31 mai 2009
Le feuilleton du dimanche
Une quête infernale
Shi May Mouty
douzième épisode
Peu à peu, les quatre vieux virent plus nettement ce qui approchait. C’était semblait-il un petit groupe d’individus bizarres. Puis ils purent voir des cornes, des vêtements déchirés, des pieds tartinés d’herbe et de bouse.
− Qu’est ce que c’est que ces guignols ? C’est pourtant pas mardi gras ? s’exclama l’Arsène.
− Z’ont peut être encore fait un bal costumé dans la gargotte de la mère Antoine, là bas sur la grand route ? Vous vous souv’nez, l’an passé, ils étaient tous saouls comme des bourriques. Et au petit matin, ils étaient venus, ils voulaient acheter du lait ou du fromage, hasarda la Paulette qui avait bonne mémoire.
− Bah, oui que j’m’en souviens ! Même qu’on les a mis à la porte, compléta son mari, rancunier.
Ces inconnus à l’allure louche ne leur inspiraient vraiment pas confiance. De plus, la première bouteille de vin, si agréablement dégustée, leur avait un peu échauffé les oreilles. Ils se sentirent menacés, attaqués même.
Le plus prompt à réagir fut le Simon. Gamin, il était le champion du village au lance-pierre. Il saisit un gros caillou, le lança avec une vigueur inattendue et fit mouche. Il en fut le premier surpris. Un diable poussa un hurlement de surprise si horrible que les quatre vieillards en frémirent.
− C’est pas un cri humain ça ! murmura la Paulette. Ça s’rait pas des extra-terrestres comme à la télé ?
− Même quand on l’égorge, le cochon fait pas un cri comme ça. Un cri de dément ! ajouta l’Arsène.
Ils n’avaient pas l’intention de se laisser apeurer par ces zouaves ! L’Ovide saisit une fourche qui était campée à l’entrée de la grange. L’Arsène ramassa, posé contre le mur près du banc, le gros bâton noueux dont il se servait pour arpenter les chemins du village. Le Simon chercha un autre projectile et constata la richesse qui s’étendait juste à ses pieds. Il remplit alors ses poches de graviers et de quelques beaux morceaux de briques ébréchées. Quant à la Paulette, elle brandit la bouteille vide, tous se levèrent et firent un pas vers l’ennemi.
Chat échaudé craint l’eau froide. Les diables s’arrêtèrent net. Encore traumatisés par l’attaque sonore des djinns de la planète jaune, les nerfs mis à vif par la musique omniprésente dans leurs casques depuis des semaines, ils sentirent venir un nouveau cauchemar. Et malgré Razibuth qui leur ordonnait de serrer les rangs, tous firent demi-tour. Ils détalèrent : la route, la prairie en essayant de sauter par dessus les bouses de vaches et enfin le vaisseau. La musique plutôt qu’une nouvelle torture par les autochtones d’une planète, même si c’étaient des humains cette fois !
Razibuth, les voyant ainsi déguerpir, tenta de s’approcher encore un peu. Mais les vieillards continuaient à avancer, menaçants, et une pierre effilée lui entailla le biceps. Il laissa alors ses épaules retomber et, d’un air déconfit, il reprit lui aussi lentement le chemin du vaisseau. Les oreilles basses, la queue en berne raclant le sol.
A bord du « Conquérant Infernal 666 », l’ambiance était détestable. Les membres d’équipage maudissaient Razibuth et ses idées stupides. Ils repartirent sans même attendre qu’il remonte à bord.
Razibuth, marchant sur la route, le vit décoller. Il allait devoir rentrer à pied, ou du moins aller de ce ‘milieu de nulle part’ à une zone plus habitée où il pourrait trouver un point de transfert vers les Enfers. Il commença à marmonner, fustigeant leur couardise, s’énervant contre ces diables qui avaient fui devant des hommes. Qu’allait-il dire à Lucifer ? Il se sentait déshonoré. Cette fois encore, la troupe qu’il commandait avait fui à la première escarmouche.
A Bellevue, le calme était revenu. Ovide, Arsène, Simon et Paulette discutaient toujours au soleil (quand il y en avait). La réputation de l’auberge de la mère Antoine avait encore baissé. Claudette avait eu un beau petit garçon. Le mariage avait beaucoup fait parler, comme prévu.
Quand Razibuth rentra enfin, l’Enfer était agité. Une odeur de bouse planait, fâcheux rappel de leur mésaventure. Et surtout, Lucifer était bel et bien furieux.
Mais ceci est une autre histoire…
à suivre...
30 mai 2009
Le courrier de mai des lecteurs
Mai était placé sous le signe des salades ailées,
Empathie (Confidences, Infolio),
génocide végétal (Régulation, Martine27),
témoignage d'un centenaire (Dans ma rue, Martine27),
affleurement d'une conscience (Cervelle aquatique, Map),
aspiration à l'ailleurs (Les arbres s'effacent aussi, Sébastien),
confusion de la sève et du sang (Connexions végétales, Sébastien)
colonisation écologique (Mousses guerrières, Berce, Map & Sébastien)...
L'intelligence des végétaux éclate partout autour de nous, poétique et mathématique, mélancolique et parfois taquine. Elle nous parle en silence, nous inspire et nous... fait réfléchir!
* * *
Avant l'Histoire, mais pas avant les histoires, l'homo faniens carottus peignait déjà les murs des grottes dans lesquelles il vivait (Homo Faniens Carottus, Vanina).
Associations improbables et poétiques de plumes, de poils, d'écailles et de cornes, le bestiaire enchanté se peuple d'oiseaux félins (Le perrochat, Le flamanthère, Le charroquet d'Amazonie, Vanina), d'oiseaux reptiliens (Le plumedécaille, Vanina), de loups chevalins (Le prédaproie, Vanina), de racines canidées (Mimétisme, Map), de poissons cornus (Carnet de bord du Capitaine JeF, JF & Vanina)...
* * *
Après des adieux mélancoliques à la planète rouge où il fait si bon vivre (ép. 8), les diables reprennent leur infernale quête pour repeupler l'Enfer, et explorent une planète poétique aux couleurs de l'arc-en-ciel (ép. 9), une planète dorée peuplée de monstres énigmatiques (ép. 10) et s'offrent un intermède campagnard pas forcément de tout repos (ép. 11& 12)...
* * *
Dans le fan-art de mai d'InFolio, une demoiselle mutine invite les auteurs à nous envoyer leurs textes...
* * *
De plus en plus semblables à l'homme, les robots que nous présentent Llo et InFolio s'expriment tout comme nous (ou presque).
* * *
Un dernier merci aux auteurs de mai, et on passe au mois de juin!
Ce numéro a été réalisé par
Ekwerkwe, InFolio, Rose et Sébastien.
Les auteurs de mai
BERCE

Croqueuse, gribouilleuse, voleuse, rêveuse, armée de quelques crayons,
j’aime l’exigence et la fragilité du dessin, la saisie d’un instant,
la
transcription d’une idée, d’un sentiment, d’une vision…
Je fais également des échappées belles du coté
de la mécanique mystérieuse du chant, la création de chansons.
Je me propose de vous offrir des fragments de mon univers
et de le rendre perméable aux tracés des vôtres.
* * *
INFOLIO

L’InFolio est un mammifère bipède nomade social à tendance asociale.
Lors
de sa lointaine jeunesse, l’InFolio a rencontré un autre mammifère
bipède appelé le professorus de françus. Celui-ci était doté d’un don
de voyance, et lui avait prédit une carrière littéraire et non
scientifique. Ce savant n’avait ni tout à fait tort ni tout à fait
raison. L’InFolio dévore les livres autant que les sciences dévorent
l’InFolio. Parfois l’InFolio essaye d’attraper en vol des photons pour
leur demander leur numéro de matricule. L’InFolio mène aussi, à ses
heures perdues, des recherches sur la relativité du temps liée
l’évasion par l’imaginaire et le rêve, et sur le dépôt en couches
minces de pigments sur un substrat à base organique.
BLOG : InFolio dans tous ses formats
* * *
J-F
Né le 9 avril 56.
J’ai deux grands enfants, 19 et 21 ans.
Carré dehors (papa militaire oblige) mais original « dedans » !
Chirurgien-dentiste de formation.
Je pratique aussi la photo (sujet de ma thèse de doctorat).
Amateur d’histoire, j’approfondis pour l’instant la période 14-18 et collectionne les objets qui s’y rapportent.
Sinon, curieux de tout !
BLOG: Art'moureusement vôtre
* * *
LLO
Geekette amoureuse des robots, naviguant entre la mécanique, l'électronique et l'informatique.
BLOG : famille de geeks
* * *
MAP
Amie de la nature et des jeux de mots pour lutter contre tous les maux !
* * *
MARTINE27
Alors voyons voir ! Qui sommes-nous ? Une partie de
moi aime lire des policiers et du fantastique, marcher armée de mon
APN, nager sans mon APN, me plonger de temps en temps dans la pâte à
modeler et l'autre partie, sur laquelle je n'ai guère de prise, prend
plaisir à inventer des petites histoires qui m'étonnent toujours quand
elle me laisse les lire. Toutes les deux nous avons plaisir à tenir
notre blog et nous vivons au milieu d'un petit monde bizarre peuplé
d'une Mémé Célestine et d'un Pépé Athanase, d'une Mimi rousse et de son
chat bleu Tom, d'un lutin de placard prénommé Elfie et depuis peu d'un
dragon à réaction répondant au gentil nom d'Errol. Tout cela supervisé
par notre chatoune Thalis qui a bien voulu nous prêter ses adorables
oreilles et son charmant museau.
BLOG : Mon carnet à malices
* * *
SEBASTIEN

Petit, Sébastien eut un rêve issu du monde du silence
: devenir océanographe. Aussi il fit des études littéraires. La vie
souffle souvent vers l'inattendu mais la vie, souvent, a ses raisons :
son expérience aquariophile fut un désastre sans nom. Enfin, surtout
pour les poissons.
Abandonnant le rêve de l'océan pour l'océan
des rêves qu'est la lecture, il fit des expériences d'immersion totale
dans les livres, lisant tout ce qui le touchait, et même au-delà. Il
testa également l'écriture en caisson isobare : souvent seul, à mille
mètres de profondeur, bien loin des regards. Il fit quelques clapotis
en surface, coanimant un atelier d'écriture dont il co-diffusait les
travaux oulipiens sur les ondes joyeuses de la radio universitaire.
Puis
il quitta l'océan des rêves pour la terre ferme : lire ne fait pas
manger et il entreprit d'avoir un travail. Ce qu'il fit, loin des
livres. Parmi les petits et les grands bonheurs de sa vie terrestre il
cite volontiers la naissance de son petit Matisse.
De temps à
autre, on le voit vaquer dans de drôles de labyrinthes, à la recherche
sans doute de ces embruns dont il garde le souvenir du parfum enivrant.
L'observateur
attentif notera qu'il fréquente depuis peu un drôle de potager.
D'ailleurs son profil suggère qu'il devrait se mettre, dare-dare, au
régime de carottes.
BLOG : Labyrinthes avec vue
* * *
SHI MAY MOUTY
Après avoir enseigné à des grands enfants, elle a entrepris de déterrer des ancêtres et de lire tous les livres achetés par ses deux enfants et une bibliothèque municipale en entier.
Il n’empêche que sa vie est pleine de trous.
***
VANINA

Née en 1964 à Paris, dans un milieu artistique,
je suis la « petite dernière » d’une famille de 6 enfants.
« On » me dit collectionneuse de collections…
J’ai un fils, né en 1987, dont le père est décédé en 1995.
J’ai retrouvé en 2005 mon premier Amour ; il est l’homme de ma vie !
Deux aphorismes qui accompagnent ma vie :
- « Il ne faut jamais oublier ses rêves.»
- « Ma liberté s’arrête là où celle des autres commence. »
Sourire
BLOG: Art'moureusement vôtre
* * *
29 mai 2009
Intelligence végétale - 7
Mousses Guerrières
MAP - Berce - Sébastien
Mousses sans racines,
Pionnières d'improbables contrées,
Vous qui progressez inlassablement
Tapies à même votre obscurité,
Vos textures acharnées et pourtant sans chair,
Rongent,
Griffent,
Rognent
Des terrains inconquis,
Des tertres vierges,
D'indomptables troncs...
A la surface de minérales marées,
Sous des écorces écartelées,
Dans des corridors obscurs,
Vos rhizoïdes infatigables foulent
La terre grave,
Le roc nu,
Le bois humide.
Nulle barrière, nul obstacle
N'arrête l'écume verdâtre,
Ce jade moussu aux parfums lourds d'humus,
Cette couleur qui, paraphant votre présence
De filaments chlorophylliens,
Annonce par avance votre invasion.
Algues exilées de leur aquatique condition,
Varech rampant sur l'étendue terrestre,
Epiphyte parasite dont l'invisible expansion
Jamais ne s'arrête.
Vous cheminez sans cesse,
Et votre lenteur incessante et obstinée
Sur l'axe inerte et relatif du temps
Prend les allures équestres
D'un galop permanent.
Mousses séchées, cristallines comme une fleur de roches,
Dans l'attente inespérée de cette pluie salvatrice
Qui gorgera de vie votre matière sèche,
Cette lèpre dorée qui ronge la pierre, asphyxie le bois.
Tel un phénix déshydraté, vous renaîtrez
De la brûlure vive issue de la fraîcheur des eaux.
Mousses guerrières, lichens conquérants
Réseau synaptique tressant les mailles d'un filet
Qui maintient la terre suspendue dans l'espace
Vous ne faites qu'une.
De la même façon que le cerveau
N'ignore jamais ce que fait la main,
Votre conscience perçoit le devenir de toutes,
La souffrances des unes,
La naissance des autres,
L'étouffement,
Le cri victorieux.
La grisaille défaite.
On vous croit guerrières
Et vous n'êtes que des anges...
* * *
Ces mousses ont envahi l'appel "Intelligence végétale"
28 mai 2009
Intelligence végétale - 6
REGULATION
par Martine27
L'ancien lève les yeux vers le ciel. Il fait beau et chaud depuis quelques jours, et ceux qui l'entourent attendent, fébriles, son verdict.
« Les régulateurs vont bientôt revenir, il faut nous préparer. »
Des exclamations fusent de toutes parts, les plus jeunes veulent en savoir plus, les plus anciens déjà se résignent.
« Dis-nous ce qui va se passer ! » demande en chœur un groupe d’adolescents.
La voix de l’ancien tremble un peu : « Eh bien, dès que la saison chaude arrive, les régulateurs reviennent eux aussi. Ils dévastent nos territoires et nous effacent. »
« Comment ! Nous allons disparaître, tous ? » interroge un jeune homme à la chevelure folle.
« Oui. »
« Même les tendres enfants blancs ? Même ceux en rose ? » s’inquiète une jeune fille.
« Ceux-là, il paraît que certains régulateurs les évitent, mais c'est rare. Les autres sont sans merci. »
« Et les têtes jaunes, ils n’en réchappent pas ? » reprend la jeune fille.
« Oh non, ceux-là encore moins que les autres, parfois même les régulateurs s’y attaquent avec le plus de fureur et essaient de les éradiquer complètement. » L’ancien soupire de tristesse.
« Mais c'est horrible ! Et ceux qui vivent au-delà des murs de pierre ? »
« Ceux-là sont les privilégiés, l'épuration est toujours plus discrète dans leur territoire. Mais dites-vous bien que, finalement, notre sort est bien plus enviable que celui des rapides. »
L’ancien reste un instant pensif. « Tout rapides qu'ils soient, parfois ils n'arrivent pas non plus à échapper aux régulateurs. »
« Mais pourquoi notre sort à nous est-il plus enviable que le leur ? »
« Eux, lorsqu’ils sont frappés par les régulateurs, leur destruction est définitive, nous pas forcément. »
« Est-ce que l’on va beaucoup souffrir, l'ancien ? » s’inquiète la petite troupe tremblante.
« La première fois vous aurez peur, la douleur est rapide et ne dure guère, mais pour cela il faut que vous sachiez vous réfugier tout au fond de vous. C'est ainsi que je survis depuis si longtemps. »
« Combien de temps allons-nous devoir nous cacher ? »
« Pas très longtemps, mais la venue des régulateurs sera régulière pendant quelques mois. Bon, pour vous soutenir, sachez qu'il paraît qu’eux aussi finissent par disparaître totalement, comme les rapides, ils ne savent pas se régénérer comme nous. »
***
Bon, allez c'est pas tout ma fille, mais faut bien la faire cette première tonte, un peu de courage, mais vivement l'automne qu'il n'y ait plus besoin de sortir la tondeuse. Ah, flûte il faudra sortir le râteau à feuilles. Je vais finir par mettre de la pelouse synthétique, moi, et par faire abattre tous les arbres. Non, je plaisante, l'odeur de l'herbe coupée est délicieuse et la couleur des arbres en automne est trop belle. Eh toi,l'araignée, si tu ne veux pas qu'il t'arrive des bricoles, tu devrais filer en vitesse.
* * *
une réponse à l'appel "intelligence végétale"
27 mai 2009
Bestiaire enchanté - 2.5
Il était une fois... deux moitiés
Vanina
5- Le charroquet d'Amazonie
(animal de compagnie)
***
Ce drôle d'animal nous a été proposé dans le cadre de l'appel "Bestiaire imaginaire"
26 mai 2009
Bestiaire enchanté - 1
Carnet de bord du Capitaine JeF
Dessin : JF
Texte : Vanina
***
Un monstre du bestiaire enchanté
25 mai 2009
Bestiaire enchanté - 4
Mimétisme
par MAP
***
Ce drôle d'animal nous a été proposé dans le cadre de l'appel "Bestiaire imaginaire"
24 mai 2009
Le feuilleton du dimanche
Une quête infernale
Shi May Mouty
onzième épisode
Razibuth cherchait comment effacer la honte de cette nouvelle fuite précipitée. Depuis cette retraite désastreuse, il avait des cauchemars peuplés de djinns hurlants et se réveillait angoissé et furieux tout à la fois.
Enfin une idée lui vint, et avant de regagner l’Enfer, il ordonna un petit détour, non pas sur une planète inconnue, mais sur la Terre. Il y connaissait une région éloignée de tout. Là, affirma-t-il à l’équipage, ils trouveraient des âmes qu’ils pourraient emmener sans que Dieu s’en aperçoive. C’était un kidnapping d’âme, en quelque sorte, mais Razibuth était prêt à tout pour repeupler l’Enfer, et ne pas se faire déchiqueter par Lucifer.
Sous sa direction, le « Conquérant Infernal 666 » se posa dans un petit coin de campagne. Les diables sortirent du vaisseau spatial, appréciant la température clémente, respirant un air revigorant. Ils étaient dans une vaste prairie verdoyante, fleurie de nombreux pissenlits et entourée de haies couvertes de fleurs blanches délicatement parfumées. Des vaches paisibles les regardaient en ruminant. Une grande paix se dégageait de ce paysage.
« Commençons par sortir de nulle part en allant tout droit. On finira bien par retrouver la route que nous avons vue avant d’atterrir, puis en la suivant nous irons vers les quelques fermes isolées que nous avions repérées », ordonna Razibuth.
Pourquoi des ordres aussi simples s’avéraient-ils si difficiles à exécuter ?
D’abord traverser la pairie. Soit. Rien de bien insurmontable. Mais l’herbe haute et drue dissimulait d’épaisses et odorantes bouses de vache. Aucun démon n’échappa à leurs traîtres pièges visqueux.
Pour accéder à la route, il fallut franchir la haie. Une haie si belle… si hérissée d’épines d’une longueur et d’une rigidité redoutables. Quelques tentatives plus tard, une fois leur peau bien déchirée, et bien écorchée, Carmangénino (toujours lui !) se dit qu’il devait bien y avoir une porte, un passage pour que les vaches puissent entrer ou sortir de ce pré. Il chercha… et trouva.
La troupe des diables furieux de ce début d’expédition douloureux déboucha sur une route étroite et sinueuse. Ils s’y engagèrent, longeant toujours de nouvelles prairies aux couleurs riantes bordées d’aubépines. Et partout, des vaches. Toujours des vaches noires et blanches. Mais pas un être humain. Pas un clocher à l’horizon.
Enfin, après une marche qui leur parut interminable, ils atteignirent le hameau. « Bellevue » disait un panneau routier rouillé et percé de trous faits par des plombs de chasse.
Une rivière guillerette, un pont, des granges, quelques maisons. Globalement tout était en ruine, volets fermés et carreaux cassés. Encore un coup pour rien, le lieu semblait abandonné. Mais soudain, là bas, encore loin d’eux, des hommes !
L’Ovide, l’Arsène, le Simon, octogénaires bien conservés, se chauffaient au soleil, assis sur un banc. La Paulette, elle, était descendue à la cave leur chercher une deuxième bouteille de vin pour calmer leur soif printanière. Ils étaient là depuis le début de l’après-midi, heureux de retrouver le soleil et leurs habitudes après un long et rude hiver et un printemps pourri. Ils avaient eu le temps de commenter les nouvelles du monde, du pays et surtout celles du hameau et des bourgs voisins.
− La Claudette au George, elle va marier le garçon de la scierie. Un mariage qui va épater tout le canton, annonça La Paulette en remontant de la cave. Elle était toujours bien informée de ce genre de chose, grâce à la marchande de pain qui faisait sa tournée tous les matins.
− On dit qu’elle attend un petit, ajouta le Simon, qui avait discuté la veille avec la factrice.
− Les jeunes de maintenant…
− Ils sont bien pressés…
− Ah, de notre temps…
− Oué, de notre temps…, soupirèrent-ils en chœur.
Tout occupés à discuter, ils n’en surveillaient pas moins la route en attendant le passage de la factrice, histoire d’avoir des nouvelles fraîches des bourgs voisins. Ce ne fut pas la vieille camionnette jaune un peu bringuebalante qu’ils virent arriver au loin, mais une masse noire et rouge encore assez peu distincte. Pas la bonne couleur, pas assez rapide pour la factrice.
Mais ceci est une autre histoire…
à suivre...
23 mai 2009
Bestiaire enchanté - 2.4
Il était une fois... deux moitiés
Vanina
4- Le Prédaproie
***
Ce drôle d'animal nous a été proposé dans le cadre de l'appel "Bestiaire imaginaire"














