02 octobre 2009
Edito d'octobre
Octobre marque le début de la troisième année d'existence du blogzine.
Le mois dernier, pour cette occasion, nous avions passé des légumes à la casserole. C'était pour nous un faux départ - imprévu - vers ce qui devait être une nouvelle version du blogzine. Mais ce n'est que partie remise.
Alors, en attendant, histoire de bien finir le travail, nous allons carrément tout cramer, carboniser dans de multiples flammes de bûchers ardents : feux célestes, feux intérieurs, feux de joie, feux d'adieu, feux symboliques...
De quoi nous mettre le rouge au front, enflammer les joues, pétiller les yeux et réchauffer les mains.
Allez, venez, rapprochez-vous du coin du feu. L'automne est là. Il faut se tenir au chaud ! Et pourquoi pas avec un livre, d'ailleurs ?
Alors, pour se reposer un peu et nous remettre de nos émotions, asseyons-nous calmement pour regarder quelques lecteurs s'adonner à leur passion.
Il sera également temps de voir commencer un nouveau cycle sur les liens entre les sciences et la science-fiction.
Photographie : Ekwerkwe
01 octobre 2009
Numéro d'octobre - An III
photographie : Ekwerkwe
15 avril 2009
philtres et enchantements - 2.3
préparation - fabrication - potion
Ekwerkwe
***
Préparation de potions, philtres et enchantements.
14 avril 2009
philtres et enchantements - 2.2
préparation - fabrication - potion
Ekwerkwe
***
Préparation de potions, philtres et enchantements.
13 avril 2009
philtres et enchantements - 2.1
préparation - fabrication - potion
Ekwerkwe
***
Préparation de potions, philtres et enchantements.
01 février 2009
Le feuilleton du dimanche
Ceux d'en bas
septième épisode
Ekwerkwe
(juste avant...)
Sous l’effet de la panique, Daisy revivait, en boucle, le moment où Verox était mort. Encore et encore, le lien qui l’unissait à son jumeau rompait et claquait dans sa tête comme un élastique trop tendu. La douleur, fraîche, se superposait à l’angoisse qui ne l’avait pas quittée depuis la mort de Pope. Noyée dans sa peur et son chagrin, elle ne pouvait pas réfléchir, encore moins prendre une décision qui engagerait l’avenir de toute la communauté.
Une gifle brutale s’écrasa sur sa joue.
— Tu restes avec nous, jeune fille. Ce n’est pas le moment de paniquer.
Viv Lennan reprit, plus doucement :
— Daisy, nous avons besoin de toi. Nous allons nous en tirer, mais nous avons besoin de toi.
Daisy regarda avec surprise la petite vieille qui se tenait devant elle, bien droite dans ses guenilles fripées. Comme tous les mômes du souterrain, elle s’était moqué d’elle, enfant, l’appelant “la Mère Manche-à-Balai” dans son dos. Comment pouvions-nous être aussi aveugles ? se demanda Daisy. Ces vieillards, ce sont des survivants. Je serai peut-être morte dans dix minutes. Eux ont résisté pendant des années, ils résistent encore.
C’était une pensée réconfortante. Elle n’était pas seule. Ils allaient s’en tirer. Elle repoussa son chagrin dans un coin de son esprit, pour plus tard, quand elle aurait du temps à y consacrer.
— Daisy… Daisy…
Jim s’agrippait à elle en pleurnichant, terrifié.
— Je n’ai pas le temps de m’occuper de toi, Jim. Elle s’accroupit à sa hauteur. J’ai besoin que tu m’aides. Prends un sac, et récupère toute la nourriture qu’il nous reste. Et sans rien manger, hein ?
Le petit garçon renifla, hésitant. Elle le poussa d’une bourrade vers leur cellule, et se tourna vers Viv.
— J’ai fait un rêve, la nuit dernière. Enfin, pas vraiment un rêve, plutôt… une vision. Ou une prémonition. Verox est mort. Ça, j’en suis sure. Et ceux d’en Haut vont nous attaquer, il faut évacuer le souterrain. Je connais une issue, enfin je crois. Nous ne pouvons pas utiliser les sorties habituelles, ils risquent de nous y coincer. Mais il existe un autre passage.
— Je sais. Je ne connais pas le chemin, mais je sais qu’il existe. Qu’est-ce qu’il y a d’autre ?
— La Collection de Pope a disparu.
Les yeux gris de Viv Lennan virèrent au noir.
— Elle était là hier soir, et elle a disparu ! Je ne peux pas partir sans, Viv, tu le sais. Il faut que vous m’attendiez, ou plutôt non, partez devant et je vous…
Une explosion, toute proche, les jeta l’une contre l’autre. Les ampoules électriques éclatèrent. Les lueurs verdâtres qui signalaient les issues, au-dessus des portes, vacillèrent mais tinrent bon. On pouvait entendre des fissures craquer dans les murs, les déchirer et monter à l’assaut du plafond.
D’une cellule à l’autre, la panique courait comme un incendie.
— Ce n’est rien ! hurla Viviane en courant jusqu’au couloir. Maximilien a fait sauter la cellule qui mène au sas de sortie, pour nous faire gagner un peu de temps. Ne paniquez pas, bon sang ! Et dépêchez-vous, on part dans dix minutes.
Tout allait trop vite. Maximilien, ce vieux corbeau ronchon, l’ennemi juré de Pope, avait fait sauter une cellule ? Et avec quoi, d’abord : ils avaient donc des armes ? Et comment allait-elle retrouver la Collection, à présent que l’on n’y voyait plus rien ? Mais Viv revenait déjà vers elle.
— Pour la Collection, c’est sans importance. Pour le moment du moins. Si quelqu’un l’a volée, il ne va pas la laisser ici. Evidemment, ça veut dire qu’il y a quelqu’un parmi nous dont nous avons intérêt à nous méfier. Mais pour l’instant, ce n’est pas la priorité.
Viv avait raison. D’un point de vue purement logique, la Collection ne risquait rien, où qu’elle se trouve. Mais c’était l’œuvre de Pope, l’œuvre à laquelle il avait consacré tellement de temps. Et les Lennan avaient tout pris en main avec une telle rapidité… Mais ce n’était pas le moment de revenir sur de vieilles disputes, auxquelles elle ne comprenait rien de toute façon. Et puis elle avait beaucoup réfléchi, depuis que Verox était monté à la surface. Il était allé y chercher des réponses. Des réponses qu’elle connaissait en partie, parce que Pope les lui avait transmises. A elle seule, il avait assez insisté là-dessus. Et Verox était parti, par défi, et peut-être par jalousie. Et maintenant il était mort, et Pope et elle avaient leur part de responsabilité. Alors peut-être – et c’était une pensée si nouvelle qu’elle en était effrayante – peut-être Pope avait-il eu tort. Pour certaines choses. Elle ne pouvait pas repousser l’aide des Lennan.
* * *
Les bougies avaient été rationnées, et elle en était heureuse. Daisy ne savait pas si elle aurait pu supporter de voir leurs corps avachis de fatigue, leurs yeux inquiets qui se tournaient vers elle pour y chercher du réconfort, l’assurance que tout était bien et que ce cauchemar serait bientôt fini. C’était bien assez d’entendre pleurer les plus jeunes, continuellement lui semblait-il. Jim se pelotonna contre elle. Il ne réclamait plus à manger. Quand ils avançaient dans le boyau, elle sentait en permanence sa petite main accrochée à sa combinaison, tremblante.
Quand ils étaient passés devant les deux autres issues, elle avait dû insister, violemment, pour qu’ils autorisent Maximilien à les dynamiter. Car le vieux Max avait de la dynamite. C’était bien la seule bonne nouvelle qu’ils aient eu depuis trois jours qu’ils avançaient dans ce boyau glacial, sans lumière, se guidant seulement en laissant traîner leurs mains sur les murs visqueux, comme s’ils étaient couverts de crachats. Il n’y avait même pas de rats qu’ils auraient pu attraper pour les manger et économiser leurs provisions. Il en restait si peu ! Heureusement qu’ils pouvaient se ravitailler en eau aux bornes qui jalonnaient le passage.
Sous le couvert de l’obscurité, des murmures de mécontentement commençaient à se faire entendre. Et si elle s’était trompée ? S’ils avaient abandonné leurs cellules pour rien ? Plus le temps passait, plus leur vieux souterrain faisant figure de paradis abandonné. Et ils avançaient si lentement ! Il fallait tout le temps s’arrêter, attendre les retardataires, faire des pauses. Mais la Voix la guidait, la Voix disait qu’ils étaient sur la bonne route. Ils allaient s’en tirer.
Daisy se réveilla en sursaut : certains s’étaient mis à crier, mais à présent tout le monde chuchotait des « Taisez-vous ! » furieux, et tendait l’oreille. Un grondement sourd montait du boyau, qui s’amplifiait, rebondissait sur les murs, sans que l’on puisse l’identifier. Une seule certitude : une meute était à leurs trousses.
Elle leur tomba dessus à une telle vitesse qu’ils se firent balayer sans comprendre, emportés qu’ils étaient par des tourbillons d’eau déchaînée, séparés les uns des autres, noyés, étouffés.
* * *
Jim avait disparu, arraché à elle par la violence de l’inondation. A présent, celle-ci avait reflué. Ils étaient une douzaine à se relever, trempés, courbaturés, les poumons brûlants. Tout autour d’eux, ils sentaient des corps inertes et disloqués. Bientôt, des appels et des pleurs retentirent. Ils se réverbéraient d’une paroi à l’autre, comme s’ils étaient des centaines.
— Daisy ! Daisyyyyy !
C’était Viv, l’indestructible petite Viv
— Oh, Daisy, tu es vivante. C’est tellement affreux.
— Viv, Jim a disparu. Et nous n’avons même plus de lumière. Comment est-ce que je vais pouvoir le trouver, et le soigner, s’il est blessé ?
Daisy réalisa alors que l’inondation les avait emportés très loin dans la galerie, et que ce tronçon était équipé de loupiotes de secours, tous les vingt mètres. C’était insuffisant pour les éclairer, mais…
— Daisy, tu ne peux pas rester ici. Il faut que tu partes, que tu trouves la sortie, il y a forcément une autre communauté au bout de cette galerie, ils reviendront nous aider. Je vais rester là, faire ce que je peux pour les blessés, mais tu dois partir.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Nous ne devons pas nous séparer. Je dois trouver Jim, je ne partirai pas sans lui. Et la Collection ? elle est perdue cette fois, même si nous la retrouvons elle sera inutilisable.
— Daisy, écoute-moi sans m’interrompre. La Collection n’existe pas. Enfin, pas celle que tu connais. C’était juste un journal, un journal sans importance. C’était un leurre, une rumeur répandue pour cacher ce qu’est réellement la Collection.
— Et qu’est-ce qu’est réellement la Collection ?
La voix de Daisy était glaciale. Elle en avait assez de tous ces secrets emboîtés les uns dans les autres, elle voulait retrouver Jim et non pas parler avec Viv de cette maudite Collection qui ne rimait à rien. Mais celle-ci leva la main pour lui intimer le silence.
— Tu es la Collection – ou du moins, tu en fais partie. Cela fait des années que ceux d’en Bas essaient de modifier nos codes génétiques, de les adapter pour que nous puissions remonter à la surface. Enfin, pas moi, ni aucun des autres ici. Mais toi, et tes enfants… C’est pour ça que tu portes la marque de la clé, c’est une sorte de… d’activation du code. Les autres, là-bas, t’expliqueront tout ça beaucoup mieux que moi. Ce que je sais, ma chérie, et ce n’est pas le bon moment pour te l’apprendre…
Viv s’interrompit. Dans la faible lueur des loupiotes de sécurité, elle avait l’air d’un fantôme, un vieux fantôme fatigué.
— Le code s’est activé parce que tu attends un enfant.
Daisy la regarda, horrifiée. On s’ennuyait tellement, dans le souterrain. Elle n’était même pas sure de savoir qui était le père.
— Il faut que tu partes. Je sais que c’est affreux de te demander ça, mais il faut que tu le fasses, pour nous, pour aller chercher des secours. Et parce que s’il y a une personne à sauver, parmi nous tous, c’est toi. Sinon nous aurons fait tout ça pour rien. Tu es notre espoir. Daisy, s’il te plaît.
à suivre...
30 décembre 2008
Le plus délicieux des délices - 4
Un cœur affiné
Ekwerkwe
- Carlotta, je vous aime !
- Vous m’ennuyez.
- Mais… Carlotta…
Carlotta dansait au bras du plus raseur de ses soupirants – le préféré de son père. Les bougies qui se reflétaient du sol au plafond dans les miroirs immenses l’aveuglaient. Le brouhaha des conversations l’enveloppait d’un cocon flou et bruyant. La coiffeuse avait trop tiré les tresses impeccablement épinglées sur sa tête. Et sous le diadème d’or fin qu’Antonio lui avait offert, le soir même, pour la remercier de l’accompagner au bal du Régent, le lourd ressac de la migraine lui battait le crâne.
- Réellement, Antonio, je n’en peux plus. Je veux rentrer.
- Mais enfin, Carlotta, vous n’y pensez pas, nous ne pouvons pas partir avant que le Régent ait quitté le bal ! Ce serait une goujaterie infâme, un camouflet politique, un…
- Préférez-vous vraiment que je m’évanouisse au beau milieu de la piste de danse ?
- Mais… Carlotta…
* * *
Le lendemain, Carlotta faisait brûler tout un chaudron de confiture en admirant rêveusement les grandes mains de l’apprenti de son père, qui travaillait ses poteries dans la cour, devant la fenêtre.
Lorsque son prétendant attitré fit irruption dans la cuisine et se jeta à genoux (« Carlotta, je suis une brute, pardonnez-moi ! »), elle réprima une forte envie de lui asséner un coup de cuillère en travers de la figure.
- Oui, je suis une brute. Vous si fine, si frêle… Vous imposer une telle fatigue… Mais je vous promets qu’aujourd’hui…
- D’accord. Accepter. C’était le seul moyen à sa disposition pour contenir les flots d’amour et de contrition qu’Antonio ne pouvait s’empêcher de déverser sur sa pauvre tête. Même si dans ses efforts pour la séduire, Antonio échouait avec une régularité quotidienne – et des migraines atroces pour elle. Il était fort riche (ce qui avait séduit son père) et fort joli garçon (ce qui avait conquis sa mère). A Carlotta, il donnait mal à la tête. Mais tant qu’elle ne refusait pas fermement ses avances, ses parents pleins d’espoir la laissaient en paix, et ne regardaient pas trop à ses autres fréquentations. C’étaient autant de petits-déjeuners pris dans le calme.
* * *
A peine eut-elle passé la porte, un bandeau sur les yeux, guidée par la main légèrement moite d’Antonio, qu’elle sut où elle se trouvait. Les parfums lui sautèrent aux narines : trop lourds, trop mielleux, trop variés. Attirée par de si puissantes odeurs, la migraine envoya quelques abeilles en éclaireurs. Carlotta les sentit s’insinuer en elle, remonter ses sinus. Les yeux rouges, le nez morveux, elle s’enfuit, poursuivie par tout l’essaim qui vrombissait dans sa tête. Elle n’avait rien vu de ce qu’Antonio avait rassemblé pour elle dans la serre : rosées, écarlates, mauves, ivoire, veinées de pourpre, cœurs mordorés, les roses en voie de disparition des amoureux des temps anciens. Celles que l’on offrait à présent pétale à pétale, plus précieux que des diamants.
* * *
Antonio piquait tristement la pointe de son couteau dans une part de fromage, songeant aux petits cheveux qui frisaient sur la nuque de Carlotta et à l’injustice de la vie. Il était si riche qu’il pouvait s’offrir cette merveille dont le monde était privé depuis les lois scélérates sur la production de fromage au lait cru, et qu’il faisait produire dans ses propres fermes. Oui mais voilà, la divine Carlotta se moquait de tout son argent, et il semblait que rien ne pouvait séduire son cœur distrait et délicat. La rupture de la veille semblait définitive, et il ne doutait pas que les oiseaux dont il lui avait envoyé, ce matin, une pleine volière, lui avaient donné en chantant une nouvelle migraine.
Aussi quand elle entra dans la salle à manger, son pas cognant les dalles de marbre avec furie, s’empressa-t-il de couvrir son assiette de sa serviette – l’odeur était capable de provoquer une nouvelle catastrophe.
- Antonio, j’en ai assez ! Il me semblait vous avoir dit que je ne voulais plus rien recevoir de…
Carlotta s’arrêta net, le nez en émoi.
- Que cachez-vous donc sous cette serviette ? Sans attendre de réponse, elle découvrit le camembert.
* * *
Est-il besoin de raconter la suite ? S’il en avait eu l’idée, Antonio aurait probablement offert à sa déesse suffisamment de fromage pour lui donner mal à la tête pendant des mois. Mais comment résister à une unique roue de crème blanche, moisie à point, dont la partie entamée laissait voir un cœur délicatement croulant ? Attablée devant un morceau de fromage, du pain et un verre de vin, Carlotta se révéla la plus charmante des femmes. Jamais elle n’avait eu la tête plus légère. Jamais Antonio n’avait été plus heureux.
* * *

Nous demandions un délicieux délice, ce texte en a fait tout un fromage.
17 décembre 2008
Les musées improbables - 3
Musée des croûtes
Texte : Ségolène
Images : Ekwerkwe, InFolio, Sébastien
Un ancien dicton disait qu’un repas sans fromage était comme un jour sans soleil. Hélas, le soleil ne brillait plus guère pour les mangeurs de fromage depuis qu’un décret interdisait de boire ou de manger du lait cru.
« Il parait que ça rend malade »
« Y en même qui sont morts après avoir mangé du fromage! »
« C’était pas sain tous ces germes et ces bactéries qui grouillaient dans le fromage ! »
« Moi, ça me dégoutait ! Et les odeurs ! Pouah ! »
Pensaient certains, persuadés que les bactéries, les ferments, les germes qui grouillaient dans le lait, la crème et le fromage étaient dangereux et qu’une alimentation de produits stérilisés était la panacée.
Il est vrai que les odeurs des fromages au lait aseptisé, stérilisé, pasteurisé, homogénéisé, thermisé et autres traitements barbares, il faut les chercher. Mais il faut aussi chercher du goût, des arômes.
Du lait, ça ? un liquide trop blanc qui a perdu toutes ses qualités nutritives et prophylactiques. De la crème, du beurre et des fromages U-N-I-F-O-R-M-I-S-E-S !
Sécurité, hygiène et mort du plaisir gourmand garanti !
Ils ne savent pas ce qui est bon, pensaient quelques paysans qui continuaient à monter leurs bêtes en estive, à fabriquer du fromage au lait cru comme le faisaient leurs pères et qui fournissaient discrètement d’irréductibles résistants aux dictats officiels.
Ils barattaient allègrement la crème, la voyant avec plaisir se transformer en beurre à la bonne odeur de crème et de babeurre.
Ils fabriquaient des fromages au lait cru, dans les maisons d’estive, les bras dans le lait pour le remuer, posant le caillé dans des moules qui s’égouttaient lentement.
Puis, laissant vieillir les fromages dans des caves fraîches qui fleuraient bon le foin et les fleurs, le cuir et la cire chaude, l’étable et la laine.
Pour le bonheur des vrais gourmands qui se soignaient aux vieilles tommes aux croutes grises ou jaunes-ocré, semblables à un sol lunaire, aux roues de gruyère aux pâtes jaunes et aux saveurs d’alpage, aux camemberts bien faits, coulants, aux arômes puissants parfois légèrement ammoniaqués, et aux pâtes persillées belles comme des marbres de Carrare.
Ils se délectaient des saveurs de noisette, de lait cuit, allant du légèrement salé au piquent, d’épices et de cacao torréfié, de beurre… En riant sous cape des hygiénistes qui avaient perdu le goût et la saveur en croyaient vivre mieux.
Mais le mieux est souvent l’ennemi du bien, en l’occurrence du bon !
J’ai faim !
12 novembre 2008
Les petits jeux oulipiens - 3
Perverbes
Ekwerkwe
Une hirondelle chasse l’autre.
Pauvreté rira le dernier.
La faim chasse qui vient de loin.
Le vin va de la coupe aux lèvres.
L’habit ne fait pas le cœur chaud.
Faute de grives, on vole un bœuf.
Mains fraîches pour habiller Saint-Paul.
Les grandes douleurs font les bons amis.
Tel est pris qui ne dit mot.
La fin justifie que jeunesse se passe.
Dans le doute, vole un bœuf.
Il faut tourner sept fois sa langue dans tous les vices.
Il n’y a pas de fumée sans casser d’œufs.
Prudence récolte la tempête.
Qui trop embrasse mérite salaire.
* * *
Petit jeu dans le potager : Choisissez avec amour votre perverbe du jour, avec des pincettes pour n'en prendre qu'un.
Mâchez-le longuement pour vous imprégner de son éloquence, de sa
grandeur d'esprit...
Et puis dites-nous le sens profond et caché qu'il
a révélé en vous.
Ces perverbes répondent à l'appel des jeux oulipiens.
23 octobre 2008
Fanes de carottes tient salon
Dans le Salon, les fanes causent. De livres, bien sûr. De ceux qu'elles mettraient dans la bibliothèque idéale du potager. De ces transfictions qui empruntent joyeusement (ou pas) à des genres bien différents, et en détournent les codes: polars futuristes, littérature mainstream teintée de fantastique, etc. Elles en causent à bâtons rompus, échangent leurs impressions de lecture, comme on partage entre amis les livres que l'on aime, sans prétention.
Attention attention, si vous faites partie des lecteurs qui aiment ne pas trop en savoir avant de commencer la lecture d'un roman, cette conversation dévoile certains éléments de l'intrigue.
Rose _
Le premier roman qu'on pourrait placer dans la bibliothèque des Fanes, ce serait Auprès de moi toujours (en anglais : Never let me go) de Kazuo Ishiguro. D'abord parce qu'il fait une synthèse intrigante entre le roman psychologique traditionnel et le roman d'anticipation. Il avait été question de steampunk dans ce blogzine, lors d'un appel à feuilleton ; le roman d'Ishiguro ne se situe pas dans un passé très lointain (en fait il se déroule dans les années 90), il y a juste un léger décalage par rapport à la réalité contemporaine (comme la précieuse cassette sur laquelle est jouée la chanson "Auprès de moi toujours" qui fait tant rêver l'héroïne). Mais comme dans un roman de SFFF, la science a pris beaucoup d'avance par rapport à ce que nous connaissons ; elle est capable de soigner les cancers et d'autres maladies mortelles grâce au don d'organes, et elle a organisé une sorte d'industrie permettant ces dons : elle produit des clones, et ce sont ces clones les personnages principaux du roman. Tout cela crée une temporalité étrange. D'autant que les quelques lieux qui nous sont décrits (je me souviens d'un arrêt de bus désaffecté ou d'un centre de donneurs qui est un ancien camp de vacances familiales) sont souvent des vestiges d'une époque disparue ; on a l'impression dans ces passages de voir les ruines de notre propre civilisation, depuis longtemps dépassée.
Ekwerkwe _
Pour ma part, je classerais plutôt ce roman parmi les uchronies: que se serait-il passé si...? Où en serions-nous si, au lendemain de la seconde Guerre mondiale nous avions fait le choix d'investir dans la recherche sur le clonage, et de produire (car c'est bien ce dont il s'agit dans ce roman) une réserve d'organes, sous forme d'êtres vivants complets, créés pour "donner" - et auxquels nous nierions, du coup, toute reconnaissance d'humanité, tout droit à une vie propre ?
Est-ce tellement éloigné de notre façon de catégoriser les peuples et les personnes et de faire de certains des inférieurs: marchandises, forces de travail, donneurs d'organes (car oui, cela existe déjà)?
"On ne parle bien du présent qu'au futur" dit Claude Ecken. Je pense qu'on ne parle bien du présent qu'à travers la fiction. Et en ce qui nous concerne, la question du clonage est loin d'être réglée: au contraire, nous en sommes au moment du choix entre faisable et souhaitable, du moins j'espère que nous en sommes encore au moment du choix.
La force du roman d'Ishiguro, c'est de mettre en scène des personnages complexes et attachants, qui un peu étrangement pensent faire la preuve de leur humanité par leur art et leur capacité à aimer, mais qui ne refusent pas le système dans lequel ils sont pris - tout juste espèrent-ils grapiller quelques années, "pour eux". Ce n'est pas un roman révolté, révolutionnaire: c'est le tableau effroyable d'une société sûre d'elle, pas même mal intentionnée.
Rose _
Cette absence de révolte est aussi due à leur éducation, et se pose vraiment le problème du rôle de cette école, Hailsham, dont l'héroïne est si fière d'avoir suivi l'enseignement. Ce "college" privilégie l'art et l'apprentissage de la réflexion. Mais par une sorte de pirouette cette culture humaniste, cette valorisation de la créativité poussent les élèves à accepter leur sort, à ne pas s'inquiéter de leur avenir, tant ils sont persuadés de l'excellence de leur formation. Et finalement l'art ne sert "à rien", c'est une monnaie d'échange au sein de l'école puis une activité inutile une fois qu'ils ont quitté l'école. C'est un leurre, finalement, que cette galerie exposant les oeuvres des enfants clones.
On peut d'ailleurs s'interroger sur les figures de la directrice, Miss Emily, et de Madame. Lorsque Kathy et Tommy les retrouvent, bien des années plus tard, Miss Emily tente de replacer l'histoire de l'école dans un contexte historique plus vaste : alors que le roman a été jusque là plutôt intimiste, à l'écart du monde, elle parle soudain du scandale Morningdale (un savant "dévoyant" la science du clonage pour créer des enfants parfaits), de l'importance des "sponsors", des "supporters", des effets de mode... Par son discours, Kathy et Tommy redeviennent des marchandises, des pions, bien traités certes, sur un grand échiquier économique. Quant à Madame, elle a pleuré jadis en regardant la petite Kathy danser rêveusement un coussin dans les bras, mais son émotion est plutôt symbolique (elle pleure devant le symbole de cette petite fille représentant le monde futur serrant le monde ancien dans ses bras), si bien que son intérêt pour les clones paraît réel, mais froid, purement intellectuel.
Ekwerkwe _
Je ne suis qu'en partie d'accord avec toi: la résignation des clones vient de leur éducation en général - et non de leur éducation à Hailsham en particulier. Ceux qui viennent d'autres centres ne sont pas plus révoltés.
Par contre, je te rejoins totalement dans ton analyse du comportement de Miss Emily et de Madame: leurs sentiments paraissent bien pauvres et bien mesquins par rapport à ceux de Kat, Tommy et Ruth. Et je me demande dans quelle mesure, finalement, Miss Emily (en particulier) considère les clones comme des êtres humains à part entière. Elle garde toujours une distance illogique, qui ne cadre pas, finalement, avec ce qu'elle professe.
Crois-tu que ce soit ce qu'Ishiguro voulait montrer? La vanité de nos prétentions artistiques et culturelles, et notre incapacité à nous comporter en êtres "humains" (dans le roman, ce sont les clones les êtres sensibles et créatifs - et l'image flatteuse que nous avons des professeurs est tronquée et déformée, du moins c'est ce que suggère la fin)?
Ceci dit, je trouve que tu exagères quand tu dis que "finalement l'art ne sert "à rien" (j'ai noté les guillemets!), je ne pense pas qu'il soit inutile, mais son utilisation dans l'éducation des clones est, certainement, malhonnête.
Rose _
Effectivement tous les clones sont dociles, mais je comprends l'abattement de Tommy qui se sent victime d'une mystification supplémentaire. On les invite à réfléchir pour mieux leur faire oublier leur sort, c'est particulièrement cruel, je trouve.
En fait ces clones, ces êtres du futur, sont curieusement élevés dans les "humanités", dans un modèle scolaire maintenant ancien (encore un paradoxe temporel)... Je pense que c'est aussi une façon de placer les clones dans une bulle à l'écart du monde réel (d'ailleurs, sans quelques signes extérieurs de modernité, l'histoire semblerait se passer au 19e siècle).
... Au fait, l'émission Salle 101 a chroniqué le roman ; celui qui en parle se demande si les années 90 ne seraient pas les années 2090 ; je ne pense pas ; le seul défaut qu'il trouve au roman est qu'il est un peu ennuyeux...
Ekwerkwe _
je ne l'ai pas du tout trouvé ennuyeux. Lent, certes, et frustrant, dans la mesure où Ishiguro se comporte avec les lecteurs comme les gardiens avec les élèves, distillant la vérité à petites doses, sans vraiment rien cacher (on sait très vite qu'on a à faire à des clones, par exemple), mais on a toujours l'impression qu'il manque des pièces au puzzle (c'est encore vrai après avoir refermé le bouquin, d'ailleurs).
Quant aux années 90, pour moi, il s'agissait bien des "nôtres". Des années 90 uchroniques, en somme.
Rose _
Il y a un autre point que l'on pourrait aborder, et qui est caractéristique des romans utopiques ou contre-utopiques. C'est la place accordée à la sexualité ; pour avoir lu maintenant aussi les deux premiers romans de Kazuo Ishiguro, je dirais que c'est un thème qu'il traite assez discrètement en général. Or ici, il est bien souligné que des cours spéciaux présentent aux élèves la sexualité comme un élément d'épanouissement ; mais comme pour l'art, sa place dans la vie des élèves est ambiguë : les gardiens sont surpris et gênés lorsqu'ils s'aperçoivent que des élèves s'y adonnent dans l'école, l'enseignement ne serait valable que pour "plus tard".
Ekwerkwe _
Je n'y avais pas pensé (enfin, je ne l'avais jamais envisagé comme une caractéristique du roman utopique/dystopique), mais effectivement la sexualité y a toujours une place importante, généralement comme élément perturbateur/révélateur/porteur de rébellion (que la société soit "permissive" ou pas d'ailleurs, elle génère toujours un certain nombre de contraintes).
Dans ce roman, la sexualité est en effet sans tabous mais théorique et, comme tu le soulignes, "pour plus tard". J'y vois deux raisons:
1/ une optique hygiéniste, les "donneurs" se devant d'avoir des corps en parfaite santé (et donc, avoir des rapports sexuels fréquents tout en sachant se protéger?)
2/ une certaine distanciation de la part des gardiens, très à l'aise dans les cours théorique (Miss Emily en train de manipuler le squelette, et d'expliquer aux enfants comment s'y prendre avec sa baguette, c'est quand même... très détendu, non?), mais en même temps j'ai du mal à les imaginer aussi décomplexés dans la pratique. Le fait que les clones ne puissent pas avoir d'enfants, leur destin de donneurs... c'est comme si ça les autorisait à avoir une sexualité plus libre, parce qu'ils ne seraient pas tout à fait humains (bon, je pense tout l'inverse, mais là n'est pas la question).
Rose _
Dans le roman aussi, cette liberté de façade est vécue un peu péniblement par la narratrice : adolescente, elle éprouve beaucoup d'appréhension à l'idée de sa première expérience sexuelle (toujours la question de la norme sous la permissivité, comme dans Le Meilleur des Mondes, où la norme est changer très souvent de partenaire, pour des raisons "hygiéniques") et ensuite la sexualité renvoie aussi au monde dont les clones sont issus (on forge des clones à partir de marginaux, c'est dans des revues pornographiques que Kathy cherche son modèle - d'ailleurs quel est le terme utilisé par Ishiguro ?)
Ekwerkwe _
Ils les appellent des "possibles", tant qu'ils ont un doute, ou des "modèles".
Rose _
Voilà, la sexualité les renvoie aussi à leur statut d'êtres "inférieurs" issus de "possibles" marginaux.
Ekwerkwe _
Et, peut-être pour finir, une question: qu'est-ce qui motive la répugnance vis-à-vis des clones? Je pourrais comprendre de la pitié. Voire de la peur s'ils étaient un peu plus révoltés. Mais de la répugnance? Surtout venant de personnes qui les côtoient, qui devraient donc les considérer comme des êtres humains à part entière (comme nous le faisons, nous, lectrices). Qu'en penses-tu?
Rose _
D'après l'épisode de la promenade à Norfolk et la visite à la galerie d'art, il n'y a aucune différence perceptible entre les clones et les autres. La répugnance ne peut donc être qu'un frisson irrationnel ; un peu comme l'horreur de Frankenstein devant sa créature, sauf que là, la créature est parfaite ou presque. La créature était formée à partir de corps morts (si je me souviens bien) ; cette fois les clones aussi ont partie liée avec la mort, parce qu'ils sont stériles et condamnés, et nés de rien, d'une cellule. Mais ça n'explique pas cette réaction instinctive...



































