Fanes de carottes

Un blogzine de (science) fiction

08 mars 2009

Le feuilleton du dimanche

Ceux d'en bas

onzième épisode

Papistache


(juste avant...)

Messidor appuya ses épaules à la paroi du boyau. Ainsi  Jounga, cet agent de Ceux d’en haut, avait-il proposé le même marché à Intergure qu’à elle-même. A quoi cela rimait-il ? Combien d’autres alors ? Messidor se prit à imaginer une armée de postulants à un strapontin près de Ceux-d’en Haut, aussi déterminés qu’elle à éliminer tout rival faisant obstacle à l’ascension. Jounga était une ordure de la pire espèce. Il n’avait probablement jamais eu la moindre envie d’ouvrir l’Eldorado à quiconque.

Intergure s’approcha du recoin où Messidor se tenait. Il ruminait. Accepter de supprimer la jeune femme pour accéder au sein de l’élite ne lui était pas apparu plus vil que toutes les compromissions auxquelles il s’était laissé aller depuis sa sortie des boyaux où son enfance s’était déroulée, toutefois, un sentiment enfoui le taraudait. Des scrupules : il commençait à ressentir des scrupules. Lui, le vil exécuteur des ordres les plus bas, il éprouvait la vacuité de son existence, un méchant coup de blues venait alourdir ses pensées.

Messidor retint son souffle. Sa main plongea dans sa poche et s’affermit sur le manche de son poignard, celui-là même qui avait ôté la vie de ce gamin naïf, amant novice mais prometteur, là-haut, à l’entrée des caves. Au souvenir de leurs ébats, son ventre se contracta. Elle grimaça. La lame était entrée comme dans du beurre. Le sang avait giclé sur l’image de la petite fille. Lentement, la jeune femme leva son bras et, toujours retenant son souffle, s’apprêta à plonger l’acier entre les omoplates de son misérable compagnon d’aventures. Combien d’autres devrait-elle éliminer pour gagner sa place ?

Le bras allait s’abattre quand une boule de muscles lui fondit dessus. Le couteau lui échappa de la main et disparut dans l’eau croupie. Intergure fut entraîné dans la chute des deux corps et joignit ses efforts à ceux de Messidor pour tenter de se débarrasser de l’agresseur. La lutte semblait inégale. Le nouveau venu déployait une force peu commune. Les coups pleuvaient sur le visage des deux agents doubles. Messidor luttait pour empêcher l’eau d’entrer dans ses poumons et Intergure, qu’une volée de coups au plexus avait plié en deux, cherchait un second souffle. Rongi frappait, frappait. Il laissait exploser sa colère et aurait massacré ses deux adversaires si l’image de Daisy ne s’était superposée à celle de Messidor qui ne se débattait plus.  La jeune brute éclata en sanglots et souleva le buste de la jolie blonde inerte. Il pleurait. Il pleurait sa peur, sa haine, l’abandon de Daisy. C’était trop pour lui. Il hurla comme une bête et ses cris se répercutèrent aux parois des tunnels. Le sang qui coulait des plaies de Messidor rougissait l’eau autour d’elle mais nul ne s’en apercevait, car soudainement, les dernières lumières venaient de s’éteindre, comme si une main avait abaissé un interrupteur général. De la poitrine de Rongi, les cris finirent par cesser. Un impressionnant silence s’installa.

L’obscurité était totale, tout le réseau souterrain plongé dans la nuit. Alors, les survivants en fuite, et ils étaient plus nombreux que certains lecteurs seraient tentés de supposer, se résolurent à mourir. Chacun s’immobilisa. A quoi bon tenter le moindre déplacement ?

L’eau clapotait, ballottée par les tout derniers remous. Bien que trempés jusqu’aux os, les fugitifs transpiraient. L’air vicié, saturé d’humidité, rendait la respiration difficile. S’ils avaient pu faire une comparaison, les malheureux auraient décrit leur situation à l’égal de celles des bagnards de Guyane enfermés au mitard sous un soleil de plomb. Ils ne tiendraient pas vingt-quatre heures dans cette étuve. Même les enfants retenaient leur souffle, conscients que tout effort abrègerait leur existence.

***

Daisy s’éveilla.

Elle était allongée dans un grand lit aux draps extraordinairement immaculés. Une douce lumière émanait de lampes cachées derrière une paroi translucide qui courait tout autour du plafond étrangement haut. Un fin tube, lui-même transparent, venu de derrière sa tête enfonçait l’une de ses extrémités dans son avant-bras. Elle se sentait détendue comme seule la lecture de la Cuisinière provençale avait réussi, jusque là, à le faire.

L’air qu’elle respirait se chargeait de senteurs inconnues. Ses joues lui parurent fraîches. Un énorme édredon blanc posé sur son ventre, comme celui qui garnissait la couche de la vieille Viv avant la grande fuite précipitée, lui masquait la vue. Elle n’apercevait que le haut d’une porte qu’une simple baguette gris perle distinguait du blanc nacré de la peinture des murs.

La jeune fille voulut repousser cet encombrant coussin pour surveiller la porte des yeux. Il lui semblait qu’elle ne serait pas parvenue à se lever. Une extrême lassitude s’était emparée de son corps. Lentement, elle souleva son bras gauche. Le droit, sur lequel était placée la perfusion, lui parut impossible à déplacer. Ses doigts se posèrent sur le sommet du rond oreiller qu’elle voulait écarter quand elle tressaillit. L’édredon s’était mis à bouger et non seulement elle avait ressenti le mouvement du bout des doigts mais elle l’avait éprouvé à l’intérieur de son ventre...

Derrière la tête du lit de la jeune fille, une caméra de surveillance venait de détecter ses mouvements. De brefs éclairs verts clignotèrent, signaux que Daisy ne pouvait apercevoir. Elle laissa retomber sa main contre son flanc. Avantagés par leur expérience du monde de Ceux d’en haut, les lecteurs auront déjà compris, sinon l’issue de cette extraordinaire aventure collective, du moins la nature de la rotondité qui masquait à Daisy la vue sur la porte close de sa chambre.

Dans le couloir qui menait à la chambre de la petite-fille de Pope, des pas, bien que feutrés, se firent entendre. Un groupe de plusieurs personnes se dirigeait vers elle. Un spasme lui parcourut le corps, ce qui provoqua une nouvelle réaction dans la demi-sphère qui lui cachait la vue.

— Laissez-moi entrer seul, je vous appellerai, décida une voix masculine.
— Vous avez parfaitement raison docteur, lui répondit une autre voix.

Daisy sentit un frisson lui remonter des pieds jusqu’au sommet du crâne, sa peau se hérissa de milliers de boules nerveuses.
— POPE ! ! ! hurla-t-elle. Elle venait de reconnaître la voix de son grand-père.  C’était IMPOSSIBLE. Elle avait procédé elle-même à sa toilette funéraire... Il s’était affaissé au pied de l’échelle au retour d’une de ses sorties périlleuses. On avait procédé aux échanges de bougies fondues. Pope était mort ! Rose l’avait raconté en long et en large. « Le rictus que la mort avait placé sur son visage », enfin, elle ne l’avait pas inventé ? Rose, c’est bien ce que vous avez écrit ?

Daisy tenta de se soulever, mais son corps ne lui obéissait pas. Avec une lenteur infinie, la porte s’ouvrit. D’abord, la jeune fille ne perçut que le sommet chauve du crâne d’un homme mûr qui vint se ranger à son côté.

— POPE ? C’était la voix de Pope ? J’ai entendu Pope !
— Calmez-vous, mademoiselle l’élue, l’heure des explications est arrivée.

Daisy, prisonnière de son engourdissement —le lecteur aura deviné qu’il était provoqué — fit mine de se calmer. Elle bouillait. Des explications du docteur, elle retint que si Rose avait longuement décrit la mort du grand-père, elle avait néanmoins, sagement, ou étourdiment, omis de décrire les conditions de son incinération ou inhumation et Ariane, pressée de suivre Verox dans l’air brûlant et hostile de la planète, ne s’en était pas préoccupée. Dans la confusion du départ du jeune homme, deux de ses vieux amis, plus chenus que lui-même mais amis toutefois, avaient subtilisé le corps du vieillard et administré le remède qui avait fait cesser la léthargie provisoire dont il avait été affecté. Ariane, complice, avait joué prudemment la carte du changement de décor pour jeter un peu d’ombre sur les agissements des vieillards. Comment l’auteur de la Collection avait-il survécu à l’inondation des couloirs ? Cela, Daisy ne voulut pas l’entendre, Ariane elle-même l’ayant tu. La jeune héroïne exulta et Pope ému aux larmes pénétra dans la chambre, suivi de Verox qui, un peu honteux, regardait la pointe de ses chaussons d’hôpital. Honteux car, les tests ADN l’avaient montré, c’était lui le père de l’enfant que Daisy allait mettre au monde d’ici quelques heures. Mais laissons à Daisy le temps de se retourner et après tout, c’est Ekwerkwe qui a révélé au monde la grossesse de la petite-fille de Pope, à elle de dévoiler à Daisy le nom du père.

La sœur de Verox ne put réprimer ses larmes, son oreiller se couvrit de flaques humides.
— V’rox... V’rox... co... comment ?

Le médecin  poursuivit son discours. Pandora ne s’était pas trompée, la compagne que Tilu et Papistache avait donnée à Intergure avait bel et bien poignardé le jeune homme. Souvenez-vous, au chapitre six : « Le casque, devenu inutile, se détacha et roula de côté, dévoilant un visage sur lequel était figée pour toujours une expression d’intense stupéfaction… » Le casque ! Le casque ! Pas la tête. En fait, la lame du couteau avait dévié sur les boites de rations alimentaires chapardées par le jeune homme et le sang que tous avaient cru voir jaillir sur la photographie n’était que la sauce tomate des rations. La sauce tomate ! Verox avait feint la mort pour mieux contrecarrer l’action des deux traîtres à la cause. La dynamite confiée au vieux Maximilien, Ekwerkwe confirmera, c’était lui, ainsi que cent autres actions qu’il aurait loisir de conter plus tard.

— Et Jim ? Jim est-il… il est … mort ?
— Bien sûr que non, il joue dans le parc, avec les autres petits. C’est Tilu qui mène les rondes, elle sait s’y prendre, c’est son job. Tu verras comme il a forci. Il a toujours faim. En fait, c’est Ekwerkwe qui l’avait soustrait aux difficultés. Elle lui a ouvert un sas de sécurité et l’a guidé ici, en haut, pour le préserver. Cette histoire devenait de plus en plus dangereuse pour les jeunes figurants et l’assurance refusait de couvrir les risques. Ekwe a bien agi, mais tu comprends qu’elle ne pouvait rien dire au risque de modifier le scénario.

Epuisée par tant de révélations, la jeune fille s’endormit, ou bien le petit geste que le docteur opéra auprès de la perfusion augmenta-t-il sensiblement la dose de narcotique qui fit effet immédiatement ?

Pope, Verox et le docteur sortirent de la chambre. L’accouchement ne serait pas provoqué avant dimanche 8 mars à 9h00. Dans le couloir, un gardien de grande taille veillait entre deux portes : celle de la chambre de Daisy et celle de Messidor. La naissance des jumeaux, que cette dernière portait, était programmée pour le mois suivant.

Quand Verox passa devant le gardien, vigilant mais en tendre conversation avec InFolio, qui, bien qu’elle l’ait fait naître, n’était pas insensible à l’animalité dégagée par le joli garçon, le futur papa lui asséna une tape amicale sur l’épaule et  sourit au gentil couple avec reconnaissance.
— Bonne journée tat’InFolio et salut, Rongi… ça baigne les amoureux ?
InFolio rougit tandis que Rongi redressait son torse chaud et puissant.

Si l’on avait ouvert la porte de  la seconde chambre, les lecteurs auraient pu apercevoir Intergure veillant Messidor. A sa demande,  Verox avait consenti, avec soulagement, à lui abandonner ses droits à la paternité sur les jumeaux qu’elle attendait. Devenir père, d’accord, mais pas trop n’en fallait non plus pour un début. L’amour de ces deux-là s’était, contrairement à leurs attentes, renforcé pendant l’organisation des secours aux malheureux coincés dans l’obscurité des boyaux malsains d’en bas. Papistache avait éteint les lumières et chacun sait combien la nuit est propice aux rapprochements des différences.

***

Voilà, Ceux d’en haut vont se rencontrer et se congratuler autour de la naissance du petit dernier-né de la Collection. MAP, spécialiste de l’art, officiera, son A.P.N., à la main et autour d’une coupe de champagne rosé et d’un plateau de petits fours frais dressés par Julatilu, ils avoueront y être allés parfois un peu fort avec leurs personnages — Ceux d’en bas — mais, comme ils ont confié au plus fleur bleue du groupe la mission de clore le destin des petits et des modestes, alors leur sommeil ne sera-il pas trop troublé au souvenir des turpitudes engendrées par leurs cerveaux bouillonnants.

Ils évoqueront ensemble les cris d’InFolio : « Où est passée la Collection ? Pope, Verox, pourquoi m’avez-vous abandonnée ? » Formant bloc autour de leur projet d’écriture, Ceux d’en haut tenteront de convaincre leur public que douze épisodes pour une Collection, ce n’est pas si mal après tout.

Certainement, une autre fois, ne pourront-ils encore s’empêcher d’en découdre avec tel ou tel, mais tant que veillera sur leur petit univers la sagesse du vieux Papistache, les mondes continueront à tourner sans que rien ne soit réellement grave ni définitif — surtout pas définitif — aux pays des imaginaires.

Fin
(provisoire?)
 

01 mars 2009

Le feuilleton du dimanche

Ceux d'en bas

dixième épisode

InFolio


(juste avant...)

Une fois son sentiment de panique estompé, Rongi réalisa qu’il n’avait pris aucun repère au cours de ses déplacements. Il avait suivi Daisy un peu comme un automate. Et il ne savait pas non plus quel itinéraire il venait d’emprunter en courant pour chercher de l’aide.

Essayant de retourner en arrière, en peu de temps il ne put que conclure qu’il était perdu. Le désespoir, telle une ombre noire, l’envahit alors. Il avait failli à sa mission de protection, il s’était enfui avec les provisions. Elle était quelque part, seule, blessée, sans nourriture…

*** 

Débouchant sur une première intersection à quatre branches, un sourire naquit sur les lèvres de Messidor. Elle avait constaté bien vite qu’Intergure la devançait de peu. Il avait dû partir tout de suite après son départ, mais elle n’avait pas perdu trop de temps en surface. Il suffisait de s’arrêter et de tendre l’oreille pour le localiser, il faisait un raffut assez impressionnant. Elle l’entendait patauger, le son provenait du boyau de droite. Elle fit une encoche pour indiquer son itinéraire aux renforts,. Et pour elle-même se repérer si elle devait revenir sur ses pas, elle en fit une un peu différente, plus discrète, au niveau du tunnel dont elle arrivait. Elle s’engagea avec de grandes enjambées félines dans la direction des bruits.

***

Daisy avait refermé les yeux à leur approche. La femme posa une main sur son front et murmura une phrase dont Daisy ne perçu que les mots « fièvre » et « réveiller ». Puis elle sombra à nouveau dans la torpeur.

*** 

Rongi se releva enfin, et reprit son errance. Il s’était souvenu avoir marché au sec et des inscriptions au mur. Il fallait qu’il retrouve Daisy, pour la communauté, il le devait.

***

Messidor sentait qu’elle se rapprochait de plus en plus d’Intergure. L’écho de ses pas dans l’eau était de plus en plus proche.

Elle ne tarda pas à l’entendre, tout près, à droite dans cet embranchement auquel elle venait de parvenir. Les pas se rapprochaient, il revenait sur ses pas. Messidor se cacha dans l’ombre.

*** 

Daisy reprit de nouveau connaissance. Combien de temps plus tard ? Elle ne le savait pas. Elle cligna des yeux. La femme était encore là, l’homme armé aussi, dans l’encadrement de la porte ouverte. Daisy voulut bouger, et la femme s’approcha. Daisy tenta d’articuler « Où suis-je ? »

Comme pour répondre à la question muette à peine esquissée par ses lèvres, la femme expliqua brièvement qu’une patrouille d’inspection l’avait retrouvée devant la porte après qu’une alarme se soit déclenchée. On la soignait pour le coup qu’elle avait pris sur la tête et la brûlure sur sa poitrine.

Daisy jeta alors un regard inquiet vers l’homme et articula : « Pourquoi arme ? ». La femme la regarda durement et dit : « Il y a des mouvements importants en surface et en sous-sol. Malgré cette marque que vous avez là, nous ne pouvons pas vous faire confiance. On se protège. »

Daisy ouvrit de grands yeux, s’efforça de chasser la brume de son esprit pour raisonner. S’ils disaient vrai à propos du fait que cette marque pourrait être un gage de confiance pour eux, c’était sûrement vers eux que la guidait la voix. Elle fit un gros effort pour prononcer « Pope mort ». La femme tournait alors le dos à Daisy, l’empêchant de voir ses réactions, mais le garde cilla à l’évocation de Pope. Elle s’enhardit « Mon peuple. Poursuivi. Perdu dans galeries. »

Pendant qu’elle parlait, la femme avait préparé une seringue, et la piqua en disant : « Vous avez besoin de dormir. Tant que nous ne sommes sûrs de rien, nous serons plus tranquilles de vous savoir inconsciente. »

Pendant qu’elle sombrait, Daisy entendit encore : « Je m’appelle Danie, on va les retrouver. » Puis s’éloignant, elle jeta : « Explorez les galeries, activez les systèmes de surveillance ».

***

Messidor surveilla l’approche d’Intergure. Il parlait tout seul, pestant que c’était encore un cul-de-sac, que Jounga n’aurait qu’à s’occuper lui-même de Messidor. Soudain il se tut alors qu’il était tout près de l’embranchement.

Messidor tressaillit à l’évocation du nom de Jounga. C’est lui qui lui avait ordonné de faire semblant de ne rien savoir sur la Collection, et aussi d’éliminer Intergure. Intergure avait reçu la même consigne la concernant. Tous deux venaient du dessous, enfants trouvés lors d’une rafle. Et si on se servait d’eux ?

Pendant le silence qui sembla durer des heures, elle entendit distinctement, tout proche, un début de sanglot, vite étouffé par un chut discret et quelques gargouillis aquatiques. Des gens se cachaient, là, vers la gauche.

Intergure avait forcément entendu lui aussi. Il allait s’approcher. Messidor devait décider rapidement, entre éliminer Intergure ou lui faire savoir qu’ils avaient été dupés tous les deux.

à suivre...

Posté par ekwerkwe à 08:00 - n°18 - Nouvelles fanes de mars - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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22 février 2009

Le feuilleton du dimanche

Ceux d'en bas

neuvième épisode

Pandora


(juste avant...)

   Mais si la Collection se trouvait encore dans la planque, elle était fichue, c’était une certitude. L’explosion puis l’inondation avaient fait leur œuvre. Les corps se mélangeaient aux papiers et aux bouteilles, leurs morts se mêlaient désormais aux vestiges de la vie de ceux qui se terraient dans ces boyaux. Les corps de leurs amis que ceux d’en Bas avaient tués sans pitié. Plus question de perdre de temps. Même s’ils n’étaient que deux, ils étaient mieux armés et surtout mieux entrainés qu’eux. Les nouveaux renforts mettraient bien trop de temps à arriver pour réussir à rattraper les fuyards. Il fallait agir. Intergure se tourna vers Messidor :
-    Moi je continue, je ne veux pas que ces rats s’en tirent après ça. Nous sommes bien préparés et à deux nous avancerons plus vite que leur groupe de bras cassés. Tu me suis ?
-    Oui, bien sûr, mais laisse-moi tout de même appeler les autres pour leur expliquer ce qui se passe. J’ai besoin de cinq minutes
-    Pas une de plus, la traque doit commencer. Je ne t’attendrai pas Messidor.
-    Je reviens…
   Elle remonta à la surface et se dirigea vers son sac. La nuit commençait à tomber mais les radiations paraient le sol d’un éclairage qui n’avait rien de naturel.  Elle prit un couteau qu’elle cacha dans sa manche et quelques boites de cartouche pour son pistolet. Elle mit le tout dans une besace puis elle s’approcha de la radio dont elle changea la fréquence.
   « C’est moi, je suis seule… Ils sont plus malins que ce qu’on croyait, ils ont tué les renforts et la fille a filé… Oui, je vais bien…Non, Intergure n’a rien compris. Non, je te dis, cet imbécile croit que la Collection existe vraiment…Je peux la ramener vivante et me débarrasser de lui en même temps…Mais…Laisse-moi essayer…Il nous faut absolument son bébé…Tu ne le regretteras pas…Préviens les autres qu’il ne voulait pas les attendre, ça rendra sa disparition plus crédible… » .
   Elle remit la fréquence sur celle des renforts, prit la besace et descendit pour rejoindre Intergure qui s’était déjà mis en route sans elle.
-    Imbécile siffla-t-elle entre ses lèvres, tu ne perds rien pour attendre.
   Elle pressa le pas pour le rejoindre. La poursuite avait commencé.

***

   Cela faisait maintenant de longues heures que Daisy et Rongi pataugeaient dans la semi obscurité des boyaux souterrains. Ils s’étaient juste arrêtés quelques minutes pour boire et manger un peu. Leur progression était rendue pénible par l’eau qui ralentissait la marche et obligeait à monter haut les genoux. Ils étaient même immergés jusqu’à la taille dans certains passages mais Daisy continuait à avancer, imperturbable. Les visions avaient été précises et elle ressentait comme une impression de déjà vécu en reconnaissant certains endroits de son rêve. Sinon la voix prenait le relais pour la guider. A chaque intersection, elle se dirigeait donc sans l’ombre d’une hésitation, ce qui rassurait Rongi. Ils ne parlaient pas pour ménager leur souffle mais aussi parce que les pensées de Daisy se précipitaient. Elle se demandait qui était le père de son bébé et s’il était encore vivant. Elle réfléchissait à ce que lui avait dit Viv sur le bébé qu’elle portait en elle, celui qui allait peut-être les sauver. Pourquoi la Voix n’avait-elle pas parlé de ça ? Elle pensait au pauvre petit Jim qui devait pleurer et l’appeler, emporté dans quelque coin sombre, coincé quelque part peut-être. Elle ne voulait pas imaginer qu’il puisse être mort, lui aussi.
   Ils marchaient maintenant au sec depuis quelques centaines de mètres et commençaient à remonter, le terrain devenait légèrement pentu. Ils arrivèrent dans une zone plus claire, nimbée d’un halo lumineux. Les murs étaient recouverts de mots écrits avec des lettres de couleurs. On distinguait, telle une peinture rupestre, quelque chose qui ressemblait à « Mort aux .aches ». Qu’étaient donc ces « aches » ?
   Ils arrivèrent enfin à une intersection dont l’une des branches menait à une épaisse porte métallique.
-    C’est là, comme dans mon rêve. Nous y sommes Rongi.
-    C’est la sortie ? Qu’est-ce qu’il y a derrière la porte ?
-    Je ne sais pas, c’est ici que ma vision s’est arrêtée, mais nous y sommes. Je reconnais les drôles de peintures sur les murs.
   Rongi se précipita sur la poignée qu’il tenta d’actionner à plusieurs reprises. En vain. Il eut beau tambouriner à la porte, la pousser de l’épaule ou essayer de forcer la serrure, la porte refusait obstinément de s’ouvrir.
-    Mais c’est fermé ! Ta sortie est bloquée ! On est coincés !
   Sa voix montait dans les aigus à mesure qu’il perdait un sang-froid déjà mis à mal par la fatigue et les émotions des dernières heures. Il prit Daisy par les épaules et se mit à la secouer violemment « C’est de ta faute si on est partis. C’est de ta faute si tant sont morts. Et maintenant on est coincés dans ce boyau. Tu te rends compte de ce que tu as fait ? »
   Daisy essayait de se dégager, de ne pas écouter les mots que vomissait Rongi. Tous ces morts, et si elle s’était trompée ?
-    Moi je retourne aider les autres, il n’y a rien ici. Tu n’es qu’une… une… folle !
-    Attends Rongi…
   Elle essaya de le calmer et de le retenir mais il la repoussa violemment en arrière contre la paroi qu’elle heurta de la tête. Elle tomba et perdit connaissance. Rongi se précipita vers elle mais elle ne réagissait pas. Affolé, il s’enfuit chercher des secours… Qu’avait-il fait ? Daisy… Il ne voulait pas la tuer…

* * *

   Quand elle reprit connaissance, elle était allongée dans une pièce aux murs blancs. Sa marque la brûlait et elle avait très mal à la tête. Les souvenirs affluaient par vagues douloureuses, la mort de Pope, celle de Verox, les visions et la vague qui avait emportée Jim. Son bébé. La porte fermée puis le trou noir. Elle retint avec peine un haut le cœur…
Une femme entra, vêtue d’une combinaison blanche, suivie d’un homme armé d’un fusil.
Elle porta machinalement une main à son ventre, comme pour protéger celui qui représentait tant d’espoir. Qui étaient ces gens ? Amis ou ennemis?

à suivre...

21 février 2009

Port-Folio SFFF

Dès demain, vous retrouverez notre feuilleton collectif post-apocalyptique, Ceux d'en bas.
Mais en attendant, place à une

Civilisation disparue

InFolio

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* * *

Vous aussi, vous décelez des traces d'ailleurs dans le réel?
du futur dans le présent?
Alors, montrez-nous ce que voient vos yeux!

08 février 2009

Le feuilleton du dimanche

Ceux d'en bas

huitième épisode

InFolio


(juste avant...)

Daisy leva un regard de supplication vers Viv.

- Mais comment m’assurer que vous retrouverez Jim et les autres ? Comment être certaine que vous réussirez à échapper à ceux qui ont tué Verox ? J’ai eu une prémonition de mort cette nuit.

- Ne t’occupe pas de nous. C’est toi qui comptes et toi seule. Nous sommes solides, nous sommes armés. Maximilien, même s’il était rarement du même avis que Pope, fait partie lui aussi du Conseil des Anciens, et il connaît bien des choses sur ces galeries. Pas autant que Pope, mais assez pour faire tourner en bourrique nos poursuivants. Nous retrouverons Jim aussi. Nous allons nous débrouiller, calme-toi. Suis l’intuition qui est en toi, et va.

Viv se retourna, fouillant des yeux la pénombre. Elle appela :

- Rongi, tu es costaud, tu porteras des provisions et la protégeras. Va, mon neveu, va avec elle. Tu en es responsable, et gare à toi s’il lui arrive du mal !

Daisy soupira tandis qu’il s’approchait. Rongi, ils s’étaient toujours bien entendus. Un peu plus âgé qu’elle, mais pas beaucoup plus. Mais il se montrait parfois un peu simple. Coté muscle et loyauté, par contre, Daisy devait reconnaître que Viv avait fait le bon choix.

Ils se mirent tous les deux en route, non sans que Daisy ait une fois de plus lancé plusieurs appels pour localiser Jim. Daisy se retourna au bout de quelques pas et regarda Viv faire une brève prière avant de se mettre à regrouper des affaires éparses et aller s’occuper de ceux qui étaient encore au sol. Le groupe était en de bonnes mains.

S’éloignant dans un boyau latéral que lui indiquait son intuition, elle pesta intérieurement contre Ceux d’en Haut qui avaient percé la citerne de réserve d’eau pour les noyer dans leur fuite. De l’eau potable, leur plus grande richesse, une réserve qui avait nécessité tant de temps et d’efforts pour la constituer…

***

Intergure leva un regard triomphant vers Messidor. En surface, ils avaient attendu le message confirmant l’envoi des renforts. Il venait enfin d’arriver.

Il approcha sa main du levier du sas. A cet instant, il eut l’impression que le sol tremblait légèrement. Mais Messidor ne sembla pas s’en rendre compte. Il se passa la main sur le visage, ce n’était pas le bon moment pour avoir les jambes ou les nerfs qui flanchent.

- Mais qu’attends-tu ? lança Messidor.

Intergure tourna le levier sans lui répondre. Il sembla brièvement lui résister, mais se libéra sans qu’il ait besoin de beaucoup forcer. Ces vieilles mécaniques…

Il ouvrit alors le panneau pour se retrouver noyé dans un grand nuage de poussière. Toussant, il se retourna vers Messidor :

- Qu’est-ce que c’est que ce truc ?? Tu as un masque respiratoire ?

- Va savoir. Oui, j’ai un masque.

- Attendons quelques minutes que ça se dissipe. As-tu de l’éclairage ?

Son regard lançait des éclairs, mais elle contint sa voix quand elle répondit tout en sortant du matériel de sa combinaison et de son sac.

- Bien entendu que j’ai des lampes à dynamo ! J’en ai pris quand tu m’as annoncé avoir si brillamment capturé Un d’en bas qui semblait assez naïf pour faire confiance au premier venu.

Flatté, Intergure se rengorgea. Il prit l’une des lampes que lui tendait Messidor et commença à tourner la poignée.

- Nos chefs nous féliciteront pour ça ! En plus d’avoir trouvé une entrée, nous avons tué le descendant mâle d’un gardien du savoir. Cette lignée est éteinte, le livre de la Collection n’a pas d’héritier, le savoir est perdu pour eux.

- Ce Pope n’était pas aussi malin qu’on le raconte, s’il n’a pas su instruire son héritier avant de disparaître. En plus, il semble avoir gobé tout ce qui était écrit dans les livres de la cellule de captivité. Bon, descendons maintenant, ma lampe est chargée, la tienne aussi.

Ils descendirent, à l’aveugle, des échelons. Plusieurs mètres plus bas, ils posèrent pied sur un tas de gravats. Leur lampe leur permit de découvrir alors un spectacle d’apocalypse. La pièce avait été dévastée, et l’issue obstruée.

- Il devait y avoir un système de sécurité, quand j’ai touché le sas, le sol a tremblé. Comment allons-nous retrouver le livre si tout est effondré ?

- Là-bas regarde !

Une sorte de courant d’air semblait repousser la poussière, l’issue n’était pas totalement obstruée, l’air circulait près du plafond. Avec leurs mains, ils débarrassèrent un boyau dans lequel ils purent se faufiler.

Ils constatèrent alors que toutes les cellules du sous-sol de ce qui ressemblait à une vieille usine avaient été abandonnées peu avant leur arrivée. Et en plus, tous les boyaux quittant les lieux avaient été obstrués. Pendant qu’ils erraient en fouillant sommairement, ils furent rejoints par les renforts composés d’une dizaine d’hommes et de femmes, ce qui leur permit de remonter en surface se reposer.

***

Intergure se releva soudain de l’ombre où il s’était installé, de l’autre coté du pan de mur sur lequel était collé une affiche représentant une jeune fille. Il avait ressenti une nouvelle vibration dans le sol. Or, il savait l’équipe qui venait d’arriver dépourvue d’explosifs. Il se précipita de l’autre coté du mur et ne put qu’observer, impuissant, une nouvelle gerbe de poussière sortir brutalement. Il réveilla Messidor et l’entraîna à sa suite dans le sous-sol.

Se guidant à tâtons dans la poussière, ils retrouvèrent le boyau pour quitter la pièce éboulée. Un mètre d’eau avait envahi tout le sous-sol. Ils pataugèrent dans les allées et de cellule en cellule, tandis que le niveau baissait, en dénombrant les morts. Ils pestèrent contre Ceux d’en bas qui avaient piégé leur citerne pour inonder leurs habitations après leur départ. De l’eau, ils avaient gâché tant d’eau…

Mais la vague avait également déblayé l’une des issues qui était obstruée... et Messidor sembla entendre des cris, au loin, dans ce tunnel.

Il leur restait deux solutions. Ils pouvaient continuer à rechercher le livre de la Collection ici, et appeler des renforts. Ils pouvaient également se lancer tous les deux à la poursuite du groupe qui avait fui à leur arrivée, en supposant qu’ils avaient emporté le livre avec eux.

à suivre...

01 février 2009

Le feuilleton du dimanche

Ceux d'en bas

septième épisode

Ekwerkwe


(juste avant...)
Sous l’effet de la panique, Daisy revivait, en boucle, le moment où Verox était mort. Encore et encore, le lien qui l’unissait à son jumeau rompait et claquait dans sa tête comme un élastique trop tendu. La douleur, fraîche, se superposait à l’angoisse qui ne l’avait pas quittée depuis la mort de Pope. Noyée dans sa peur et son chagrin, elle ne pouvait pas réfléchir, encore moins prendre une décision qui engagerait l’avenir de toute la communauté.
Une gifle brutale s’écrasa sur sa joue.
—    Tu restes avec nous, jeune fille. Ce n’est pas le moment de paniquer.
Viv Lennan reprit, plus doucement :
—    Daisy, nous avons besoin de toi. Nous allons nous en tirer, mais nous avons besoin de toi.
Daisy regarda avec surprise la petite vieille qui se tenait devant elle, bien droite dans ses guenilles fripées. Comme tous les mômes du souterrain, elle s’était moqué d’elle, enfant, l’appelant “la Mère Manche-à-Balai” dans son dos. Comment pouvions-nous être aussi aveugles ? se demanda Daisy. Ces vieillards, ce sont des survivants. Je serai peut-être morte dans dix minutes. Eux ont résisté pendant des années, ils résistent encore.
C’était une pensée réconfortante. Elle n’était pas seule. Ils allaient s’en tirer. Elle repoussa son chagrin dans un coin de son esprit, pour plus tard, quand elle aurait du temps à y consacrer.
—    Daisy… Daisy…
Jim s’agrippait à elle en pleurnichant, terrifié.
— Je n’ai pas le temps de m’occuper de toi, Jim. Elle s’accroupit à sa hauteur. J’ai besoin que tu m’aides. Prends un sac, et récupère toute la nourriture qu’il nous reste. Et sans rien manger, hein ?
Le petit garçon renifla, hésitant. Elle le poussa d’une bourrade vers leur cellule, et se tourna vers Viv.
— J’ai fait un rêve, la nuit dernière. Enfin, pas vraiment un rêve, plutôt… une vision. Ou une prémonition. Verox est mort. Ça, j’en suis sure. Et ceux d’en Haut vont nous attaquer, il faut évacuer le souterrain. Je connais une issue, enfin je crois. Nous ne pouvons pas utiliser les sorties habituelles, ils risquent de nous y coincer. Mais il existe un autre passage.
—    Je sais. Je ne connais pas le chemin, mais je sais qu’il existe. Qu’est-ce qu’il y a d’autre ?
—    La Collection de Pope a disparu.
Les yeux gris de Viv Lennan virèrent au noir.
—    Elle était là hier soir, et elle a disparu ! Je ne peux pas partir sans, Viv, tu le sais. Il faut que vous m’attendiez, ou plutôt non, partez devant et je vous…
Une explosion, toute proche, les jeta l’une contre l’autre. Les ampoules électriques éclatèrent. Les lueurs verdâtres qui signalaient les issues, au-dessus des portes, vacillèrent mais tinrent bon. On pouvait entendre des fissures craquer dans les murs, les déchirer et monter à l’assaut du plafond.
D’une cellule à l’autre, la panique courait comme un incendie.
—    Ce n’est rien ! hurla Viviane en courant jusqu’au couloir. Maximilien a fait sauter la cellule qui mène au sas de sortie, pour nous faire gagner un peu de temps. Ne paniquez pas, bon sang ! Et dépêchez-vous, on part dans dix minutes.
Tout allait trop vite. Maximilien, ce vieux corbeau ronchon, l’ennemi juré de Pope, avait fait sauter une cellule ? Et avec quoi, d’abord : ils avaient donc des armes ? Et comment allait-elle retrouver la Collection, à présent que l’on n’y voyait plus rien ? Mais Viv revenait déjà vers elle.
—    Pour la Collection, c’est sans importance. Pour le moment du moins. Si quelqu’un l’a volée, il ne va pas la laisser ici. Evidemment, ça veut dire qu’il y a quelqu’un parmi nous dont nous avons intérêt à nous méfier. Mais pour l’instant, ce n’est pas la priorité.
Viv avait raison. D’un point de vue purement logique, la Collection ne risquait rien, où qu’elle se trouve. Mais c’était l’œuvre de Pope, l’œuvre à laquelle il avait consacré tellement de temps. Et les Lennan avaient tout pris en main avec une telle rapidité… Mais ce n’était pas le moment de revenir sur de vieilles disputes, auxquelles elle ne comprenait rien de toute façon. Et puis elle avait beaucoup réfléchi, depuis que Verox était monté à la surface. Il était allé y chercher des réponses. Des réponses qu’elle connaissait en partie, parce que Pope les lui avait transmises. A elle seule, il avait assez insisté là-dessus. Et Verox était parti, par défi, et peut-être par jalousie. Et maintenant il était mort, et Pope et elle avaient leur part de responsabilité. Alors peut-être – et c’était une pensée si nouvelle qu’elle en était effrayante – peut-être Pope avait-il eu tort. Pour certaines choses. Elle ne pouvait pas repousser l’aide des Lennan.

* * *

Les bougies avaient été rationnées, et elle en était heureuse. Daisy ne savait pas si elle aurait pu supporter de voir leurs corps avachis de fatigue, leurs yeux inquiets qui se tournaient vers elle pour y chercher du réconfort, l’assurance que tout était bien et que ce cauchemar serait bientôt fini. C’était bien assez d’entendre pleurer les plus jeunes, continuellement lui semblait-il. Jim se pelotonna contre elle. Il ne réclamait plus à manger. Quand ils avançaient dans le boyau, elle sentait en permanence sa petite main accrochée à sa combinaison, tremblante.
Quand ils étaient passés devant les deux autres issues, elle avait dû insister, violemment, pour qu’ils autorisent Maximilien à les dynamiter. Car le vieux Max avait de la dynamite. C’était bien la seule bonne nouvelle qu’ils aient eu depuis trois jours qu’ils avançaient dans ce boyau glacial, sans lumière, se guidant seulement en laissant traîner leurs mains sur les murs visqueux, comme s’ils étaient couverts de crachats. Il n’y avait même pas de rats qu’ils auraient pu attraper pour les manger et économiser leurs provisions. Il en restait si peu ! Heureusement qu’ils pouvaient se ravitailler en eau aux bornes qui jalonnaient le passage.
Sous le couvert de l’obscurité, des murmures de mécontentement commençaient à se faire entendre. Et si elle s’était trompée ? S’ils avaient abandonné leurs cellules pour rien ? Plus le temps passait, plus leur vieux souterrain faisant figure de paradis abandonné. Et ils avançaient si lentement ! Il fallait tout le temps s’arrêter, attendre les retardataires, faire des pauses. Mais la Voix la guidait, la Voix disait qu’ils étaient sur la bonne route. Ils allaient s’en tirer.
Daisy se réveilla en sursaut : certains s’étaient mis à crier, mais à présent tout le monde chuchotait des « Taisez-vous ! » furieux, et tendait l’oreille. Un grondement sourd montait du boyau, qui s’amplifiait, rebondissait sur les murs, sans que l’on puisse l’identifier. Une seule certitude : une meute était à leurs trousses.
Elle leur tomba dessus à une telle vitesse qu’ils se firent balayer sans comprendre, emportés qu’ils étaient par des tourbillons d’eau déchaînée, séparés les uns des autres, noyés, étouffés.

* * *

Jim avait disparu, arraché à elle par la violence de l’inondation. A présent, celle-ci avait reflué. Ils étaient une douzaine à se relever, trempés, courbaturés, les poumons brûlants. Tout autour d’eux, ils sentaient des corps inertes et disloqués. Bientôt, des appels et des pleurs retentirent. Ils se réverbéraient d’une paroi à l’autre, comme s’ils étaient des centaines.
—    Daisy ! Daisyyyyy !
C’était Viv, l’indestructible petite Viv
— Oh, Daisy, tu es vivante. C’est tellement affreux.
—    Viv, Jim a disparu. Et nous n’avons même plus de lumière. Comment est-ce que je vais pouvoir le trouver, et le soigner, s’il est blessé ?
Daisy réalisa alors que l’inondation les avait emportés très loin dans la galerie, et que ce tronçon était équipé de loupiotes de secours, tous les vingt mètres. C’était insuffisant pour les éclairer, mais…
—    Daisy, tu ne peux pas rester ici. Il faut que tu partes, que tu trouves la sortie, il y a forcément une autre communauté au bout de cette galerie, ils reviendront nous aider. Je vais rester là, faire ce que je peux pour les blessés, mais tu dois partir.
—    Mais qu’est-ce que tu racontes ? Nous ne devons pas nous séparer. Je dois trouver Jim, je ne partirai pas sans lui. Et la Collection ? elle est perdue cette fois, même si nous la retrouvons elle sera inutilisable.
—    Daisy, écoute-moi sans m’interrompre. La Collection n’existe pas. Enfin, pas celle que tu connais. C’était juste un journal, un journal sans importance. C’était un leurre, une rumeur répandue pour cacher ce qu’est réellement la Collection.
—    Et qu’est-ce qu’est réellement la Collection ?
La voix de Daisy était glaciale. Elle en avait assez de tous ces secrets emboîtés les uns dans les autres, elle voulait retrouver Jim et non pas parler avec Viv de cette maudite Collection qui ne rimait à rien. Mais celle-ci leva la main pour lui intimer le silence.
—    Tu es la Collection – ou du moins, tu en fais partie. Cela fait des années que ceux d’en Bas essaient de modifier nos codes génétiques, de les adapter pour que nous puissions remonter à la surface. Enfin, pas moi, ni aucun des autres ici. Mais toi, et tes enfants… C’est pour ça que tu portes la marque de la clé, c’est une sorte de… d’activation du code. Les autres, là-bas, t’expliqueront tout ça beaucoup mieux que moi. Ce que je sais, ma chérie, et ce n’est pas le bon moment pour te l’apprendre…
Viv s’interrompit. Dans la faible lueur des loupiotes de sécurité, elle avait l’air d’un fantôme, un vieux fantôme fatigué.
—    Le code s’est activé parce que tu attends un enfant.
Daisy la regarda, horrifiée. On s’ennuyait tellement, dans le souterrain. Elle n’était même pas sure de savoir qui était le père.
—    Il faut que tu partes. Je sais que c’est affreux de te demander ça, mais il faut que tu le fasses, pour nous, pour aller chercher des secours. Et parce que s’il y a une personne à sauver, parmi nous tous, c’est toi. Sinon nous aurons fait tout ça pour rien. Tu es notre espoir. Daisy, s’il te plaît.

à suivre...

25 janvier 2009

Le feuilleton du dimanche

Ceux d'en bas

sixième épisode

Pandora


(juste avant...)

   Intergure se rapprocha de ce qui restait du corps de Verox et le repoussa du bout de sa semelle pour dégager l’entrée de la planque désormais recouverte d’une flaque rouge vif. Le casque, devenu inutile, se détacha et roula de côté, dévoilant un visage sur lequel était figée pour toujours une expression d’intense stupéfaction.

   ― Messidor, tu es décidément la pire des mantes religieuses que je connaisse !
   ― Mais je n’ai fait que t’obéir…
   ― Ne me dis pas que tu n’y as pas pris de plaisir. Je te connais trop bien, un cœur de glace dans un corps de rêve.

   Elle haussa les épaules mais sourit sous le heaume de son casque. Intergure sortit de son sac à dos une carte et une boussole qu’il tint devant lui pour localiser leur position et un antique poste de radio qu’il lui tendit :

   ― Appelle-les pendant que je cherche la position… Voilà… Dis-leur : 18° Nord 50° Ouest…
   ― Finalement ça n’a pas été si difficile que ça !
   ― Nous n’avons pas encore la Collection et je me méfie de Pope et de ses tours de passe-passe. Ne sous-estime jamais Ceux d’en Bas si tu veux rester en vie aussi longtemps que moi.

   Messidor n’aimait pas le ton professoral employé, elle n’était plus une petite fille et n’avait pas besoin qu’on lui donne des leçons, mais elle ne dit rien. Il  n’était pas encore temps. Elle demanda donc du renfort…

* * *

   La tension était devenue palpable dans le petit réduit souterrain. Tous sentaient que la solution pourrait bien venir de la petite fille de Pope comme il les avait lui-même guidés de son vivant. Tous attendaient et même le turbulent Jim se tenait immobile et silencieux.

   Gênée par le poids de tous ces regards, Daisy réfléchissait du plus vite qu’elle le pouvait à mesure que les forets qui vrillaient ses tempes se faisaient plus discrets. Elle ne comprenait pas ce qui se passait mais cette image de Verox était terriblement réelle. Elle savait qu’elle ne se trompait pas, elle savait qu’il était mort. Elle porta machinalement la main à sa gorge en écartant doucement la clé devenue tiède pour toucher la zone douloureuse. Elle sursauta. Une cicatrice flamboyante en forme de clé s’imprimait désormais sur son sternum. Elle regarda autour d’elle, tous avaient les yeux rivés sur la marque rouge. La vieille Lennan se signa avant de reprendre frénétiquement ses prières.

   Et tout lui revint brutalement. Le rêve étrange qui l’avait saisie cette nuit et qu’elle avait vécu dans une sorte de demi-sommeil. Elle se rappelait de tout : La Collection, la sortie secrète vers les autres galeries et le chemin pour y accéder, L’attaque violente qui allait survenir par le sas. La mort de…  Non, elle ne devait pas y penser, pas encore. Elle avait été choisie et portait la marque, la même que Pope, cette cicatrice qui l’avait tellement intriguée quand elle lui avait fait sa toilette mortuaire. Il n’était plus temps de penser aux morts. Elle ferma les yeux et entendit La Voix qui parlait doucement tandis que sa cicatrice pulsait. « Il faut partir maintenant, emmène tout le monde et sauve la Collection, Ceux d’en Haut ne doivent pas s’en emparer. Il est trop tard pour Vérox ». La même voix féminine que dans son rêve. Il fallait agir.

   ― Ceux d’en Haut arrivent, il faut partir. Je connais le chemin. Voyez la marque, je suis la Porteuse de Clé. Prenez de quoi vous défendre, préparez-vous rapidement et prévenez tout le monde. Tous ceux qui resteront dans l’abri mourront.

   Quelques voix s’élevèrent pour dire qu’elle n’était qu’une enfant et demander de quel droit elle leur donnait des ordres, mais la majorité des réfugiés présents se précipitèrent dans leur abri pour prendre les quelques objets de valeur auxquels ils tenaient. On entendait le message se propager de cave en cave : « Il faut partir. Ceux qui resteront mourront. » Bientôt tous seraient prêts.

   Restée seule avec Jim qu’elle prit dans ses bras pour le rassurer, elle se prépara elle aussi à quitter cette cave où elle avait grandi. Elle prit un sac dans lequel elle enfourna rapidement une photo pâlie représentant deux petits enfants et un couple dont la femme tenait dans ses bras un bébé, ses parents, le livre « La cuisinière provençale », le maximum de rations et la peluche de Jim. Puis elle s’approcha du cagibi aux balais pour y prendre la Collection. Elle tremblait quand elle prit la clé à son cou pour l’enfoncer dans la serrure. Elle était à la fois effrayée et impatiente de La tenir dans ses mains mais le bahut était vide.

   Ce n’était pas possible, le rêve n’avait rien mentionné à ce sujet et la Voix se taisait obstinément. Où était passée la Collection ? Devait-elle essayer de La retrouver coûte que coûte ou sauver avant tout les réfugiés de l’abri avant qu’il ne soit trop tard? Elle était bien trop jeune pour devoir faire des choix aussi importants. « Pope ! Verox ! Pourquoi m’avez-vous abandonnée ? »

à suivre...

18 janvier 2009

Le feuilleton du dimanche

Ceux d'en bas

cinquième épisode

Papistache


(juste avant...)

   La voix d’Intergure résonna dans l’abri. Vérox attendit sans bouger, mais les paroles de son protecteur de la veille l’encouragèrent à montrer le bout de son nez. Le propriétaire de la combinaison lie de vin n’avait pas encore ôté son masque. C’était un objet terrifiant au galbe élégant qui reflétait les images déformées du réduit dans lequel se tenait la rencontre.

   Comment Vérox aurait-il pu identifier un casque anti-feu ayant appartenu à un pompier d’élite d’avant la grande scission ? Son image renvoyée par la visière du masque lui était étrangère, il se courba en se protégeant le visage du coude. Un rire cristallin emplit la pièce. Un rire comme jamais il n’avait entendu, pas comme ces éclats enfantins que les vieux faisaient taire d’une voix menaçante, un rire comme une lame de feu qui se glissa jusqu’au tréfonds de sa moelle.

   Le nouvel arrivant repoussa la visière, laquelle sembla être avalée par le casque lui-même. La sangle qui maintenait fermement le casque au crâne de l’inconnu fut libérée. D’un mouvement qui parut tout de grâce et de majesté à Vérox, le compagnon d’Intergure fit voler d’un rapide mouvement de tête une chevelure comme le jeune homme n’en avait vue que sur les illustrations des contes que les vieilles lui avaient lus et fait lire dans les boyaux où son enfance s’était déroulée. Pour limiter les invasions des parasites, tous les jeunes des deux sexes avaient le crâne rasé à chaque pleine lune artificielle, Daisy comme lui, comme Jim, comme tous. Les vieux, que la calvitie n’avait pas touchés du doigt, se soumettaient aux mêmes traitements et les vieilles portaient en permanence un filet huilé qui leur enserrait la tête depuis les sourcils jusqu’à la nuque.

   Une brutale érection lui vint. Bien que sa combinaison trop grande de deux tailles au moins dissimulât la chose, il porta les mains à son bas-ventre. De la gorge de l’inconnu, une seconde fois, le  rire cascada et se répercuta dans les boyaux. Une série d’explosions éparses, dehors, ramena le silence. Les trois comparses s’entre-regardèrent.

   Intergure présenta le nouvel arrivant. Vérox — il devait donner l’image même de l’idiot des légendes, du simplet qui renifle et étale sa morve sur la manche de son gilet — ne quittait pas des yeux l’étrange créature. Elle s’appelait — ou se faisait ainsi nommer, nulle précaution n’étant à négliger — Messidor. Si Vérox l’avait interrogée — mais les mots dans sa gorge avortaient avant même d’être pensés — il aurait appris que c’était une femme de trente-cinq ans, elle-même sortie des souterrains séjours depuis bientôt quinze ans et qui n’avait jamais enfanté en dépit de ses multiples tentatives pour y parvenir.

   Les yeux de Messidor semblaient deux flammes, aussi bleues que les veilleuses des antiques chaudières à gaz qui maintenaient une température supportable dans les entrailles souterraines d’où le jeune homme était sorti pour les raisons que l’on connait. La peau de la femme était aussi blanche que celle de Daisy mais comme éclairée de l’intérieur par un feu que Vérox n’avait jamais perçu chez aucun des habitants des lieux clandestins où se terraient, remplis d’angoisse — du moins le croyait-il — sur son sort, Jim, Daisy et les autres.

   Intergure perçut le trouble du jeune homme. Il annonça qu’il allait sortir et revenir avec de quoi se sustenter pendant quelques jours. Ils allaient en avoir besoin. Vérox ne songea pas à demander les aboutissants de cette allusion. L’homme à la combinaison rouge disparut par l’ouverture qu’il referma soigneusement sur lui.

   Messidor et Vérox profitèrent de la sortie pour se dire ce que d’autres amants, avant eux, avaient eu loisir de se répéter à l’envi. Messidor fut très éloquente. Vérox apprenait vite.

   Quand Intergure revint avec un carton souillé rempli de rations militaires dont la date limite de consommation avait été grattée de la pointe d’un couteau, Messidor avait de nouveau enfilé sa combinaison aux multiples poches et Vérox dormait profondément. La flamme dans les yeux de la femme avait viré au jaune.

   Le jeune homme sursauta. Une main ferme l’avait agrippé par l’épaule et une voix connue — qu’il mit un temps à identifier comme étant celle d’Intergure — lui intima l’ordre de s’habiller. Ce qu’il fit sans quitter sa couche étroite.

   — Si tu continues à me fixer ainsi, je remets mon casque, se moqua Messidor.

   Autour d’un bloc de « singe », sec comme les pierres, une boite de sauce tomate aigre et un paquet de biscuits de soldat ouvert au milieu de la table improvisée, les trois personnages mirent au point leur emploi du temps. En fait Vérox, qui s’efforçait de regarder les miettes des biscuits sur la nappe — un morceau de toile cirée fanée et cassante —, ne pipait pas un mot. Il écoutait. Messidor trempait un biscuit dans la sauce tomate et le léchait avec appétit. Elle se tacha la commissure des lèvres.

   Intergure lui apprit que Pope n’était pas qu’un obscur scribe de la Collection. Sa disparition avait jeté le trouble dans la communauté souterraine. Pour tenir contre la violente répression de Ceux d’en Haut, chacune des  multiples caches souterraines avait développé une autonomie réelle ; mais, dans le plus grand secret, des hommes comme Pope avaient consigné, dans de précieux cahiers, à la fois les entrées et les issues des caches, les contacts, mots de passe et autres. Leurs notes constituaient un outil remarquable qu’il conviendrait de mettre en synergie le jour où Ceux d’en Bas décideraient de jeter à terre les bunkers des nantis. Et Pope, parmi les pivots de cette organisation clandestine, était l’un des premiers, sinon le premier. Son livre devait être préservé. Messidor avait été pressentie pour en devenir la gardienne.

   Vérox comprit qu’il allait revoir les siens. Il lui tardait de les rassurer. C’était la première fois, hors pendant son sommeil, qu’il les quittait si longtemps. Intergure rappela les consignes au jeune homme : ne pas penser, faire le vide dans son esprit, marcher dans les pas de celui qui précède. Le trio se mit en route. Vérox avait glissé dans sa combinaison deux boîtes de rations non entamées. Daisy apprécierait.

   Pendant la longue marche, des projectiles fusaient et explosaient. Il sembla à Vérox que le chemin était plus long dans ce sens que dans l’autre, mais il ne fallait pas penser, alors il balaya l’idée. Les miettes ! Se concentrer sur l’image des miettes. Si le jeune homme n’avait pas été aussi concentré sur l’image mentale des biscuits, il n’aurait pas manqué de s’interroger sur la maladresse des tirs émanant de Ceux d’en Haut. Il était concentré. Les trois silhouettes masquées progressaient dans l’air surchargé de vapeurs irritantes. A mi-parcours, Vérox prit la tête du commando ; désormais, lui seul connaissait le chemin.

***

   Daisy ne tenait pas en place. Jim était infernal. Elle avait dû acheter un moment de répit en puisant dans la réserve des jours d’exception et donner au garçon, interdit de constater que son manège avait pour une fois porté ses fruits, une des dernières barres sucrées, scellée dans du papier glacé où se lisait encore, malgré l’action des poissons d’argent que rien ne pouvait  empêcher de courir sur toutes les provisions qu’elles fussent cachées ou non, les lettres M.A.R.S., un acronyme dont Vérox et elles, quand ils étaient plus jeunes, avaient en vain tenté de saisir la signification.

   Vérox approchait. Elle en était sûre. Sa maigre culture ne lui permettait pas d’attribuer à un sixième sens les fourmillements qu’elle éprouvait dans la colonne vertébrale. Une évidence, Vérox revenait. Elle éprouva un bouleversement auquel elle s’ignorait prédisposée. C’était à la fois agréable et inquiétant. La paume de ses mains se couvrit de microscopiques gouttelettes de sueur. Elle mouilla ses lèvres de sa langue et, pour se donner une contenance, s’approchant de l’ampoule nue qui distribuait une chiche lumière, elle relut pour la centième fois son livre préféré, un ouvrage à l’imagination débordante, de J.-B. Reboul, qui la transportait immanquablement : “La cuisinière Provençale”.

— C’est là ! chuchota Vérox. Heureusement, la clarté de la lune modérait l’obscurité. Il avait reconnu la pièce nue, la photographie, la chaise. Le sas est près du grabat, là ! annonça-t-il.

   — On n’a plus besoin de lui, lança Intergure, tue-le !

   Vérox devina plus qu’il ne vit l’ample mouvement du bras de Messidor. Une gerbe vermillon jaillit sur la photographie de la fillette dont la planche volait dans les airs. On aurait pu croire qu’elle pleurait des larmes de sang.

   Daisy hurla. La clé que Vérox lui avait remise avant son départ et qu’elle portait autour du cou lui brûla la poitrine. Ses tempes lui comprimèrent le cerveau. Elle crut qu’elle allait s’évanouir. La jeune fille sentit s’immiscer en elle la certitude que Ceux d’en Haut avaient trouvé l’entrée de leur repaire. L’image de Vérox, touché par un projectile comme ceux que Pope décrivait parfois après ses retours, se forma sur sa rétine.

   A ses cris, les Lennan s’étaient approchés. Des curieux, les mêmes que pour la mort de Pope, se massaient près de l’entrée de la cave. Il fallait agir. Daisy expliqua son pressentiment. Les Lennan s’abîmèrent dans les prières. Un frisson parcourut les caves voutées. Tous les regards convergèrent vers Daisy.


   Et si elle avait rêvé ? Si dehors, tout était calme ? Ou Vérox n’était-il que blessé ? Faudrait-il, alors, le laisser agoniser sans lui porter secours ? Mais si le pressentiment de Daisy était juste, ne faudrait-il pas plutôt sauver la Collection de Pope et organiser la fuite des habitants des caves ?

à suivre...

11 janvier 2009

Le feuilleton du dimanche

Ceux d'en bas

quatrième épisode

Tilu


(juste avant...)

     Verox s’assit sur le bord de sa couchette. Il réfléchit et se dit qu’il ne pouvait rien faire tout seul, là-haut. Il ne savait rien en fait, ni où il se trouvait, ni où ses parents vivaient, ni qui étaient ces barbares qui l’empêchaient de penser en surface sous peine de mort violente, ni ce qu’était la collection….  Et Intergure l’avait laissé là, seul.   
     Il laissa courir son regard autour de lui, puis se leva et s’approcha de la bibliothèque. Pope lui avait appris à lire, mais ça faisait bien longtemps qu’il n’avait rien lu de nouveau. Il connaissait par cœur les livres de contes du grand-père, c’est tout ce qu’il avait pu garder dans la cave, mais il n’avait jamais feuilleté d’autres ouvrages même s’il savait qu’il en existait des milliers.
     Trois gros volumes à la tranche vert pomme attirèrent son œil. Il n’y avait aucun titre sur les couvertures, seulement des chiffres romain, I, II, III.
     Vérox attrapa le premier volume  et commença à le parcourir.  Il décrivait la Terre du siècle précédent. Il y avait tout un tas de photos superbes d’un certain Arthus Bertrand. Des photos magnifiques du monde de rêve qu’était la terre au début du XXIème siècle. Pourtant les textes qui accompagnaient les images parlaient de déséquilibre, de pollution, de réchauffement climatique, d’appauvrissement de la faune et de la flore et annonçaient les pires catastrophes si les hommes ne changeaient pas leurs habitudes.
     On y lisait aussi l’organisation d’une société des hommes de l’époque. Personne ne vivait sous terre, mais il y avait quand même beaucoup de misère, de guerres, de famines.
     Une grande force implacable dirigeait le monde (à ce que comprenait Vérox) c’était l’argent, et au fil du temps, tout au long de ce siècle il s’était dessiné deux grandes catégories d’hommes et d’âmes. Ceux qui avaient de l’argent et ceux qui n’en avaient pas.
Les premiers, de moins en moins nombreux mais de plus en plus puissants, avaient petit à petit asservi les seconds, les traitant enfin comme des esclaves, et les parquant dans des ghettos insalubres sans assistance, ni aide aucune. 
     Les premiers s’étaient préservés des zones protégées, écologiques et se servaient des zones de vie des seconds comme d’un dépotoir géant où ils se débarrassaient de leurs déchets toxiques et autres pollutions en tous genres.
     Les premiers avaient fini par interdire l’accès de leur monde aux seconds en construisant des murailles et systèmes de défense sophistiqués afin qu’ils puissent être en sécurité et à l’abri des seconds dont certains spécimens tentaient quelquefois des incursions chez eux, allant jusqu’à commettre des meurtres et autres délits pour attraper une part de leur rêve.
     Le volume II racontait la transformation de l’écologie de la Terre.
     En zone pauvre, la végétation avait pour ainsi dire disparue à quelques végétaux mutants près. Le climat était devenu celui des déserts d’antan, brulant le jour, glacial la nuit. Soumis à des phénomènes météorologiques extrêmement violents.
L’organisation des hommes s’étaient petit à petit adaptée au climat, les pauvres se réfugiant sous terre après un long travail pénible d’aménagement précaire du sous sol, on les appelait dorénavant « Ceux d’en bas » ; les riches s’aménageant en surface des zones protégées  à grand renfort de haute technologie de pointe, très couteuse permettant de compenser et de corriger les dérèglements du climat, on les appelait maintenant « Ceux d’en haut ».
     Ceux d’en haut continuaient à exploiter Ceux d’en bas, mais les craignaient aussi énormément. Ils avaient mis au point un système de défense qui ne permettait la montée à la surface que des êtres sans instruction, ni pensée, ni réflexion. Ainsi n’avaient-ils rien à craindre de l’engeance sombre qui grouillait dans les sous sol.  Ils avaient placé au-dessus et alentour de chaque sortie de terre, un scanneur ondulaire qui en même temps qu’il lisait la puce identitaire sous cutanée de tout individu à sa portée,  effectuait un magnético-encéphalogramme. Si celui-ci mettait en évidence une activité de réflexion, le système déclenchait automatiquement un tir de balles explosives qui  devait détruire l’individu.  Le système était très efficace sauf face aux longueurs d’onde de la couleur rouge et ses variantes, qui troublaient incompréhensiblement les détecteurs.

     Vérox arrêta un moment sa lecture, il regarda le bout des doigts douloureux et cloqués de sa main droite qui avait touché un de ces projectiles pourtant éteint  et frissonna à l’idée de ce à quoi il avait échappé. Il était toujours seul, il n’entendait aucun bruit si ce n’est de temps en temps le grondement très lointain d’une explosion. Il avala les quelques pilules multivitaminées que lui avait glissées Daisy avant de partir et attrapa le troisième volume.

     Le volume III expliquait « la Collection ». Au fil des années un groupe d’individus rebelles ou dissidents s’étaient retrouvés autour d’un projet.  Dans l’ombre des sous-sols, des groupes d’intellectuels et d’esprits ouverts avaient réussis à se rencontrer. Certains issus de Ceux d’en bas, d’autres moins nombreux mais très actifs issus de Ceux d’en haut mais en désaccord total avec les idéaux de leurs dirigeants.
     Il y avait là une équipe de scientifiques : biologistes, physiciens, chimistes, mais aussi des sociologues, historiens, quelques médecins et enseignants, ainsi qu’une quantité d’artisans plus qualifiés les uns que les autres. Le reste de la troupe étaient constitué de beaucoup de jeunes gens sans qualifications particulières mais volontaires et prêts à donner de leur temps et de leur énergie pour la construction d’un nouveau projet de société.  Toutes ces personnes formaient une Collection très riche de compétences et de volontés, ce qui avait donné son nom au Projet.

     Vérox n’en croyait pas ses yeux, il comprenait enfin pourquoi ses parents avaient disparu un jour sans revenir. La cause était belle. Pope leur avait caché la vérité pour les protéger. Mais maintenant, il savait. Et il avait envie de se joindre à la Collection, même s’il ne connaissait pas le Projet. Les pages suivantes du livre le décrivaient en détails mais Vérox n’arrivait plus à lire, la fatigue et l’émotion lui brouillant la vue. C’était surement un beau projet.
     Il pensa alors à Daisy et Jim qui étaient toujours dans l’ignorance de tout ça et qui devaient  attendre son retour avec inquiétude. Il se souvenait de l’angoisse que lui causait l’attente de son grand-père quand il sortait en surface, et se demanda s’il ne devait pas essayer d’aller informer sa sœur de ce qu’il se passait.
     Il entendit de nouveau le bruit sourd de quatre battements puis rien puis encore quatre battements.  La trappe se souleva. Instinctivement, il se précipita sous la couchette observant d’un œil les nouveaux arrivants. Il aperçut une paire de jambes gainées de rouge, mais, à la vue d’une deuxième paire de jambes d’une autre couleur, il se recroquevilla le plus qu’il put dans sa cachette, replié sur lui-même, les poings serrés de peur, la respiration suspendue.
     Étaient-ce les pas d’Intergure et d’un de ses amis qui descendaient l’escalier ? Ou bien ceux d’en haut avaient ils trouvé son ami guide et le forçaient-ils à livrer ses secrets ?

à suivre...

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04 janvier 2009

Le feuilleton du dimanche

Ceux d'en bas

troisième épisode

Map


(juste avant...)

     Vérox avança vers l’homme, s’agenouilla à ses côtés et lui touchant le bras lui dit :
     -    Je veux retrouver mes parents, aidez-moi, il faut que je sache !

     L’homme ouvrit les yeux, un léger sourire anima son visage. Il se releva.

     -    Bien, tu peux m’appeler Intergure. Tiens-toi prêt à m’obéir en tout point si tu veux rester en vie.

     Vérox  acquiesça en silence.

     -    Mets tes pas dans mes pas, pour l’instant la couleur rouge de mon scaphandre nous protège, « ils » n’ont pas accès aux radiations de cette couleur.

     Dans l’atmosphère surchauffée, une longue marche commença dans un paysage dévasté, brûlé et sans vie apparente. Vérox s’appliquait à suivre son guide sans dévier de son ombre. La progression était difficile et le jeune homme trébucha plus d’une fois dans les cratères plus ou moins profonds qui déformaient le sol. La chaleur devenait étouffante, ça et là des squelettes d’arbres aux moignons noircis et encore fumants étaient les seuls témoignages de ce qui avait dû être une vaste forêt.

     Intergure avançait d’un pas rapide et sûr, évitant les pièges du terrain qu’il avait l’air de connaître particulièrement bien. Il semblait mû par une force invisible. Tout à coup il fit signe à son jeune protégé de s’immobiliser. Il saisit un petit appareil qu’il portait à la ceinture et le pointa  vers le sol.

     L’attente ne fut pas longue. Un bruit sourd qui rappelait le battement régulier d’un cœur se fit entendre : un, deux, trois, quatre battements puis un silence d’un temps équivalent et de nouveau quatre battements suivis d’un silence total.

     L’homme au scaphandre rouge  s’avança alors résolument d’une vingtaine de pas dans la direction d’où provenaient ces signaux, entraînant à sa suite un Vérox que la curiosité plus que la peur animait. Arrivé près d’une grosse pierre crayeuse aux côtés anguleux il se pencha, déplaça celle-ci en la couchant sur le côté, ce qui eut pour effet de laisser apparaître un gros anneau métallique qu’Intergure souleva sans attendre.

     -    Une trappe, s’exclama Vérox !

     -    Chut ! Suis-moi vite, il est temps.

      Une volée de marches creusées dans la terre durcie les mena dans une pièce assez haute pour se tenir debout. Une fois la trappe refermée une douce lumière les enveloppa et Vérox se rendit compte que les murs de cette  pièce souterraine étaient tapissés d’étagères remplies de livres et de documents. Sur le mur du centre un grand dessin représentait un lac entouré de hautes montagnes enneigées.

     -    Oh, c’est comme dans les contes, s’exclama-t-il !

     -    Les contes… ah oui, soupira Intergure en retirant son casque et son scaphandre puis il  ajouta : ici nous sommes à l’abri, nous pouvons parler sans crainte. « Ils » ne peuvent pas détecter notre présence à cette profondeur ! Nous pouvons prendre quelques heures de repos avant de rejoindre  la  Collection.

     -    La Collection ! Mais c’est le titre du grand livre que mon grand-père écrivait !

     -    Tu es le petit-fils de Pope ? Dis-moi, que devient-il? Cela fait deux jours que je ne l’ai pas vu.

     Vérox raconta alors à son guide la triste fin de son grand-père  ajoutant que c’était ce qui avait précipité sa décision de quitter à son tour les caves et de remonter à la surface.

     -    Bien, tu es courageux. Nous avons besoin de gens comme toi, il en reste si peu.

     -    Connaissez-vous mes parents ? Ils sont partis depuis si longtemps.

     -    Oui, ils ont voulu vous laisser à l’abri ton frère, ta sœur et toi. A la Collection ils font du bon travail.

     -    Mais enfin qu’est-ce que la Collection ?

     -    Tu n’as donc pas lu le livre de ton grand-père !

     -    Non, il l’enfermait à clé et nous disait qu’il n’était pas encore temps.

     -    Ah, je le reconnais bien là. Lui aussi voulait vous protéger car il y a du danger à nous rejoindre, tu as pu t’en rendre compte.

     A ce moment une énorme explosion retentit au-dessus d’eux.

     -  Ils nous cherchent. Ne t’inquiète pas tant que nous sommes ici nous ne craignons rien. Laissons passer deux ou trois heures. Allonge-toi pour reprendre des forces. Je te ferai signe quand il sera temps.

     Vérox ne se fit pas prier et un lourd sommeil peuplé de visions étranges ne tarda pas à s’emparer de lui dès qu’il s’étendît sur le sol.

    Quand il sortit de sa torpeur, l’esprit encore embrouillé par ses rêves agités, Vérox appela son compagnon. Personne ne lui répondit. Il pensa que son guide s’était lui aussi endormi et se releva rapidement pour aller le réveiller. Mais il n’y avait aucune trace d’Intergure… Le jeune homme était bel et bien seul dans cette pièce souterraine. La sueur perla à son front, la peur s’infiltra dans tous ses membres et il se sentit comme paralysé. Dans sa tête tournoyait ces questions : rester ici à l’abri, attendre l’éventuel retour de son compagnon guide, ou sortir en bravant tous les dangers et essayer de trouver la Collection ?

à suivre...

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