21 avril 2009
Liens - 4
Le fil rouge
Caro_carito
« Elle a pris des couleurs » pense-t-elle, en caressant ses cheveux épais. La fillette sourit et lui tend un livre. La jeune femme s’en saisit, s’étonnant de la couverture rouge défraichie. La voix flutée murmure, craintive. « Mamie n’a pas fini de me lire les histoires. Elle m’a dit que je peux le ramener à la maison. » Elle fixe l’enfant qui soutient son regard. Surtout, ne pas s’emporter. A chaque retour de vacances, sa fille revient avec des jeux, des habits qui s’entassent dans la chambre exigüe. Elle réprime les mots impatients qui vont jaillir de sa bouche. Ne pas lui faire de peine, en tout cas pas aujourd’hui alors qu’elle vient de rentrer. Pour rejoindre Paris, il y a deux ans, elle a laissé derrière elle, meubles, tableaux, livres. Éditions de poche, dictionnaires, encyclopédies, tout est resté dans des cartons, dans le grenier. Soigneusement étiquetés et rangés à côté de la malle aux déguisements et des coffres à jouets. Ici, l’espace est compté. Le lit de la petite est coincé entre une lucarne et un minuscule bureau. Un tapis au bord duquel s’entassent trois caisses en plastique coloré remplies de poupées et d’une dînette dépareillée.
La fillette s’est endormie avant la fin du récit. Elle entend ce souffle enfantin gonflé de nostalgie. Finies les cavalcades entre cousins. Adieu parties de cache-cache dans les hautes herbes, les pâquerettes tressées en couronne. L’enfant n’aime pas la capitale, ni ce deux-pièces humide où personne n’est jamais invité.
Elle baisse en silence le store. La nuit tombe plus tôt en septembre. C’est sûr, elle ne trouvera pas le sommeil. Pas tout de suite. La tristesse qui bouscule le sommeil de son enfant, l’a saisie. Il a suffi d’aller la chercher à la gare, de sentir dans ses cheveux l’odeur des Landes, épaisse. Le sourire triste de sa mère quand, dans ce salon de thé propret, l’enfant racontait ses vacances : les dessins les rares jours de pluie, les glaces qui fondent toujours trop vite, les photos de Pierre. « Il a grandi, tu trouves pas ? Pas autant que moi. » La rapide étreinte, la larme vite essuyée alors que les derniers voyageurs se bousculaient sur le quai. Cette main suspendue alors que le train rapide a déjà atteint la petite couronne. Dans le métro, mère et fille se sont tues, appuyées l’une contre l’autre. Les bruits du vieil immeuble, rue Victor Dupuy, les ont accueillis, plus éprouvants que le silence. Cette vie pressée qu’elle ne supporte plus. Le concours cette année et après…
Comme l’enfant, le sommeil s’est emparé d’elle. La ville en apparence apaisée s’est réveillée d’un coup de klaxon strident. Elle passe un doigt sur la déchirure qui zèbre la couverture brillante. Elle respire les pages jaunies et sent revenir par bribes l’enfance. L’enfant se retourne avec un petit cri. « Pierre… ». La jeune femme ferme les yeux. Si seulement elle pouvait oublier la mezzanine sur laquelle elle se réfugie le plus tard possible, le plafond aux auréoles jaunes et les cafards qui reviennent sans cesse. A quoi bon tous ces pièges qu’elle déniche dans le grand Bazar. Elle serre contre elle le vieil album encombré de poussière. Si elle pouvait échanger l’odeur poisseuse et écœurante de ces murs contre ce parfum de papier vieilli. Combien de temps allait-elle tenir encore? A nouveau, le petit corps remue, soupire. Ce prénom comme un souffle qui s’apaise. Un ami proche, un frère d’armes ? Elle ne se rappelle aucun Pierre. Et, l’enfant n’a pas voulu parler. Du bout des lèvres, un laconique « Il est gentil. » Tandis que le regard gris-bleu glisse vers le quai bondé, il lui a semblé deviner une larme derrière le verre des lunettes roses. Fugace tristesse que le départ du métro dissipe. Au souper, elle espérait que le joyeux babil mentionnerait par mégarde ce prénom auquel elle n’a jamais prêté attention. En vain. L’enfant était restée sur ses gardes, protégeant jalousement l’entrée de son jardin secret. Elle s’approche du visage endormi dont la nuit accentue la fragilité. Elle soulève une mèche égarée sur la joue. La petite n’a pas évoqué son père, ni sa compagne. Pas plus que le petit frère à naître. Pourtant elle les a vus, elle le sait. A plusieurs reprises même puisque le couple a - surprise ! - profité d’une proximité estivale pour rencontrer la fillette.
Le marque-page a glissé sur le parquet et le livre s’est ouvert à la dernière page lue. Elle n’a pas eu le temps de dévoiler la fin dont elle se souvenait pourtant dès les premières phrases. A Noël, elle recevait un épais livre de contes qu’elle espérait, à chaque fois, interminable. Certains avaient sa préférence. Celui-là, elle l’avait usé à force de relectures. Elle en aimait les délicates illustrations, les robes de soie qui habillaient les héroïnes. Les visages au teint d’albâtre et les lourds chignons. Des histoires de renarde et de fantômes. Son regard s’arrête un instant sur une estampe, elle se rappelle cette histoire de cordon rouge unissant en secret deux destinées. Lien invisible, immortel, inaliénable. Elle en avait dévoré les phrases, la chair. Elle pouvait nier, s’illusionner, elle ne l’avait jamais oubliée ; elle avait cru de toutes ses jeunes illusions à cette prédestination. Et elle avait conservé au fond d’elle cette certitude irrationnelle qu’un autre se cachait quelque part, relié par un mince fil rouge, invisible. Un double, une âme jointe.
Le front de l’enfant est mouillé de sueur. Elle effleure ses tempes fines. Il faudra encore quelques jours à la petite pour quitter l’habitude des fraîches nuits de campagne et supporter l’air compact et surchauffé de leur foyer. Comme elle ressemble à son père avec ces longs cils noirs et cette inquiétude qui court le long de ses gestes brusques. Des intonations d’une ancienne vie commune émaillent parfois ses phrases enfantines. Cet homme, le père de Jeanne, ne sortira jamais entièrement de sa vie. Rares sont les fois où ils se rencontrent maintenant. Sur le seuil d’un échange, quand l’un des deux repart, après avoir happé une menotte chargée de bracelets acidulés. Il a beau accuser quelques rides, il reste cet homme drôle et enthousiaste dont elle s’est immédiatement éprise. Elle le devine loin, amoureux, embarquée avec une autre femme et des chimères à n’en plus finir. Les aspérités de l’existence glissent sur lui alors qu’elle-même se débat toujours, entre hésitations et incertitudes.
Elle soupire. Elle n’aurait jamais cru qu’ils connaîtraient la banale fin d’un couple. Elle se revoit lui annonçant l’enfant à venir. Ce fugace sentiment d’invincibilité, effleurer l’éternité. Puis, un jour, la réalité s’invite. Les soucis débarquent et marquent les paroles d’une intonation trop vive, amère. Les disputes et les rancœurs qui, malgré les sourires, ne s’effaceront jamais. Le silence s’installe. La peur étouffe les phrases lapidaires. Les réconciliations qui n’en sont plus. Ignorer le désastre. L’angoisse de l’argent qui manque. Les projets qui s’anéantissent au rythme des agios et des chèques refusés. Un jour, trouver un billet banal et une clef. Il ne peut plus supporter la situation, il préfère partir. Ce jour-là, elle aurait préféré découvrir qu’il ne l’aimait plus.
Il lui a fallu du temps pour abandonner la colère qui la rongeait. Même à la naissance de Jeanne. Surtout à sa naissance. Elle avançait alors à l’aveugle. Et puis, l’affection a pris le pas, grignotant la peine, petit bout par petit bout. Elle a doucement accepté ce qui lui avait paru au-dessus de ses forces. Pardonné la jeune fille aveugle et légère. Elle n’apprécie pas vraiment la femme qu’elle est devenue. Professionnelle et sur ses gardes. Elle se sait lourde, entraînée par le poids de ce qu’elle a laissé faire. La première fois qu’ils se sont revus, à une audience au tribunal, sa sérénité lui a sauté à la figure. Il avait su se protéger. Pas elle. Il lui fallait, coûte que coûte, affronter les amours passées qui savent si bien raviver les anciennes blessures. Mesurer la perte de l’insouciance qui ne reviendra plus une fois l’âme désertée. Elle avait décidé de ne plus jamais prononcer son prénom bien qu'elle l’entende parfois de la bouche de sa mère. Ou qu'elle l’aperçoive au bas d’un chèque agrafé à un bristol. Elle oublie sciemment, trie méthodiquement ses souvenirs. Dans la pénombre de la chambre, elle serre encore le vieux livre contre elle, s’enivre de cette odeur poussiéreuse d’enfance. Elle aurait dû savoir que ce n’était pas lui. Pas le moindre fil, même léger, infime, ne les relie. Un nuage de poudre aux yeux. Sans plus. Entre eux, il n’y a que l’ombre de Jeanne. Et des regrets.
Elle voudrait être campée en terre comme un arbre solide. Elle aimerait prier avec force que l’enfance et ses fariboles se dissolvent. Savoir effacer d’un trait décisif tout ce que l’on croit un jour, dur comme l’airain, croix de bois, croix de fer. Laisser sur le bord de sa vie les talismans obsolètes. Rien ne se passe. Aucun bruit ne vient troubler la carcasse du vieil immeuble, ni la rue étroite et embouteillée. Entre ses doigts, elle croit voir briller le mince cordon de satin. Quelque part… Elle sait que ce lien existe et qu’il conduit vers l’autre. Elle peut hausser les épaules, se tanner le cuir du cœur et ne plus jamais croiser les doigts. Jusqu’au mot fin, jusqu’au dernier inconnu croisé, elle sentira ce léger souffle de poussière et de dessins défraîchis revenir à elle. Jusqu’à son dernier souffle. Oui, elle le sait, elle le sent glisser le long de sa cheville. L’invisible fil rouge.
* * *
Ce fil rouge est relié à l'appel à textes "Liens"
24 février 2009
L'effacement de la Tour Eiffel - 2
Esprits d’hier
Caro_carito
J’avais appris à aimer les étoiles à travers sa robe de strass pailletée. J’entendais son rire sonore et grave quand je m’accoudais à la fenêtre tous les soirs pour contempler la dame de fer. J’aimais sa silhouette sobre se détachant des toits de zinc et de la marée mouvante de la ville. Chaque soir, le combat commençait, d’une part le ciel qui s’escrimait à s’assombrir et à vouloir garder sa grisaille charbonneuse, de l’autre une ville où à chaque instant une fenêtre, puis deux, trois… éclairaient les pavés et les façades silencieuses. Et elle, juge impartiale qui drapait le ciel de jais d’étoiles factices. Lutte inégale où les seuls astres qui éclairaient mes yeux étaient ces petites lucioles électriques parsemées par la belle de métal.
Je fermais, au bout d’un temps qui semblait interminable à ses yeux, les volets rouillés et je le rejoignais dans le clic-clac inconfortable. Il riait alors, passant une main dans mes cheveux. Princesse, je n’ai pas besoin de décrocher la lune, ni de t’offrir les étoiles. La tour Eiffel, c’est tout ce qu’il te faut pour rêver. Et je m’endormais.
Je m’appelle Larsen et je dis la bonne aventure. Dans une boutique qui fleure l’encens et d’autres senteurs bleutés : les fils du vent. J’officie dans l’arrière boutique de 2m sur 3m40. Côté ambiance, j’ai vu pire. Tapissée de vrais kilims et de coussins satinés. Quelques vagues croûtes à la manière orientaliste ornementent le local et des pampilles aux facettes colorées. Genre décor des mille et une nuits, tout en toc mais joli. Sur le plafond, des copies scintillantes d’Orion, de la grande Ourse et des Gémeaux me rappellent que la vérité se trouve derrière les apparences. Je peux lire dans la paume d’une main même si la ligne de vie s’effiloche au fil des heurts et malheurs. Carte après carte, je fouille dans les méandres des pensées de la jeune fille aux ongles rongés. De la ménagère dont les yeux rougis sont lourds de mascara et d’eye-liner, ou du cadre à l’apparence FHM et aux secrets version Détective. Je peux évoquer les morts mais je ne le fais qu’à reculons. La plupart sont assez discrets. Mais ma défunte famille, qui s’étend depuis la nuit des temps, a tendance à en rajouter dans le mélo dès que je m’adresse à un de ses condisciples. Déjà que la plupart du temps l’avenir n’est pas rose… les tragédies, j’évite. Ca fait fuir le chaland. Et puis à quoi bon… Evoquer le malheur ne peut faire dévier ni le destin ni le regard sur les jours à venir, c’est à l’instant où il frappe qu’il faut rassembler ses forces. Et rebondir.
D’ailleurs, ils se sont bien gardés de m’en parler. Pas un seul n’a osé la ramener, ces fausses grandes gueules. Pas même cette ordure de Théodore, ultra droitiste, bouffeur de rouges, qui avait envoyé son frère au bagne parce qu’il était anarchiste. Même lui, ce salopard – irrésistible au demeurant -n’a osé m’avertir. Paul est mort, le crabe l’a emporté. Vers la fin, il avait si mal que je n’arrivais pas même à déplier ses doigts. Il était maigre, sa gaité s’était réfugiée dans le fond de ses yeux. Je les revois encore comme ses étoiles minuscules du fin fond du firmament qui, paraît-il, sont déjà mortes.
Quand il m’a quittée, ils étaient tous là, rassemblés en une masse moutonneuse près de la fenêtre grise de la chambre d’hôpital. Certains avaient conservé leurs habits d’époque, ce qui leur conférait un air ridicule. Comment les prendre au sérieux ? J’ai fermé les yeux pour ne plus les voir. Avais-je rêvé que Paul m’avait renouvelé sa promesse ? Je te décrocherai la tour Eiffel, petite, pour te faire encore rêver… avait-il murmuré au cours de cette dernière nuit de veille. Un rêve, un de plus. Illusion.
Les semaines qui suivirent son décès n’ont laissé aucune trace dans mes souvenirs. Perdu dans un autre monde, je fis fureur comme cartomancienne. Le soir, j’essayais de m’endormir malgré mes larmes, entourée de mes deux chats. Je sursautais sans cesse. Car s’il ne se montrait, Paul était là. Je sentais sa présence à la teneur de l’atmosphère, à un imperceptible craquement des plinthes. Il me hantait. Pas seulement lui, je devinais que la famille au grand complet, rodait non loin de là. Beaucoup se plaignent des vivants mais je vous assure que les défunts en sont une version parfois pénible et, de surcroit, éternelle.
J’oubliais même de jeter un regard à ma bien-aimée. Comment avait-il pu me promettre mieux que la lune et me laisser seule et désespérée ? Pour échapper à la pesante atmosphère familiale qui investissait jusqu’à mon lieu de travail, je pris un ou deux jours de congé et me mis à arpenter les cimetières. La compagnie y est nombreuse et, comme je l’espérais, a le mérite de m’être complètement étrangère : ces morts-là ne me harcelaient pas. Au bout de deux jours, j’avais fait le tour des lieux parisiens et m’apprêtais à refaire une petite virée au Père Lachaise. J’avais envie à me mêler à la foule de vivants et d’ombres qui hantaient la tombe d’Allan Kardec. A quelques mètres du mausolée du Maître spirite, je me sentais dans ce pays familier, à mi-chemin entre deux versants de cette réalité qui me pesait. Je dus rebrousser chemin, j’avais oublié que la nuit tombait vite en décembre.
En chemin, mon regard s’accrocha aux décorations de Noël qui clignotaient deçà delà. Les fêtes s’éloignaient déjà, souvenir passé et bruits floutés. Bientôt, seules quelques dizaines de photographies dormiraient à l’abri d’un disque dur, témoins oubliés de l’année défunte. J’étais passé à travers les fêtes comme un zombie. L’univers de l’hôpital, ses douches à l’italienne hygiéniques et mes vaines tentatives d’adoucir les murs uniformes en accrochant quelques cadres me poursuivaient où que j’aille. L’odeur de Bétadine et d’antiseptique me collait à la peau et semblait s’être réfugiée dans tous les replis de mon existence. Je rentrais dans notre appartement en étrangère, m’autorisant un ou deux allers-retours entre kitchenette, salle de bain et clic-clac même pas déplié. Triangles des Bermudes où je me protégeais des ombres qui effleuraient ma chair et mon esprit.
Il était encore trop tôt pour rentrer, je décidais de marcher, de m’autoriser une longue boucle parmi la foule affairée. Je contournai l’église de la Madeleine et laissai les Tuileries sur ma gauche pour atteindre Champs Elysées ; je marchai dans le froid piquant jusqu’au Trocadéro, vaste blessure en flanc de colline. Du haut de l’enfilade des bassins en dormance, je m’accoudai à la balustrade. Dans le crépuscule finissant, le ciel s’offrait à mon regard avec une rareté bouleversante. Envol des cieux dans un kaléidoscope urbain et schizophrène. Je m’assis sur les marches de marbre et je la vis, mon étoile, mon firmament. Une masse d’acier effrayante aux pieds desquels se frottait la Seine. Je comptai les étoiles scintillantes qui la parcouraient en un long frisson électrique, comme si, au lieu de m’endormir, les chiffres magiques que je prononçai, allaient assoupir ma peine. Je fermai les yeux. Il n’était pas loin, son parfum poivré flottait non loin de moi. Je glissai ma main dans ma poche et je sentis un objet pointu. Je vis alors entre mon pouce et mon index une minuscule tour Eiffel. Je levai les yeux, la vraie, celle en dur et en acier avait disparu. J’entendis soudain des rires fuser, c’étaient eux, ces fous... Je tournai ma tête en direction du tohu-bohu, ils étaient tous, là, même ma tante Fabienne, même Théodore. Lui, je le vis soudain apparaître, perdu dans cette multitude de bric et de broc, presque transparent. Il me fit ce petit signe de tête qui lui allait si bien avant de disparaître.
Je sentis briller sous mes doigts le minuscule bijou. Je sus que les larmes qui coulaient sur mes joues avaient l’éclat des étoiles. Il avait décroché mon rêve.
* * *
Ce texte a décroché la Tour Eiffel...
13 novembre 2008
La vie, mode d'emploi - 4
K7
Caro_carito
Elle ouvrit la boîte à gants et attrapa le boîtier en plastique fendu. Le matin était frisquet et un peu de fatigue accrochait ses gestes. C’était hier qu’elle avait débusqué ce carton, antique vestige du jour où Louis avait débarqué dans son deux-pièces exigu, rue de Belleville. Il avait dû se trimballer de déménagement en déménagement depuis plus d’une décennie, jusqu’à atterrir dans un coin obscur de leur cave. Dans un excès de zèle dominical, elle avait décidé de jeter au rebut ce qui traînait de vieux jouets de plages, de chaussures démodées, de tout ce que l’on entasse dans ce genre d’endroit sans vouloir vraiment s’en séparer. Elle l’avait donc ouvert et n’avait trouvé que de vieux cahiers, des magazines, des souvenirs, des photos et quelques K7. Elle avait pris un ou deux albums qu’elle ne connaissait pas et les clichés. Étrange de découvrir au milieu d’un bataillon de visages inconnus la mine rêveuse d’un ado aux longs cheveux ou un trouffion souriant d’un air peu martial, écho efflanqué de l’homme qui partageait sa vie.
Elle troqua la musique préférée des enfants contre cette balade un peu démodée. Elle profita d’un feu rouge pour examiner la photographie que l’on devinait à travers le plastique opaque : Angels of Harlem. Ce visage à la coupe militaire, ces lunettes rondes. Non, elle était incapable d’y associer un quelconque groupe. Même en plongeant dans les souvenirs musicaux des eighties qui ne la lâchaient pas.
La musique était douce et joyeuse. Parfaite pour accompagner un long trajet ennuyeux. Un peu datée pourtant si elle se référait aux nouveaux sons qui envahissaient les radios. La route se déroulait uniforme. Le trafic se limitait à un ou deux camions poussifs. Elle aimait ses instants de solitude volée où elle se laissait aller au fil de ses pensées. Elle pensait aux enfants, à la vie, à des menus détails que le rouleau compresseur de la vie effaçait sans bruit. Elle s’imprégnait d’une musique qui parfois exprimait avec plus d’acuité ses propres émotions et l’aidait à s’évader.
Elle rembobina la K7 et se concentra sur la dernière chanson. Elle essaya d’imaginer Louis, si à l’aise dans sa silhouette massive de trentenaire en ado mal à l’aise. Il avait cette conversation facile que les hommes déroulent dès lors qu’ils franchissent un certain cap. L’âge peut-être, les habitudes… Ils enfilaient alors, comme une seconde peau, ce vernis de l’aisance financière et de la réussite familiale. Elle les rassurait et les soutenait. Pourtant elle n’avait aucun mal à l’imaginer prisonnier de ce passé furtif. Elle décelait parfois cette expression lointaine quand son regard se perdait dans la fumée des cigarettes lors d’un dîner entre amis. Ou ce soir où elle avait entrevu son visage avant de pousser la porte de la maison. L’angoisse sans doute à l’idée de se retrouver dans un foyer qui peut virer au paradis ou à l’enfer. Tous les jours la même fatalité : pousser la porte comme on fait tourner le barillet au jeu de la roulette russe. Et soudain son visage de patricien, qu’elle avait appris à connaître sous le bout de ses lèvres, s’était transformé, glissant dans cette fébrilité anxieuse qui l‘avait rajeuni brutalement. Comme si ses traits se dissolvaient dans les jours passés. Le refrain passé se rappela à elle avec insistance et elle se surprit à le deviner, jeune et mal à l’aise : assis sur le lit, dans cette chambre aux murs recouverts de rayures ardoise. La silhouette trop maigre mangée par des vêtements trop larges. Elle discerna avec netteté le tremblement appuyé de l’épaule. Le regard embué de solitude. Malgré les fêtes et les repas-raviolis-gâteaux secs où les rêves s’aiguisaient les uns les autres dans la camaraderie bienveillante d’un vieux Bob et de quelques canettes.
Elle perdit soudain le fil de la mélodie, distraite par la sonnerie d’un portable caché au fond de son sac. Elle ignora l’intrusion et retrouva sans peine la chaîne de ses pensées vagabondes. Ce passé de l’autre qui lui échappait à elle et aux enfants la surprenait toujours. Il y avait un avant. Le même homme qui ployait sous les soucis des autres, celui qui grondait, riait et s’endormait un sourire aux lèvres, celui-là gardait silencieusement une part de mystère.
Au retour, elle réécouterait la K7 encore et encore, pour effleurer ce Louis qui lui demeurait étranger. Tenir entre ses doigts ce pan de vie éclipsé par leur rencontre, les amis, les enfants. Ils avaient entrelacé leurs vies, goûté des minutes communes et pourtant… Il restait un inconnu et ce vide entre eux la désarçonnait. Elle éteignit le son, pour ne se laisser bercer que par le grondement familier du moteur. Cette musique lui avait arraché un sanglot muet et douloureux. Elle se sentait comme coupable d’avoir dérobé à l’homme qu’elle aimait un secret. Comme si elle avait intercepté un de ces petits papiers pliés en quatre que l’on se donnait entre enfants. Elle avait mis le doigt sur une fêlure silencieuse qu’il dissimulait soigneusement. Elle arrêta son véhicule sur l’aire de repos la plus proche. Lentement, elle remit la K7 dans son boitier usé et rangea le tout dans son sac.
Elle sortit dans le froid glacé. Elle referma le billet plié en quatre et le posa dans un coin de son esprit à côté de ses propres petits papiers, recouverts de l’écriture malhabile de la vie. Une bourrasque dépeigna les peupliers tout proches. Devant elle, une tourmente de copeaux de cuivre et de bronze froissés jeta aux quatre coins du parking des billets déchirés. Un d’eux s’approcha d’elle puis s’éloigna. Elle resta là, le regard perdu devant leur valse hésitante. Elle entendit les notes soufflées par le vent. La vie rebattait toujours les cartes. Les anciennes, les nouvelles. Certaines s’égaraient et d’autres mouraient sans bruit. Le bruissement d’une pluie de feuilles qui s’abattait sur le sol tinta à ses oreilles. Elle agrippa une feuille plus mince, dentelée, d’un roux presque doré. Elle la glissa contre sa paume, la lissa contre la chaleur de son corps et la serra de toutes ses forces, cette page arrachée au passé. Il ne fallait pas la laisser s’échapper. Comme un bout de papier transi où s’étaient glissées les notes fragiles d’une vie.
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Ce texte répond à l'appel "la vie mode d'emploi".
29 octobre 2008
Frontières - 5
Wet backs
Caro_carito
Il regarde derrière lui et attend. Pas l’ombre d’un mouvement, à peine entend-on le clapotis des eaux du fleuve. Rien ne trahit la pénombre. Seuls les légers craquements de la nuit troublent le silence.
Il s’apprête à reprendre sa route quand une masse sombre surgit d’un rocher. Ce n’est rien. Il s’agissait sans doute d’un visiteur nocturne. Il sait qu’il devrait raisonnablement continuer sa route pour atteindre le prochain rendez-vous. Le Rio Grande* se tient derrière lui. Mais ses jambes refusent d’avancer. Les pensées qu’il a chassées pendant ce long périple affluent soudain, le laissant brisé de fatigue. Quito – Nouveau Mexique. Des kilomètres de poussières avalées, la peur au ventre.
Il pose à ses pieds le sac qu’il a réussi à ne pas égarer. Il sent contre sa peau sale et humide aussi les quelques billets qu’il a glissés et que les passeurs ne lui ont pas dérobés. Sésame d’une nouvelle vie. Pour l’instant, des USA, nom magique qui résonne depuis des mois dans ses rêves fous, il ne sait rien encore. Il présume que le choc sera violent, chaque jour sera difficile. Travailler, se méfier des siens comme des autres. Courber l’échine.
Mais cela, il sait faire. Il avait un travail dans son pays. Et puis un autre… un troisième. Cela ne suffisait pas. Pas depuis que son père n’était plus là. Aucune chance de gagner plus d’argent, de repousser un peu la misère. Il fallait que cela cesse. Les allées et venues de sa mère à l’autre bout de la ville. Les fins de mois au plus juste. Voir sa sœur et ce neveu qu’ils hébergeaient trimer à l’école pour rien. Les A qu’ils ramenaient avec un sourire ne pouvaient régler les droits d’entrée vertigineux des universités. Quant à lui, il pouvait tout au plus inviter une fille à boire un verre ou manger un petit bout de quelque chose dans un resto du port. Pas de roses, pas de petits bijoux, même une bague. Impossible de rêver plus loin.
Dans les vagues noires du Rio Bravo*, il devine sa maison, ce bout de rue poussiéreux et les cactus qui poussent comme du chiendent. Un trois-pièces exigu qu’il partage avec sa famille et les fréquents hôtes de passages. Les repas dans la vieille cuisine où l’on trouve toujours une bouilloire pour le thé du soir et du riz même quand l’inflation touche des sommets et que les magasins sont vides. Les fins de semaine à la plage à plonger dans les eaux dures du Pacifique. Chez lui, il n’y a rien sauf… eux. Sa famille. Les siens. Ne regarde pas mes larmes, hijo, regarde devant toi. Pour toi, pour nous, tu dois partir. Une bourrade affectueuse et il se retrouve dans la rue.
Il est temps de les quitter, une deuxième fois. C’est ici que se trouve la frontière invisible, la frontera, que tous ceux qui l’ont précédé ont rencontrée. Celle que l’on ne traverse pas avec de la chance ou à la nage. Non, celle que l’on franchit avec des larmes. Il jette son sac sur l’épaule, il est temps de partir.
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* Rio Grande - Rio Bravo : Le Río Grande est un fleuve qui sépare le Mexique et les États-Unis. Nommé Rio Grande aux États-Unis, il s'appelle Río Bravo au Mexique.
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En réponse à l'appel "frontières"
26 octobre 2008
Le feuilleton du dimanche
Du rififi sur l'Olympe
Caro_carito
Epilogue
Où un lifting vous redonne une nouvelle jeunesse et confiance en l'avenir...
Rhéa venait d’ouvrir le magazine dont elle caressait la couverture glacée : son petit-fils faisait la Une. Hermès avait réussi à s’immiscer à un poste-clef du ministère. C’est qu’il savait manier la promotion-canapé avec le doigté que leur conféraient à tous de fréquentes galipettes champêtres ! Il était bien en vue, sur le pont ivoire d’un yacht croisant vers Naxos. Quelle triomphe pour celui qui n’était qu’un paria il y a quelques mois à peine ! Elle jeta un coup d’œil à Cronos. Il n’avait pas changé, il regardait obstinément les collines où il allait bientôt disparaître par quelque sentier connu de lui seul. Un des compromis pour leur survie. Elle se replongea avec délices dans sa lecture, admirant avec orgueil la délicate french manucure qui ornait ses orteils. Des pieds grecs bien sûr ; égyptiens, c’était tellement commun. Surtout en ce moment, quand tout ce qui touchait à la culture hellénistique se transformait en or. Un vrai Pactole. Même les plus ringards, les plus déchaînés d’entre eux faisaient la une de Détective.
Elle regarda déambuler ce parvenu d’Epiméthée et son ondulante femme, Pandore la trop bien nommée, qui jacassaient parmi tous ces corps dorés, liposucés, et ces visages d’adorateurs serviles liftés de frais. Des frimeurs. Elle se réinstalla confortablement : qu’importait ? Leur survie était assurée. Si ce fat et sa poseuse n’avait que trois grammes de cervelle, elle savait que Hermès malgré son sourire de requin avait vite appris les ficelles des comptes d’Helvétie ou des îles lointaines aux noms étranges, Caïmans, Bermudes, Sint-Maarten (quel nom barbare ! quelle idiome rustique !). A défaut d’avoir une immortalité bien éphémère, ils avaient de quoi acheter un avenir.
Chronos avait gravi la montagne d’où il pouvait admirer le berceau de leur second empire : une vaste entreprise où les hommes goûtaient la fugace impression d’appartenir à la gent très fermée des dieux grecs. Il en riait souvent dans sa barbe même si, par moments, il avait la nostalgie de ces matins qui embaumaient l’olivier et la lavande et où seul le babil des oiseaux le distrayait. Tout ce clinquant le fatiguait et il venait, ici, dans ces collines préservées par une montagne de devises retrouver la saveur du paradis, le luxe de l’ennui.
FIN
21 octobre 2008
Correspondances - 3
Correspondance Caro_carito - pandora
Météo des cœurs - Partie 2
Le samedi 5 août
Cher Gérald,
Figure toi que j’ai eu une réponse, laisse-moi te narrer la suite de mes aventures.
Il n’y a pas de hasard. Si je n’avais pas eu cette fièvre qui m’avait éreinté, je n’aurais pas eu la visite du facteur avec ce recommandé inutile, je n’aurais pas reçu cette lettre à temps. La poste me semble aussi compétente que notre fournisseur téléphonique.
En prenant le livre oublié par mégarde par S., je n’avais même pas eu l’envie de l’ouvrir et ce bout de papier est tombé. Avec ma discrétion habituelle, je n’en ai lu qu’une ligne. Mais là, comme elle m’en a reparlé, je me suis senti autorisé à y poser un œil curieux. Et je l’ai dévoré. Un exercice d’écriture, mais quelle passion émane de ces mots.
Il pleut à verse, le temps ne change pas dans notre ville morose. Elle m’a proposé de se retrouver dans le parc. Je vais de ce pas quérir un taxi et déposer un mot sous sa porte. Il est encore temps. Je vais derechef lui proposer un rendez-vous plus sûr. Un thé dans les salons de la Bibliothèque. Les ors et les boiseries aux volutes fleuries ne pourront que l’enchanter. L’idée de nous retrouver sous un parapluie pour un échange standard de livres et de la laisser s’échapper m’est insupportable.
J’espère qu’elle repassera par là mais si je ne m’abuse, l’Institut National de Météorologie est à deux pas de sa demeure et à quatre de la mienne.
A bientôt cher ami,
Pierre
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Le samedi 5 août,
Chère S. H.,
Je crains que le ciel en ouvrant ses écluses ne contrarie votre offre si charmante, et ce sans regard pour votre statut de météorologiste. Je vous propose donc un autre rendez-vous : mercredi 16h35 au Café Sécession qui se trouve au 1er étage de la bibliothèque municipale, 4 Rue des Echauguettes. N’hésitez pas à m’envoyer un courrier en cas d’empêchement.
Cordialement,
Pierre V
PS : j’ose, puisque, je l’ai parcouru, vous poser une question sur votre exercice de style. Voyez-vous comme tout bon lecteur, l’alchimie entre le rêve et la réalité, le vécu et l’imaginaire m’intrigue. Pourriez-vous éclairer ma lanterne ?
Et oserai-je ajouter que je deviens un aficionado des bulletins météo télévisuels et radiophoniques, cherchant désespérément à retrouver une trace de vous.
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Le samedi 5 août
Cher Pierre,
Je me dépêche de vous écrire pour que vous ayez cette lettre de confirmation avant mercredi. Vous devez me prendre pour une bien piètre prévisionniste, moi qui vous propose un rendez-vous en plein air à un moment où il pleut à verse, mais nous rencontrons actuellement des conditions météorologiques particulièrement inhabituelles et imprévisibles.
Le livre que vous avez trouvé me donnera peut-être quelques explications et m’aidera à comprendre. L’exercice de style m’a été suggéré par le professeur de mon atelier d’écriture. La passion que vous y avez trouvée et cette expérience que je raconte (je rougis de vous savoir l’avoir lue), complètement imaginaires, je tiens à vous le préciser, n’avaient pour but que de travailler sur mes émotions.
Je serai mercredi au Café Sécession. Quel lieu de rendez-vous original au milieu de tous ces livres.
Cordialement,
Sabine H
PS : A mon tour d’oser vous raconter que je vous ai vu, bien à l’abri derrière ma porte, lorsque vous avez déposé votre lettre. Je n’ai pas osé sortir. Sachez, Pierre, qu’en matière de bulletin météo télévisuel, je tiens davantage de la grenouille sur son échelle que de la présentatrice…
PS2 : J’oubliais : je vous ai trouvé charmant, même déformé par mon œil de bœuf.
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Le mercredi 8 août
Cher Gérald,
Un courriel rapide, c’est le jour J. Une expression comme une autre. Je m’échine à me poser des questions futiles. Chaussures. Cravate ou pas cravate. Jeans ? Aïe, je n’ai plus de cirage. Ni de mousse à raser.
Ne pas me poser les vraies questions.
Pourquoi cette angoisse juste avant ? Pourquoi avoir soudain envie de fuir, cette peur de tout perdre. Se rendre compte, encore une fois d’un trop plein de sentimentalisme.
Je viens d’arrêter la radio. Ce chanteur m’exaspère. Parce qu’il faut attendre trois jours avant de rappeler une dame ! Et pourquoi pas arriver trois minutes en retard pour avoir l’air de ne pas trop se sentir concerné…
Je serai là avant l’heure. Je ne veux pas qu’elle attende.
J’ai relu sa lettre. Admiré le délicat tracé de ses lettres. Senti encore une fois ce parfum de roses délicatement glissé dans les plis de l’enveloppe.
J’ai revécu cent fois cet instant furtif où elle dit m’avoir observé. Mentirais-je si je disais qu’un léger frisson m’avait parcouru ?
Un bref regard au temps qui passe et au ciel d’un bleu duveteux. Je devine qu’à l’instant de fermer ma porte, quand le vent discret qui balaie les arbres m’enveloppera, le bonheur pointera son museau discret.
Surtout, surtout ne pas oublier son livre. Et ce brouillon de lettre si tourmenté.
Quoique… si je le laissais. Si. Non.
Là, il faut vraiment que je parte.
Je glisserai cette lettre à la boîte aux lettres au coin de ma rue, la levée n’est pas encore passée. N’hésite pas à m’appeler, j’ai reçu un courrier m’indiquant que ma ligne serait rétablie ce soir.
Au plaisir de s’entendre, cher ami.
Pierre
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Cet échange épistolaire répond au jeu des correspondances.
20 octobre 2008
Correspondances - 3
Correspondances Caro_carito - pandora
Météo des cœurs - Partie 1
Le samedi 26 juillet,
Cher Gérald,
Je reprends notre
conversation téléphonique inopportunément interrompue par une défaillance de
notre bien-aimé opérateur. Figure toi donc que mercredi dernier, j’ai trouvé un
colis au Square des Alouettes… Depuis le plan Vigipirate, je suis demeuré assez
méfiant avec les colis abandonnés. Mais celui-là avait vraiment l’allure d’un
paquet banal. En fait, c’était une grande enveloppe kraft assez épaisse. Je
l’aurais bien laissé là. Après tout, même si ce coin reculé du parc est
relativement peu fréquenté, il était vraisemblable que celui, ou celle qui
l’avait perdu, y repasserait.
Oui, mais le ciel avait
des accents menaçants. Et je sentais bien que le mince rempart de papier ne
protégerait pas le contenu d’une averse d’été soudaine. Je décidai de le
prendre avec moi et de revenir le remettre à sa place dès qu’un peu de ciel
bleu le permettrait.
Depuis c’est la douche
écossaise ininterrompue. J’ai beau guetter à la fenêtre. Il a plu sans discontinuer.
Comment est-ce possible en plein été ? Comment est-ce possible de manière
générale ?
Je ne regarde jamais le
journal de 13h mais vendredi, je devais vérifier les prévisions
météorologiques. Catastrophiques. En ce temps de vaches maigres au niveau des
nouvelles, cela faisait même la Une. A croire qu’un nuage s’était introduit
dans le tube cathodique.
Après déjeuner, j’ai
décidé que j’allais ouvrir ce colis, peut-être trouverais-je une indication sur
le ou la propriétaire. Après bien des hésitations, j’ai fini par l’ouvrir ce
matin. J’y ai trouvé un livre et un brouillon de lettre. Heureusement, la
propriétaire avait inscrit son adresse au dos de l’enveloppe. Je lui ai donc
envoyé un petit mot juste avant que la poste ne ferme ses portes.
Je te raconterai la
suite par écrit ou par oral, suivant les desiderata de notre pourvoyeur de
lignes.
Au plaisir,
Pierre
****
Le
samedi 26 juillet
A l’attention de S H,
J’ai trouvé, dans le Square des Alouettes, un paquet qui,
semble-t-il vous appartient. Je vous laisse mes coordonnées et me ferai un
plaisir de vous le rendre en mains propres ou par la poste selon votre
convenance.
Cordialement,
Pierre V
****
Le mardi 29 Juillet
A l’attention de Pierre
V
Monsieur,
Je ne saurais vous dire combien votre lettre m’a soulagée.
Le paquet que vous avez trouvé n’a pas beaucoup de valeur
marchande mais j’aurais été désolée de sa perte. Le livre qu’il contient est en
effet épuisé et il m’est d’une grande utilité dans mon travail de
météorologiste.
Si, pour retrouver mes coordonnées, vous aviez parcouru la
lettre du paquet, j’espère que vous ne vous en êtes pas effrayé. Il s’agissait,
bien sûr, simplement d’un exercice d’écriture et il ne faut absolument pas
prendre au sérieux ce que vous auriez pu y lire.
Je vous propose que nous nous retrouvions au square où vous
avez trouvé le paquet, samedi prochain à 14 heures.
Avec toute ma gratitude et dans l’attente de votre réponse,
Sabine H
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Cet échange épistolaire répond au jeu des correspondances.
19 octobre 2008
Le feuilleton du dimanche
Du rififi sur l'Olympe
Caro_carito
Chapitre sept
Un signe de Russie
Les cloches qui sonnaient à toute volée le tirèrent de sa réflexion. Ainsi le vague amas vitré, bétonné sur sa gauche devait être une église. Il s’était retrouvé éjecté du ventre pansu et paperassier du ministère sans même s’en rendre compte. Sans doute avait-il marché à travers les enfilades des corridors boisés. Groggy. Ereinté. Abasourdi par la nouvelle. Etouffé par la voix monocorde par M. Bureau 2014 b – C3. Il était sorti, un dossier dans les mains, qu’il avait fourré dans son sac de toile. Et il avait déserté les lieux. Tremblant en pensant à un avenir pas très engageant. Même la sacro-sainte religion très chrétienne semblait passer un sale quart d’heure, enfin d’après ce que lui avait fait comprendre à mi-mots leur rousse et bureaucratique tortionnaire ; une histoire de femme pécheresse qui nettoyait les pieds de quelqu’un avec ses cheveux, cela avait fait désordre chez les culs-bénis. A l’évidence, Chronos pouvait se faire un sang d’encre, la mythologie grecque empestait le souffre !
Sur l’esplanade, alors qu’il serrait un imprimé abscons entre ses doigts noueux, il leva les yeux vers un soleil sans fard. Le ciel se rencognait, à l’étroit entre les hautes tours grège. Dire qu’il préférait encore être ici, malmené par les ballotements du cœur de la ville, que dans sa campagne familière. Cette angoisse lancinante lui pesait. Tous ses proches auraient pu lire en lui à livre ouvert ; leur fin était proche et il ne pouvait supporter le reflet de cette faillite dans leurs yeux apeurés. L’imminence de la catastrophe le paralysait. Ici, il sentait la vie traverser son corps. Il était un vieillard certes mais il avait l’allure jeune que tous affichaient avec morgue. Il se mit à déambuler le long des boutiques, des Starbucks et autres chaînes stéréotypées. Finalement cette uniformité maladive avait du bon : elle créait en trois pâtés de maisons une impression de chez-soi à n’importe quel quidam. Entraîné par ce bien-être inédit, il se mit à marcher le long des rues, effleurant les corps pressés et aveugles. Leurs itinéraires raidis qui ne démordaient pas d’un iota le fascinaient ; une trajectoire presque céleste.
Les rues s’emplirent soudain de vendeurs ambulants qui s’apostrophaient à qui mieux mieux colorées. Une symphonie amusée et criarde. Il se mêla sans peine à la foule, s’attardant avec un groupe de touristes à un étal de céramiques, dépassant trois jongleurs, allant à contre-courant en admirant les merveilles éphémères d’un peintre à la craie. Et échoua sur un banc orange étincelant. Il donnait sur un parc à ciel ouvert. Le soleil avait déjà atteint sa course de mi-journée et les familles et les vieillards faisaient mine de rentrer chez eux. La chaleur humide de l’été transperçait l’épais feuillage des chênes qui veillaient sur les badauds. Face à lui, un lac de poche aux reflets émeraude et dorés où croupissaient quelques canards.
Il sentit soudain le poids d’un homme qui s’asseyait à ses côtés. Dans une langue approximative, l’étranger s’adressa à lui. Sans doute sa barbe bouclée inspirait confiance car il lui raconta en une dizaine de minutes l’histoire de sa vie. Son enfance dans une ville près de Moscou. Les années noires, les années d’espérance. Sa nomination en tant que professeur chargé d’une chaire d’épistémologie des sciences, son grand cheval de bataille, et la déchéance jusqu’à cet emploi d’homme-sandwich pour une agence de voyages spécialisée dans les tours folkloriques à l’est du Danube. Il sortit de la poche droite de son complet gris un dépliant en quadrichromie vantant les charmes suaves de Sainte-Sophie et des ruelles de Cracovie, et une flasque de vodka transparente dont il avala une longue goulée. Etait-ce l’alcool ou la nostalgie ? Ses yeux s’assombrissaient, s’enfonçant douloureusement dans ses orbites. Il chantonna une vieille ballade en russe dans laquelle surnageait des expressions grecques. Soudain, il se mit à gémir sur le devenir de sa patrie, oui sa terre nourricière, une seconde mère pour lui qui avait perdu la sienne en bas-âge. Amalthée oui ! C’était cela. Il faillit faire chanceler Cronos qui ne s’attendaient pas à ce que le fait de mentionner la vieille bique produise un tel sursaut de nostalgie et de sentimentalisme chez le vieil homme.
Et ce fut grâce à ce vieillard larmoyant, que Chronos trouva enfin la solution à ses problèmes. Il se promena encore un peu pour mettre au point les grandes lignes de son projet. Il ne lui restait plus qu’à contacter ses plus éminents et brillants comparses. Ulysse et sa parentèle officielle et officieuse, Sisyphe et Autolycos. Prométhée, dont l’intelligence n’était plus à prouver. Et sans doute, oui il faudrait en passer par là, Epiméthée le bien-nommé, celui qui « pense après » ; qui mieux que lui pourrait comprendre cette actualité qui ne semblait vivre que dans l’instant sans même jeter un regard à la droite imperturbable qui glisse d’un infini à l’autre…
A suivre...
17 octobre 2008
Frontières - 4
L’ombre d’un bougainvillier
Caro_carito
Elle serre contre elle le pack de bières. Dans le fond de sa poche déformée, elle sent le frôlement des menues pièces. Ses pensées papillonnent. Un léger souffle remue les frondaisons des eucalyptus. Elle s’assoit lentement sur le banc. La façade immaculée de l’église se découpe avec délicatesse sur un fond empreint de brumes. Elle admire pour la première fois la place d’Armes plantée au milieu des parterres de gazon, une fontaine glousse de rires mouillés. Des groupes d’enfants tournent autour, courant et sautant avec une telle vigueur que l’étrange édifice semble sur le point de s’effondrer. Néanmoins, du brouhaha de la foule endimanchée, se dégage une mélodie apaisante qui lui arrache un sourire.
Quel mois, quelle saison, quelle année ? Quelque part, dans une des nombreuses villes qui ont jalonné son errance, elle a perdu le décompte. Par hasard, elle s’est retrouvée là, à l’abri dans cet amas de maisons aux murs lézardés. Une ligne hirsute de cahutes et d’usines qui ceint la cité à fleur d’océan et de terres sèches. Elle a posé sa valise sur le béton humide des docks à la tombée de la nuit. Elle s’était longtemps laissé porter, égarée par le chagrin, de ville en ville. Son périple s’était heurté au barrage mouvant des vagues. Elle n’avait pas trouvé la force d’aller plus loin.
Est-ce l’alcool qu’elle a distillé patiemment durant des mois ? Est-ce le chagrin qui a ralenti les battements de son cœur ? Qu’importe. Le présent est devenu aujourd’hui moins pesant que le passé. Il se colore d’une joie ordinaire.
La foule colorée du dimanche se hèle familièrement, rit aux éclats. Soudain elle vient à sa rencontre. Effrayée, elle voit cette masse bruyante fondre sur elle. Elle se lève précipitamment pour échapper à cette étreinte inconsciente. L’effroi la guide dans le dédale de la ville basse. Tous semblent rassemblés en une lente procession. Un cortège endimanché et hâbleur qui converge vers les terrasses ouvertes et le vieil orchestre. Elle accélère le pas, trébuche et pousse un cri quand elle sent une main qui agrippe sa cheville. Au bout du bras décharné, un corps vêtu de haillons, un visage repoussant. Affolée, elle ne comprend pas ce qu’il murmure. Il désigne d’un geste las les bouteilles qu’elle serre contre elle. Il répète alors dans un grand sourire : « Tu es ma sœur. » « Tu es ma sœur. » Son corps mince et nerveux se ramasse, prêt à fuir quand, brusquement, elle lui tend les bouteilles. Elle se devine dans les yeux rougis par l’alcool, plus fidèles qu’un miroir. Elle sait son visage hâve, ses cheveux blonds qu’une coupe sauvage a rendus hirsutes. Sa peau a sans doute cette texture grise de ceux qui s’approchent trop près de l’ivresse quotidienne. Comme ce vieil homme, elle a égaré son nom. Ils ne leur restent qu’un sobriquet. Le mendiant de la fontaine. Elle, on l’appelle Crystal. Crystal, comme les bouteilles qu’elle vient d’offrir. En s’éloignant, elle se retourne, agitant timidement la main. L’homme ne la voit pas, protégeant son trésor.
Il est tard quand elle se retrouve devant le vieil immeuble où elle loge. Elle respire avec peine. Une fin de journée brûlante qui a vidé la ville de ses promeneurs. Et pourtant, elle frissonne sous les poussées glacées du vent. L’été se meurt, non sans panache. Son regard se trouble, des tourbillons de poussière balaient la ruelle et ses yeux pâles. La lumière crue qui s’est abattue sur la ville a viré au jaune sale. Dans la pénombre naissante, les bougainvilliers envahissent la façade et les vieux balcons de ferraille. Les fleurs vermeilles se fondent en une longue tâche rouge qui s’étend sans fin. Elle se sent happée par un flot de souvenirs. Son esprit tangue. Sa robe se plaque contre elle. Elle se sait brûlante malgré les rafales, malgré son cœur glacé.
Tout à l’heure, dans la pénombre de la bodega, elle a déjà ressenti ce vertige. José. José, ce vieil ours, laid comme l’enfer, lui a tendu son pack de bières qu’il remise au frais dans l’arrière-boutique. Et il a ajouté, avec un « C'est pour toi, Crystal » bougon, un paquet de chaussons à la viande. Elle a essuyé la timide larme qui pointait. Pas de ça.
Refugiée sur le balcon, elle s’arroge deux bouteilles. Comme tous les soirs, elle s’enveloppe d’une couverture. D’ordinaire, elle se perd en fixant la ville et les lignes de dunes et d’eaux grises qui l’encerclent. Les minutes passent alors, ne laissant que des mots dépolis et inutiles. Ce soir, son esprit est redevenu vif et aiguisé. Elle s’accroche à la balustrade rouillée, bousculée par ces images niées qui reviennent par poignées. Cette femme, cette amie, ses lèvres qui parlent sans cesse, déversant sans discontinuer des flots de paroles. Elle aurait voulu la faire taire. Elle avait senti l’envie de la gifler à toute volée, d’écraser cette bouche recouverte de fard gras. Son geste haché ne fait rouler qu’un verre de vin médiocre. Le contenu s’étale comme une épaisse tâche de sang de pacotille. Elle n’écoute plus les mots. Elle ne peut plus. Elle ne veut plus.
De lui, ne reste qu’un parfum fané. Une odeur d’herbe coupée et d’innocence. Elle le hait, aujourd’hui encore. De toutes ses maigres forces. Pour les promesses éternelles qui tenaient sa vie en haleine. De désir en serment, elle s’était offerte, entière. Il l’avait prise dans les rets de ses mensonges. Il s’était bien moqué d’elle et elle avait laissé faire. Un salaud et une oie blanche. Il n’y avait rien à pardonner. A lui. Et surtout à soi.
L’humidité transperce la fragile couverture de laine. Les cerfs-volants ont déserté le ciel, chassés par la nuit et la tempête qui approchent. Quelques volets battent de l’aile. Son corps caresse le sol râpeux. L’ombre finissante des bougainvilliers la protège. Elle entend le murmure des vagues qui va crescendo. Une épaisse ligne noire, comme tracée au fusain, épouse l’horizon. Elle semble si proche, qu’elle pourrait la toucher. Elle devine que ce long tracé se prolonge jusqu’à elle. Elle est enfin arrivée. Là, où les démons meurent. Ce long chemin, toutes ces nuits sans rêves, ses jours écorchés vont s’achever. Elle le sait. Les fleurs frissonnent. L’une d’elles se pose sur sa main telle un papillon de soie.
Elle se lève, il est temps de rentrer.
***
En réponse à l'appel "frontières"
12 octobre 2008
Le feuilleton du dimanche
Du rififi sur l'Olympe
Caro_carito
Chapitre six
Sur un banc du Ministère, en bois et le moral au plus bas
La porte de gauche grinça ; il était temps de se présenter à ses juges - en réalité, une rousse assez agréable dont l’expression indéchiffrable le mit subitement mal à l’aise. Etait-elle réellement humaine ? Elle le détailla de la tête au pied avant de lui monter une chaise et planta un regard en acier bleuté dans ses yeux usés. Quoi, un homme ne peut apprécier les belles choses ? Il s’était simplement senti hypnotisé par le pendentif de mauvais goût qui se perdait dans les vallonnements d’un décolleté pourtant bien amical, lui. Il pensa aux globes dodus qui se devinaient sous les cotonnades colorées de la charmante Dominicaine et d’autres encore. Mais c’était la une première, une rencontre avec des obus à l’agressivité toute teutonique. Une Walkyrie, ce serait bien un complot digne des dieux nordiques, ces fanatiques de l’anneau et autres billevesées. La chaise était aussi inconfortable et dure que l’accueil.
La fonctionnaire tendit sa main vers le dossier qu’il tenait dans ses mains. Elle s’en saisit, l’ouvrit à la vitesse d’un éclair et se mit à tapoter nerveusement sur son clavier. Quelques mots glissèrent entre ses lèvres sans couleurs. « Bien. » « Intéressant. » Au final, elle appuya triomphalement sur un bouton et un cube gris cracha quelques feuilles. « Votre dossier est presque achevé, j’ai encore quelques éclaircissements à vous demander. Je passe le fait que j’ai un peu de mal pour savoir qui vous êtes vraiment Cronos ou Chronos, ça vous amuse ce côté double-personnalité, hein ? Bon revenons à votre dossier. Notre service d’enquête est très efficace mais par mesure d’humanité nous laissons à nos employés dix-sept minutes et quarante-trois secondes pour vous défendre. » Le temps de répondre son souffle et Chronos avait déjà entamé son crédit temps. « De quoi m’accuse-t-on ? » bredouilla-t-il. Une erreur de défense qui lui coûta cher car l’adversaire au boucles rousses attaqua illico. D’un ton indigné, elle se fendit d’un discours haineux sur leurs histoires remplies jusqu’à ras-bord d’infamies : rapt, viol, sang, vendetta, guerre, pornographie… « A cause de gens comme vous, il n’y a plus de morale. Celui-là cuisine son fils et le fait servir à ses invités ! Et vos coucheries ? au point où l’on ne sait plus qui est le fils de qui. Tenez, regardez : nous avons fait une enquête chiffrée sur le nombre de viols, incestes, adultères etc. Notre statisticien est en maison de repos. Il a dû créer un nombre de cas particuliers jamais atteint ce qui a fichu en l’air son programme. Et vous osez me demander ce que l’on vous reproche ? A cause de vous, des gens ont pondu des théories hasardeuses sur l’Oedipe et d’autres idioties. Ce Freud, là. Et vous traitez tout avec une légèreté, allons-y gaiement le fils oublie de changer de voile et hop un petit plongeon suicidaire, on donne son nom à la mer. Parce que vous donnez quand même dans le morbide. Il faut le dire. En plus vous êtes tellement arrogant que l’on vous retrouve partout. Vous avez même une planète à votre nom ! Saturne ! Pas de protestation : si ce n’est pas vous, c’est votre cousin l’italien. Et Aphrodite, vous croyez que c’est un conte pour les enfants, sa naissance ? D’ailleurs, nous avons vérifié dans le dossier médical de votre père. Non, rien du tout, son intégrité masculine n’a pas été endommagée. Une pure fable mais franchement vous vouliez faire passer quel message ? Que l’éternel féminin fait même perdre leurs moyens aux vieillards ? C’est pas avec des histoires pareilles que vous allez sauver vos têtes ! »
Chronos la vit se lever et sortir d’une armoire quatre gigantesques classeurs. « Là, tout est là. » marmonna-t-elle. Et il sentit la sueur le recouvrir, une pellicule moite et désagréable, la peur. La méduse en face de lui dut le sentir car elle leva la tête : « Vous pensiez vous moquer de nous. C’est fini, bande de suceurs de sang. C’est la fin. » La lueur fanatique qui pointait au fond de cet iris parfait ne lui disait rien qui vaille. Il savait qu’il y avait bon nombre de squelettes enterrés dans l’épais livre qui recueillait toutes leurs histoires. Son esprit se mit à vagabonder. Tiens, que devenait-il ce brave Glaucos. Justement il fallait qu’il lui demande…
« Rhâââââââ… Voilà, non mais ça c’est le pompon ! Comment voulez-vous que nous vous passions cette histoire-là. » Le vieil homme leva les yeux vers la harpie qui se tenait devant lui et qui brandissait une feuille de papier. « Tirésias. » lui lança-t-elle d’un ton accusateur. Qu’avait-il fait le brave ? Il avait plutôt été bon dans sa partie. Une apostrophe cinglante le tira de sa réflexion : « Non mais, comme châtiment, on ne lui a infligé que la cécité à ce monstre mais c’est une guerre qu’il fomentait. » Soudain, il se souvint de l’histoire et ne put se retenir de rire. Si elle savait… Tirésias n’avait jamais été aveugle, enfin le service avait dû constater cela de visu. Pour son changement de sexe temporaire, personne ne lui avait vraiment demandé de précision. Même chez les dieux, on pouvait rester discret. Et ils avaient tous été très fiers de la répartie qu’ils avaient mis dans sa bouche suite à une querelle de la très jalouse Héra avec Zeus : « Si en amour le plaisir était compté sur dix, les femmes obtiendraient trois fois trois et les hommes seulement un. »
Il pouvait en être fier car cinq minutes après avoir rappelé à la rousse fonctionnaire du bureau 404–B03 cette tirade mémorable, elle le mit dehors sans ménagement avec un dossier de défense à constituer, ou du moins une idée qui pourrait redorer leur blason défraîchi. Mais le ton de la dragonne était sans appel. Comment faire confiance à un avaleur de rejetons ? La porte se referma sur quelques dieux à têtes d’animaux, des orientaux, sans doute de Basse-Egypte à leurs vêtures. Chronos n’avait plus qu’à rentrer chez lui et trouver une idée géniale. Un miracle.
(à suivre...)





