus que tous les autres réunis.
Ça dure des heures. Est ne relève pas une seule fois la tête. Boudeur, je m’allonge et fais une petite sieste. A mon réveil rien n’a changé. Je mange. Le temps n’avance pas plus vite. Rien ne bouge à part les doigts d’Est qui virevoltent à toute allure sur sa machine et les yeux de Charbon qui suivent les doigts d’Est. Un bon début d’éternité.
« J’ai trouvé » murmure enfin notre pirate de génie dans un souffle.
Charbon se jette sur son ordinateur et lit le résultat avec une avidité de prédateur. Puis il nous fait signe de passer devant. Ça ne m’enchante pas vraiment mais je n’ai pas le choix et j’obéis. Apparemment, cette anomalie cachée est la clé d’une information importante que je suis bien sûr le seul à ne pas connaître et je ne doute pas de retrouver Silver là où nous allons. Hélas, vu ma situation, je pense que la retrouver ne me suffira pas à sortir vivant d’ici. Nous marchons longtemps avant d’arriver au-dessus d’un puits si gigantesque que malgré ma lampe je n’en aperçois pas l’autre bord. On pourrait croire que l’immeuble entier prend fin là, dans une obscurité venue tout droit du fin fond de l’enfer, un air noir, épais comme de la mélasse, pouvant dissimuler les plus épouvantables des cauchemars. Nous devons y descendre et ce ne sera pas une partie de plaisir. Sans oublier le plus réjouissant : le grondement qui ne nous a pas quittés vient du fond de ce puits. Nous nous apprêtons à nous jeter dans la gueule du monstre géant.
J’observe Charbon - toujours aussi impassible - puis Est, qui me lance un regard du style : « On n’a pas vraiment le choix, pas vrai ? ». Je ne peux que l’approuver intérieurement. Le gouffre est plus impressionnant que jamais. Mais puisqu’il faut y aller…
04 novembre 2007
Le feuilleton du dimanche
Enfer administratif
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Luma
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Cinquième épisode
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"La traque"
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***
Résumé de l'épisode précédent
Martin et son équipe ont réussi à échapper aux Bureaucrates et à poursuivre leur chemin, mais au premier moment de détente, Silver disparaît...
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« Ce n’est rien, dis-je à Est. Elle est sûrement allée faire un tour, on va la retrouver.
_ Ou alors ces sauvages l’ont kidnappée » dit Charbon.
Est secoue la tête et ne dit rien, elle n’a pas l’air bouleversée par cette disparition. Moi si ! Sans Silver, je n’ai aucun moyen de sortir d’ici. J’avais bien sûr tenté de l’obliger à me donner de quoi me frayer un chemin vers la sortie, mais elle a prétendu que c’était impossible, qu’elle ne savait pas si on pourrait revenir sur nos pas et que dans le cas contraire il faudrait un autre type d’explosif qu’elle improviserait sur place. Enfin, c’est tout ce que j’avais réussi à comprendre de son charabia d’insensée.
J’hésite à revenir sur nos pas pour la chercher. Charbon propose qu’on se sépare. Je refuse, c’est trop dangereux, surtout alors qu’on ne sait pas ce qui est arrivé à Silver. Le grondement, plus fort que jamais, me vrille les os. Finalement nous retournons aux trous des bureaucrates pour la chercher : l’hypothèse la plus vraisemblable est qu’ils l’ont enlevée. Cette fois, on ne fera pas de quartier. Il doit bien y avoir un moyen de les tuer tous les uns après les autres sans que les suivants ne nous sautent dessus !
Charbon prend la tête et Est reste derrière moi. Au bout d’un moment, elle me tire légèrement par la manche pour me demander de freiner, de laisser Charbon prendre de l’avance. Je suppose qu’elle veut plaider la cause des cannibales. Elle murmure :
« Chef, faut que je vous parle.
_ De quoi ?
_ De Silver. Elle n’est pas folle.
_ Tiens donc.
_ Je sais ce que je dis. Ma famille et moi on vivait en centre psychiatrique à cause d’une erreur administrative. Son profil ne correspond à rien. Elle n’a pas une obsession particulière et pas de logique dans ses actes. Elle ne devrait pas avoir des comportements aussi absurdes et en même temps comprendre tout ce qu’on lui dit. Elle en rajoute pour nous faire peur. Elle joue la comédie.
_ Ridicule, pourquoi elle ferait ça ?
_ Je crois qu’elle a son propre but. Elle ne vous a pas suivi pour l’argent. Vous vous rappelez quand elle a dit que les bureaucrates portaient des cravates ? Elle a dit : « mon dieu ». Vu son âge elle aurait dû faire partie des brigades républicaines quand elle était adolescente et avoir le lavage de cerveau athée.
_ Oui mais elle est folle, c’est tout à fait le genre de jurons qu’on…
_ Ou alors c’est une étrangère envoyée chez nous pour saboter l’Administration. Si la tour explose, notre pays est mort et nous avec.
_ Ridicule ! Je l’ai sortie d’un asile avec un dossier long comme le bras.
_ Les dossiers de ce genre d’endroit sont faciles à falsifier. Très faciles. Je me suis fait les dents là-dessus quand j’avais sept ans. Je sais que vous ne m'écoutez parce que vous me trouvez puérile et idéaliste ou une bêtise de ce genre-là). Mais je ne suis pas stupide et je suis capable de voir ce que j’ai en face de moi et pas seulement ce que je suis prête à admettre. Charbon n’est pas net lui non plus. Il a flingué ces pauvres types au milieu du front. Ce sont les agents spéciaux qu’on entraîne à faire ça, j’ai déjà piraté leur système d’entraînement. S’il vous a dit qu’il est prêt à trahir l’Administration, j’espère que vous avez pris de sacrées garanties de sa loyauté.
_ C’est bon. Fais-moi confiance et fais confiance à Charbon. Quant à Silver, on va la retrouver.
_ Si j’ai raison, on ne la retrouvera pas chez ces gens.
Elle les appelle des gens. Je ne vois pas comment je pourrais me fier au jugement d’une fille aussi naïve et bornée. Je continue en silence et elle se tait également. Je viens de perdre tout le respect qu’elle m'accordait et je n’en ai rien à faire. Je suis le chef. Et le seul du groupe dont les compétences ne sont pas indispensables. Si je perds mon rôle de chef, je perd tout.
Le tunnel par lequel nous sommes partis est totalement obstrué, les bureaucrates ont barricadé leur frontière par un bric-à-brac de vieux objets plus ou moins aménagés et liés entre eux par des fibres électroniques. Je reconnais certains composants informatiques. A mes cotés, je sens Est frémir de rage. Je l’ignore. Sans Silver, il faut utiliser les armes de Charbon pour faire sauter ce barrage et ça risque d’être dangereux. Je lui fais un signe de tête et je recule en tirant Est à mes cotés. Charbon n’a pas de lance-torpilles dans son arsenal et il va se débrouiller avec les moyens du bord, c’est à dire un fusil d’assaut.
Nous sommes noyés dans le grondement incessant et l’arme de Charbon fait un boucan d’enfer, pourtant j’entends un piaillement dans mon dos. Intrigué, je me retourne, espérant que ce soit Silver aussi mystérieusement réapparue qu’elle a disparu. Mais ce sont des… créatures. Des animaux. Certains gros comme des insectes, d’autres comme des souris, les plus imposants de la taille d’un chat. Ils bougent et sont vivants, aucun doute, ils foncent même droit sur nous, et je hurle en voyant cette marée de cauchemar prête à nous submerger. Est se retourne et hurle aussi. A son tour Charbon tourne la tête vers ces créatures inidentifiables, mutants informes aux corps mous, dont je n’arrive pas à m’expliquer la rapidité diabolique. Lui ne hurle pas. Il les arrose de balles aussi froidement qu’il a abattu les bureaucrates. Adossé au barrage, une arme dans chaque main, il défend sa peau sans se soucier le moins du monde de nous toucher, Est et moi, et nous courrons nous réfugier à ses côtés. C’est alors que je parviens à sortir mon arme et à tirer à mon tour. Un demi-cercle de cadavres s’entasse à nos pieds et Est jette les corps sur les vivants tout en leur criant des injures d’une voix suraiguë. Je me colle contre la barrière de fortune si fort que les arrêtes de métal m’entaillent la peau du dos et des fesses mais je ne sens rien, tout ce qui m’importe c’est de passer de l’autre coté.
Les survivants – au moins une centaine – flairent ou sentent d’une autre manière les cadavres et comprennent qu’il y a danger. ils se tassent dans les angles du couloir, en haut et en bas, s’empilent et cherchent à se compacter le plus possible les uns dans les autres, prêts à tout pour ne pas s’approcher de nous sans revenir en arrière. Le tas mou et grouillant nous arrive bientôt aux genoux. Choqué par cette irruption de nouvelles créatures de cauchemar, je mets un moment à réaliser qu’en fait, elles ne nous attaquaient pas. Elles étaient occupées à fuir. Reste la question : fuir quoi ?
Nous affrontons hélas très vite la réponse à cette question.
C’est grand. C’est noir. C’est rapide. Et si jamais nous parvenons à échapper à ses longs tentacules armés de doigts et de crochets, ce sera pour mieux nous faire broyer par l’ouverture donnant directement dans son ventre. Le piaillement des mutants se fait plus insistant encore tandis que la bête est mortellement silencieuse. Sa masse énorme masque même une partie du grondement qui nous accompagne depuis une éternité. Mes balles ricochent sur sa peau dans un tintement métallique. Je hurle. Quelque chose m’agrippe la manche et je mets quelques secondes à réaliser que c’est Est qui me crie : « Ce n’est qu’une nettoyeuse ! Calmez-vous ! ».
Les mutants piaillent comme si c’était la fin du monde et nous allons nous faire broyer entre la barricade et cette machine. Comment veut-elle que je me calme ? D’accord, ce n’est pas une bête venue nous dévorer, mais le fusil de Charbon n’arrive même pas l’érafler. Je me recroqueville de mon mieux contre la barrière acérée. Charbon installe son arme pour bloquer la machine. La bête aspire les bestioles au fur et à mesure de sa progression dans un répugnant bruit de succion. Les longs tentacules tâtant les parois se balancent maintenant vers nous. Et dans une pose théâtrale, Est s’avance vers l’engin et pose sa main dessus.
28 octobre 2007
Le feuilleton du dimanche
Enfer administratif
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par Luma
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Quatrième épisode
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"Les bureaucrates"
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***
Résumé de l'épisode précédent
Après avoir fait sauter le "mollard mutant", les cambrioleurs atteignent enfin le dernier étage. Mais leur soulagement est de courte durée : l'endroit ne semble pas aussi vide qu'il le devrait...
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Nous avançons sans trouver de réponse pendant un long moment. Le tunnel se divise rapidement et hélas rétrécit, les embranchements reliés par des puits étroits se succèdent. Nous suivons les indications de nos cartes électroniques et les commentaires de Est qui sait non seulement exactement où nous sommes, mais aussi à quoi sert chaque partie que nous traversons. Nous sommes entrés dans la zone de l’ordinateur géant, dans son domaine. Qui n’est pas que le sien, visiblement. D’autres graffitis ornent les murs et quelques objets mutilés gisent sur le sol. J’ai l’impression d’entendre le silence menaçant d’ennemis ne faisant pas de bruit. Tout ça m’angoisse et me met en colère : l’Administration n’aurait dû être qu’une gigantesque boîte, une machine, un simple outil au service de la population, pas un temple maudit ! Il y a beaucoup trop de choses que je n’avais pas prévues et j’enrage de ne pas savoir y faire face.
Nous n’aurions même pas dû passer par là. La carte est claire : tout droit. Pas moyen de faire plus simple.
Mais Est veut sauver le monde. Donc passer par la zone où se sont produites les principales erreurs du Système. Des rumeurs de bas étage à mes yeux mais des vérités valant la peine de tout risquer selon elle : bébés morts de faims parce qu’on les mettait au régime dès la naissance, population taxée sur la radioactivité qu’elle reçoit, appartements réglementaires sans toit, etc.
Et comme notre adorable petite Est a remarqué que son avis était peu fréquemment pris en compte dans le groupe, elle ne nous a pas demandé un détour, elle s’est simplement mise à courir là où elle voulait aller, nous obligeant à la suivre ou à la perdre. Et la perdre avant qu’elle ait accompli son piratage, c’est perdre tout le bénéfice de l’opération. Exclu.
Nous ouvrons le panneau avec la discrétion d’une troupe de rhinocéros, sans même nous demander qui a installé dans les tunnels une plaque de métal servant visiblement de porte. En fait nous avons la réponse avant de poser la question. Nous trouvons les fameux "qui".
Dans un même réflexe, Silver, Charbon et moi sortons nos armes pour tenir en respect ces créatures. Ils tiennent déjà Est qui s’est jetée de toutes ses forces droit dans la gueule du loup. J’ai un revolver et Charbon une véritable artillerie dont il sait se servir. Quand à Silver, impossible de dire sur quoi ses longs doigts se sont refermés, mais puisque ça sort de ses poches ça doit pouvoir faire pas mal de dégâts. Les autres nous regardent, menaçants. Ils s’approchent lentement, avec une prudence indiquant qu’ils savent qu’on ne leur échappera pas mais qu’ils préfèrent ne pas se prendre un mauvais coup pendant qu’ils lanceront l’assaut. Nous sommes au cœur de leur territoire, dans leur campement. Ils n’ont plus grand-chose d’humain. Plus ou peu de vêtements. Un corps retourné à l’état sauvage. Des armes constituées de morceaux de câble et de pièces de métal tranchant. Ils grognent un peu. J’ignore si ce sont des restes de langage. Ils ont l'air de s'être perdus ici depuis des années, peut-être même des générations.
Ils portent tous une trace noire autour du cou. Une sorte de tatouage…
« Oh mon dieu, murmure Silver, ils se sont gravé une cravate sur la peau ! »
Des anciens employés de l’Administration, oubliés là lors des réaménagements du bâtiment. Autrefois on les appelait les bureaucrates. Il y a combien de temps, trente, cinquante ans ? Assez pour que ces créatures aient perdu toute humanité. Et hélas tout souvenir du comportement décent à avoir devant un groupe fortement armé. Nous allons devoir en tuer quelques uns pour faire fuir les autres. Est est bâillonnée par une harpie puante et roule des yeux furieux. Il faut qu’on la récupère. Ils sont sans doute cannibales, en plus. Ils ont bien l’air de cannibales. Même s’il leur manque pas mal de dents. Et qu’est-ce qu’ils peuvent trouver à boire ici ?
Charbon interrompt mes interrogations et le calvaire d’Est en tirant une balle en plein milieu du front de sa geôlière. La créature s’écroule en gargouillant. Les autres se figent une fraction de seconde et je ne peux m’empêcher d’imaginer cette foule se jetant sur nous et nous dépeçant vivants de sa multitude de longs doigts noirâtres…
Silver allume quelque chose. Ce n’est pas une torche, c’est un bâtonnet au sommet duquel est fiché un minuscule feu d’artifice passant en grésillant par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Je ne sais pas pourquoi elle l’a emmené avec elle, mais ça marche : les bureaucrates reculent. Personne ne fait attention à la femme morte dont les mains sont toujours agrippées aux épaules d’Est, qui se dégage nerveusement. Je lui demande de venir avec nous. Au contraire, elle explore l’endroit, de plus en plus furieuse, bousculant les bureaucrates pétrifiés par le feu de Silver. Et elle hurle. Elle hurle en voyant le programme entier de distribution d’aspirine brisé et transformé en outils de fortune. Elle hurle en voyant des niches creusées dans la gestion des protections contre la radioactivité. Elle hurle en trouvant les circuits du service des naissances maladroitement sculpté. Mais au moins elle se tait en débarquant en trombe dans une autre salle creusée à même les circuits électroniques et qui sert visiblement de salle de sacrifice. Il reste quelques morceaux de chair humaine cérémonieusement préparés sur une table composée de blocs-mémoires. Cannibales. Je ne m'étais pas trompé. Est se tait et plaque une main sur sa bouche, prête à vomir. Je lui passe un bras paternel autour des épaules tandis que Silver tient en respect les sauvages et que Charbon inspecte l’autel.
« Je regrette que ça ne soit pas réparable, dis-je à Est, mais maintenant il faut continuer, d’accord ? On ne peut rien faire.
_ Hein ? Oh, si, c’est réparable, me répond-t-elle distraitement sans parvenir à détacher ses yeux de la table des sacrifices. L’Administration a toujours de l’espace en trop pour d’éventuelles données imprévues, il suffit d’y remettre les programmes détruits. Ce n’est pas ça le… le problème. Ce qui ne va pas (sa voix devient brusquement sèche et froide) c’est qu’ils vont recommencer. Ces sales enfoirés vont continuer jusqu’à ce qu’ils aient grignoté tout le système de l’intérieur. Il faut les arrêter. Il faut… »
J’ai peur qu’elle me demande de tous les tuer, ce que je devrais refuser pour des raisons pratiques : je ne veux pas mourir. Mais j’oubliais qu’elle-même a un cœur tendre. Elle prend une longue respiration et termine :
« Il faut les libérer. Tous. »
Faire sortir d’ici une cinquantaine de personnes agressives avec qui nous sommes incapables de communiquer : même si j’avais envie de me donner cette peine, je ne vois pas comment je ferais. Je promets donc à Est :
« Au retour. On ne va pas les traîner avec nous. On verra au retour.
_ Merci. »
Sa gratitude naïve me gêne. Sa docilité nouvelle aussi : sans protester elle abandonne le campement des bureaucrates et nous guide pour retrouver notre chemin. Deux hommes de la tribu tentent de nous attaquer, Silver en brûle sévèrement un (avec de l’acide je crois), Charbon tue l’autre d’une balle dans la tête. Les autres nous laissent tranquilles mais nous suivent pas à pas, le visage inexpressif, menaçants par leur seule présence. Leurs barbouillages noirs ondulent sur leurs poitrines creuses au rythme de leur respiration. Des cravates. Dernier vestige d’un temps où ils étaient humains. S’ils nous attaquent je compte bien en envoyer un sacré paquet dans l'autre monde avec moi.
Ils nous abandonnent aussi brusquement qu’ils sont apparus, à un endroit du tunnel où leurs graffitis s’arrêtent net. Ils restent confinés dans leur frontière, nous fixant les bras ballants, sans haine et sans peur. De vrais zombis – sauf quand ils attaquent, à la vitesse de la foudre. Je ne suis pas fâché de mettre de la distance entre eux et nous – et je me fiche de leur barrière invisible, à chaque fois que nous devrons nous reposer je vais mettre quelqu’un de garde des fois qu’un petit malin nous ait suivis pour nous faire la peau. Ils font beaucoup trop froid dans le dos pour que je les néglige.
Nous nous reposons dans un recoin de tunnel, un endroit facile à surveiller. D’après nos montres, à l’extérieur ce n’est même pas la nuit. Mais nous sommes tous épuisés. Deux heures devraient suffire. Je mets Silver de garde ou plutôt je cède lorsqu’elle se porte volontaire. Elle jubile en sortant d’autres petits bâtons de ses poches, que j’espère plus efficaces que le feu d’artifice qu’elle a utilisé pour intimider les bureaucrates. Elle joue aussi avec une demi-douzaine de minuscules billes d’un gris mat. Je préfère ne pas poser de questions.
Je réalise que je me suis endormi quand je me réveille en sursaut. Je mets quelques secondes à réaliser où je suis. J’entends le grondement, le même raclement d’une gigantesque respiration mécanique, plus fort que jamais. Le temps que je me remette sur mes jambes, Est et Charbon ont déjà leur sac sur le dos. Je ne vois pas Silver.
Je me prépare le plus vite que je peux, j’ai vraiment hâte de déguerpir, ce bruit atroce me tord l’estomac. J’appelle notre artiste des bombes. Aucune réponse. Le tunnel devient rapidement noir devant nous. Aucune trace, pas même une bille abandonnée sur le sol. Silver a disparu.
21 octobre 2007
Le feuilleton du dimanche
Enfer administratif . par Luma . Troisième épisode . "Au sommet"
*** Résumé de l'épisode précédent . Pour nous rejoindre, Silver se jette sur la paroi opposée – qui ne se trouve plus aussi loin, mais quand même – et rebondit vers nous, comme si mourir écrasé n’arrivait qu’aux autres. Pas de compte à rebours. Pas d’explosion. Juste un sifflement aigu à nous faire pleurer et un bruit immonde évoquant des toilettes bouchées par une substance qu’il vaut mieux ne pas identifier. Puis une cataracte de matière gluante, mélange de blanchâtre et de verdâtre, dégringole sur notre pauvre abri. Silver décolle les crampons de ses mains et agite les bras en criant : « Il pleut ! ». Charbon, qui était si fier de son attirail de haute technologie, se plaque de son mieux contre le mur, les yeux fermés. Est, qu’il a enfin lâchée, en fait autant. J’ai dû hurler. Heureusement tout ce bazar a couvert ma voix : j’aurais eu l’air de quoi, franchement ?
Martin et son équipe sont parvenus à s'introduire sans encombres au sein de la tour de l'Administration. Mais en pleine ascension, un obstacle inattendu et inidentifiable ne tarde pas à se dresser sur leur chemin…
Silver est heureuse. Elle chantonne – faux et à contretemps – tout en plantant de petits bâtonnets noirs dans la masse gélatineuse qui tient lieu de plafond. Charbon est à la fête également : il s’active pour accrocher au mur une feuille de plastique qu’il vitrifie ensuite, puis il aide Est à se réfugier dessous. Il en profite au passage pour la serrer de près et jouer les Rambo, depuis le début il n’attend que ça. Pour ma part, je refuse de laisser voir mon inquiétude et je joue les chefs capables de tout prévoir. C’est donc à moi que la jeune fille adresse son regard le plus haineux, tout en se retenant d’obliger Charbon à la lâcher à grands coups de coude. Au moins elle n’a plus aussi peur.
C’est interminable et dégoûtant.
Heureusement le plastique tient bien. Quand c'est enfin fini, nous émergeons timidement. L’affreux bruit de succion a laissé place à un grondement menaçant. Rien de vivant, on dirait plutôt un évier géant qui se vide. La chose a laissé place à un trou noir béant d’où descend la plus épouvantable puanteur que j’aie jamais sentie. Des morceaux gélatineux restent collés sur les cotés et des filaments blancs – sans doute des restes de l’ovale – ont retenu des morceaux plus compacts. Et plus gluants. Le grondement vient lui aussi du sommet sans discontinuer. Je suis sûr que c’est la masse verdâtre qui l’étouffait et qu’il n’a rien à voir avec la créature que Silver vient de faire exploser. Ce n’est certainement pas un râle d’agonie, ni le cri de vengeance d’un deuxième mollard mutant. Je félicite Silver pour son beau travail et j’ordonne qu’on se remette en route. Et avant que j’aie pu rassurer Est sur l’origine du bruit, Charbon me double et lui explique que c’est sans doute de l’air dans les tuyaux. De l’air dans les tuyaux qui ferait un bruit de gargouillis pareil c’est ridicule et je le lui dirais bien si j’avais une meilleure explication. Mais comme c’est exactement le genre de truc bidon que j’allais lui servir, je me tais.
Silver dit qu’elle n’a plus de produit pour dissoudre les restes de la chose et nous avançons péniblement pendant environ six mètres qui nous paraissent durer des heures. Nous aurions déjà dû arriver au sommet. Une fois les murs gluants sous nos pieds, je demande à Charbon d’installer le filet : fixé aux parois, il est censé être assez solide pour nous permettre de nous reposer. Nous repartons deux heures plus tard. Est a l’air aussi épuisée que si elle venait de courir un marathon, le stress l’a davantage vidée que l’effort physique pourtant intense. Enfin nous arrivons au sommet du puits : rien qui indique l’origine du bruit ni de l’odeur, mais du vrai sol et un vrai tunnel dans lequel on peut marcher sans se cogner la tête. Le bonheur.
D'un geste délicat j’arrête Charbon qui allait prendre la tête du groupe comme s’il était le chef et je m’avance d’un pas conquérant. Plus que quelques heures de marche dans ce labyrinthe et nous toucherons au but.
Mon pas perd instantanément de son allure triomphante quand je freine de toute urgence au-dessus d’un précipice. Mes deux pieds sont en équilibre sur l’arrête de métal dangereusement lisse et je mouline des bras comme un fou. Non, pas question de mourir maintenant et surtout pas aussi bêtement !
Enfin je sens un bras me retenir et me ramener vers les vivants. En me tenant par le col comme un gosse, histoire de bien me faire sentir qu’il est plus grand que moi. Cette fois c’est décidé : si jamais je trouve un moyen de le perdre en cours de route, Charbon va y avoir droit.
Est éclaire le gouffre : le tunnel continue juste après un puit jumeau de celui que nous avons emprunté, un carré de deux mètres de coté cette fois. Charbon se vante :
« Je pourrais sauter ça d’un seul bon !
_ Pas sans vous exploser la tête au plafond, signale Est qui se bouche le nez. Je crois que l’odeur vient de ce trou.
_ On plante une corde et on traverse, dis-je de ma voix la plus autoritaire. On n’a pas de temps à perdre. »
Nous traversons très précautionneusement – surtout Est qui refuse toute aide mais prie les yeux fermés la majeure partie du trajet. C’est Silver qui remarque la première les graffitis. Des dessins, des mots, des symboles étranges, ça me rappelle les portes des toilettes publiques à l’époque où les caméras ne permettaient pas de punir ce genre de dégradation. Charbon, lui, penche pour un rite religieux. En tous cas ça n’a rien à faire là – pas plus que l’oppressant grondement qui stoppe tout à coup, nous coupant le souffle. Instinctivement nous nous regroupons. A part Silver qui ne trouve rien de plus intelligent à faire que de lancer sa lampe en avant en criant « Hého ! Coucou ! Y a quelqu’un ? » Nous nous figeons en attendant que s’éteignent les échos de sa voix et les rebondissements de la lampe qui au passage éclaire un certain nombre d’objets. Aucun doute, il y a des êtres humains qui sont passés par là récemment. Quoique j’imagine mal un être humain s’amusant à tordre les objets les plus communs dans un but obscur, avant de les laisser là où personne n’est censé s’aventurer. Est s’avance à son tour et attrape un accoudoir de fauteuil-minibar au dos duquel des vis ont été fixées. Pourquoi mutiler ainsi cet objet utile et fonctionnel ?
« Il est cassé, dit Est. Il a été transformé et maintenant qu’il ne marche plus on l’a jeté là. Mais qui ?
_ Merci pour le chien, il me tapait vraiment sur les nerfs ! crie Silver dans le noir.
Est et moi la regardons puis échangeons un soupir avant de nous concentrer à nouveau sur la trouvaille de la jeune fille.
_ Ce qui m’inquiète, dis-je, c’est l’absence totale de poussière. Les machines qui nettoient les tunnels auraient dû se débarrasser de ces débris et si elles ne fonctionnent pas, qui fait le ménage ? Ou quoi ?
_ Ça nous fait déjà deux "qui", répond Est. Ce sont ces "qui" qu’il faut trouver avant tout. »
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à suivre...





