30 octobre 2008
Auteurs d'octobre
CARO_CARITO

J'écris depuis... très longtemps
Je lis depuis encore plus longtemps
Sinon trois brigands, un job prenant où étrangement...
je lis et j'écris et corrige aussi
ne m'empêchent pas d'y replonger le soir.
Mais dans un terreau moins aride.
Une partie de mon éducation livresque est originaire d'Amérique latine,
mon imagination galope bride abattue et j'aime y mettre une touche irréelle.
Mais pas toujours.
BLOGS : Les heures de coton et les 1001 vaches
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DONASWANN

Atteinte du complexe de l'imposteur, DonaSwann collectionne les malentendus, les échappées et les voies de garage.
Elle s'amuse bien quand même et barbouille quelques lignes de temps en temps.
BLOG : Au fil des images
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EKWERKWE

Toute petite, je voyais rarement les lampadaires à temps pour les éviter. Adulte, je continue à rêver debout, et n'évite pas toujours les obstacles qui se sont faits plus subtils.
Ecrire? Non, surtout pas. Mais jouer, oui, toujours, dans le bac à sable de Fanes de Carottes où je me sens si bien - tant pis pour Georges, pour Ursula, pour Paco, pour Alain... S'amuser, ce n'est pas vraiment trahir.
BLOG: Ekwerkwe's nest
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INFOLIO

L’InFolio est un mammifère bipède nomade social à tendance asociale.
Lors de sa lointaine jeunesse, l’InFolio a rencontré un autre mammifère bipède appelé le professorus de françus. Celui-ci était doté d’un don de voyance, et lui avait prédit une carrière littéraire et non scientifique. Ce savant n’avait ni tout à fait tort ni tout à fait raison. L’InFolio dévore les livres autant que les sciences dévorent l’InFolio. Parfois l’InFolio essaye d’attraper en vol des photons pour leur demander leur numéro de matricule. L’InFolio mène aussi, à ses heures perdues, des recherches sur la relativité du temps liée l’évasion par l’imaginaire et le rêve, et sur le dépôt en couches minces de pigments sur un substrat à base organique.
BLOG : InFolio dans tous ses formats
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LLO
Geekette amoureuse des robots, naviguant entre la mécanique, l'électronique et l'informatique.
BLOG : famille de geeks
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MAP
Amie de la nature et des jeux de mots pour lutter contre tous les maux !
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PANDORA

Je suis une gourmande et une passionnée, en vrac, de voyages, de chocolat, de jeux vidéo et de lectures allant de la poésie (Baudelaire) à la fantasy (Robin Hobb, Guy Gavriel Kay, Tolkien…) et à la science fiction (Bradbury, Philip K Dick, Asimov…) en passant par le polar que j’adore sous toutes ses formes, très noir (Chesbro, Ellroy, Connely, Tabachnik, Liebermann…), dépaysant (Benacquista, Mc Call Smith, Mankell…), amusant comme Westlake ou inclassable comme Vargas …
Et quand tout cela ne suffit plus à me faire rêver, je prends ma plume et m’invente de nouveaux univers pour m’évader au travers de mes personnages et de mes histoires…
BLOG : Les poèmes de Pandora
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ROSE

Née : il n’y a pas si longtemps
S’incarne aussi bien en Blanchefleur qu’en Madame Bovary
Voyage : à l’autre bout du monde, dans sa tête
Aime : écrire, hésiter juste avant d’écrire, s’enfermer entre d’épais remparts de livres et autres paperolles
BLOG : Ce que dit Rose
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VANINA

Née en 1964 à Paris, dans un milieu artistique,
je suis la « petite dernière » d’une famille de 6 enfants.
« On » me dit collectionneuse de collections…
J’ai un fils, né en 1987, dont le père est décédé en 1995.
J’ai retrouvé en 2005 mon premier Amour ; il est l’homme de ma vie !
Deux aphorismes qui accompagnent ma vie :
- « Il ne faut jamais oublier ses rêves.»
- « Ma liberté s’arrête là où celle des autres commence. »
Sourire
BLOG: Art'moureusement vôtre
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Ce numéro a été réalisé par
Ekwerkwe (en retard)
InFolio (en folie)
Rose (in bloom)
et StellaSabbat (en effervescence)!
Courrier d'octobre des lecteurs
Ce numéro anniversaire était placé, avec une belle logique, sous le signe des frontières.
Caro_carito
L'ombre d'un bougainvillier
Wet backs
Map
Avers & Revers - 1
Avers & Revers - 2
Avers & Revers - 3
Avers & Revers - 4
Avers & Revers - 5
Rose
Vanina
Il y a (la vie)
Il y a (une larme)
Vous avez aussi joué à vous envoyer de petits mots
DonaSwann & InFolio
Caro_carito & Pandora
Météo des coeurs
parties un et deux
Caro_carito nous a emmenés dans le secret des dieux
Du rififi sur l'Olympe
épisodes cinq, six, sept et l'épilogue
Rose a visité le Tombeau de la Belle au Bois dormant
InFolio a exaucé un souhait curieux
Vanina a eu quelques regrets, à propos des fées
InFolio et Llo ont regardé les robots qui nous entourent.
Dans le Salon des Fanes, Ekwerkwe et Rose ont discuté du roman de Kazuo Ishiguro, "Auprès de moi toujours".
Si vous êtes bien sûrs de n'avoir rien raté, nous pouvons passer au prochain numéro!

29 octobre 2008
Frontières - 5
Wet backs
Caro_carito
Il regarde derrière lui et attend. Pas l’ombre d’un mouvement, à peine entend-on le clapotis des eaux du fleuve. Rien ne trahit la pénombre. Seuls les légers craquements de la nuit troublent le silence.
Il s’apprête à reprendre sa route quand une masse sombre surgit d’un rocher. Ce n’est rien. Il s’agissait sans doute d’un visiteur nocturne. Il sait qu’il devrait raisonnablement continuer sa route pour atteindre le prochain rendez-vous. Le Rio Grande* se tient derrière lui. Mais ses jambes refusent d’avancer. Les pensées qu’il a chassées pendant ce long périple affluent soudain, le laissant brisé de fatigue. Quito – Nouveau Mexique. Des kilomètres de poussières avalées, la peur au ventre.
Il pose à ses pieds le sac qu’il a réussi à ne pas égarer. Il sent contre sa peau sale et humide aussi les quelques billets qu’il a glissés et que les passeurs ne lui ont pas dérobés. Sésame d’une nouvelle vie. Pour l’instant, des USA, nom magique qui résonne depuis des mois dans ses rêves fous, il ne sait rien encore. Il présume que le choc sera violent, chaque jour sera difficile. Travailler, se méfier des siens comme des autres. Courber l’échine.
Mais cela, il sait faire. Il avait un travail dans son pays. Et puis un autre… un troisième. Cela ne suffisait pas. Pas depuis que son père n’était plus là. Aucune chance de gagner plus d’argent, de repousser un peu la misère. Il fallait que cela cesse. Les allées et venues de sa mère à l’autre bout de la ville. Les fins de mois au plus juste. Voir sa sœur et ce neveu qu’ils hébergeaient trimer à l’école pour rien. Les A qu’ils ramenaient avec un sourire ne pouvaient régler les droits d’entrée vertigineux des universités. Quant à lui, il pouvait tout au plus inviter une fille à boire un verre ou manger un petit bout de quelque chose dans un resto du port. Pas de roses, pas de petits bijoux, même une bague. Impossible de rêver plus loin.
Dans les vagues noires du Rio Bravo*, il devine sa maison, ce bout de rue poussiéreux et les cactus qui poussent comme du chiendent. Un trois-pièces exigu qu’il partage avec sa famille et les fréquents hôtes de passages. Les repas dans la vieille cuisine où l’on trouve toujours une bouilloire pour le thé du soir et du riz même quand l’inflation touche des sommets et que les magasins sont vides. Les fins de semaine à la plage à plonger dans les eaux dures du Pacifique. Chez lui, il n’y a rien sauf… eux. Sa famille. Les siens. Ne regarde pas mes larmes, hijo, regarde devant toi. Pour toi, pour nous, tu dois partir. Une bourrade affectueuse et il se retrouve dans la rue.
Il est temps de les quitter, une deuxième fois. C’est ici que se trouve la frontière invisible, la frontera, que tous ceux qui l’ont précédé ont rencontrée. Celle que l’on ne traverse pas avec de la chance ou à la nage. Non, celle que l’on franchit avec des larmes. Il jette son sac sur l’épaule, il est temps de partir.
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* Rio Grande - Rio Bravo : Le Río Grande est un fleuve qui sépare le Mexique et les États-Unis. Nommé Rio Grande aux États-Unis, il s'appelle Río Bravo au Mexique.
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En réponse à l'appel "frontières"
28 octobre 2008
Frontières - 1.5
Avers & Revers
- 5 -
MAP
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En réponse à l'appel "frontières"
27 octobre 2008
Le port-folio SFFF
Le Tombeau de la Belle au Bois dormant
Rose
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Vous aussi, vous décelez des traces d'ailleurs dans le réel?
du futur dans le présent?
Alors, montrez-nous ce que voient vos yeux!
26 octobre 2008
Le feuilleton du dimanche
Du rififi sur l'Olympe
Caro_carito
Epilogue
Où un lifting vous redonne une nouvelle jeunesse et confiance en l'avenir...
Rhéa venait d’ouvrir le magazine dont elle caressait la couverture glacée : son petit-fils faisait la Une. Hermès avait réussi à s’immiscer à un poste-clef du ministère. C’est qu’il savait manier la promotion-canapé avec le doigté que leur conféraient à tous de fréquentes galipettes champêtres ! Il était bien en vue, sur le pont ivoire d’un yacht croisant vers Naxos. Quelle triomphe pour celui qui n’était qu’un paria il y a quelques mois à peine ! Elle jeta un coup d’œil à Cronos. Il n’avait pas changé, il regardait obstinément les collines où il allait bientôt disparaître par quelque sentier connu de lui seul. Un des compromis pour leur survie. Elle se replongea avec délices dans sa lecture, admirant avec orgueil la délicate french manucure qui ornait ses orteils. Des pieds grecs bien sûr ; égyptiens, c’était tellement commun. Surtout en ce moment, quand tout ce qui touchait à la culture hellénistique se transformait en or. Un vrai Pactole. Même les plus ringards, les plus déchaînés d’entre eux faisaient la une de Détective.
Elle regarda déambuler ce parvenu d’Epiméthée et son ondulante femme, Pandore la trop bien nommée, qui jacassaient parmi tous ces corps dorés, liposucés, et ces visages d’adorateurs serviles liftés de frais. Des frimeurs. Elle se réinstalla confortablement : qu’importait ? Leur survie était assurée. Si ce fat et sa poseuse n’avait que trois grammes de cervelle, elle savait que Hermès malgré son sourire de requin avait vite appris les ficelles des comptes d’Helvétie ou des îles lointaines aux noms étranges, Caïmans, Bermudes, Sint-Maarten (quel nom barbare ! quelle idiome rustique !). A défaut d’avoir une immortalité bien éphémère, ils avaient de quoi acheter un avenir.
Chronos avait gravi la montagne d’où il pouvait admirer le berceau de leur second empire : une vaste entreprise où les hommes goûtaient la fugace impression d’appartenir à la gent très fermée des dieux grecs. Il en riait souvent dans sa barbe même si, par moments, il avait la nostalgie de ces matins qui embaumaient l’olivier et la lavande et où seul le babil des oiseaux le distrayait. Tout ce clinquant le fatiguait et il venait, ici, dans ces collines préservées par une montagne de devises retrouver la saveur du paradis, le luxe de l’ennui.
FIN
25 octobre 2008
Avec le peuple des fées - 1

par Vanina
Il était une fois, une elfe des villes, au sourire franc, au regard pétillant, qui nourrissait un amour infini pour la lumière.
Sa faculté de rendre tous les objets lumineux était d'une puissance opposée à sa petite taille.
D'ailleurs, plus l'elfe donnait plus elle semblait devenir petite.
Elle avait ainsi aidé la fée électricité dans la création de ses luminaires.
Partout où notre elfe se posait la lumière jaillissait : là pour un bracelet, là pour un soulier.
A la recherche d'un éclairage public digne de ce nom, Gabriel Nicolas de La Reynie fit appel à notre elfe. C'est ainsi que naquit au XVlle siècle Paris, la « Ville lumière » !
Chemin faisant, notre petite elfe ayant accompli, dans sa grande générosité d'âme et de cœur, l'œuvre de plus d'une vie, elle se confond aujourd'hui à l'infini.
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l'appel "Avec le peuple des fées"
23 octobre 2008
Fanes de carottes tient salon
Dans le Salon, les fanes causent. De livres, bien sûr. De ceux qu'elles mettraient dans la bibliothèque idéale du potager. De ces transfictions qui empruntent joyeusement (ou pas) à des genres bien différents, et en détournent les codes: polars futuristes, littérature mainstream teintée de fantastique, etc. Elles en causent à bâtons rompus, échangent leurs impressions de lecture, comme on partage entre amis les livres que l'on aime, sans prétention.
Attention attention, si vous faites partie des lecteurs qui aiment ne pas trop en savoir avant de commencer la lecture d'un roman, cette conversation dévoile certains éléments de l'intrigue.
Rose _
Le premier roman qu'on pourrait placer dans la bibliothèque des Fanes, ce serait Auprès de moi toujours (en anglais : Never let me go) de Kazuo Ishiguro. D'abord parce qu'il fait une synthèse intrigante entre le roman psychologique traditionnel et le roman d'anticipation. Il avait été question de steampunk dans ce blogzine, lors d'un appel à feuilleton ; le roman d'Ishiguro ne se situe pas dans un passé très lointain (en fait il se déroule dans les années 90), il y a juste un léger décalage par rapport à la réalité contemporaine (comme la précieuse cassette sur laquelle est jouée la chanson "Auprès de moi toujours" qui fait tant rêver l'héroïne). Mais comme dans un roman de SFFF, la science a pris beaucoup d'avance par rapport à ce que nous connaissons ; elle est capable de soigner les cancers et d'autres maladies mortelles grâce au don d'organes, et elle a organisé une sorte d'industrie permettant ces dons : elle produit des clones, et ce sont ces clones les personnages principaux du roman. Tout cela crée une temporalité étrange. D'autant que les quelques lieux qui nous sont décrits (je me souviens d'un arrêt de bus désaffecté ou d'un centre de donneurs qui est un ancien camp de vacances familiales) sont souvent des vestiges d'une époque disparue ; on a l'impression dans ces passages de voir les ruines de notre propre civilisation, depuis longtemps dépassée.
Ekwerkwe _
Pour ma part, je classerais plutôt ce roman parmi les uchronies: que se serait-il passé si...? Où en serions-nous si, au lendemain de la seconde Guerre mondiale nous avions fait le choix d'investir dans la recherche sur le clonage, et de produire (car c'est bien ce dont il s'agit dans ce roman) une réserve d'organes, sous forme d'êtres vivants complets, créés pour "donner" - et auxquels nous nierions, du coup, toute reconnaissance d'humanité, tout droit à une vie propre ?
Est-ce tellement éloigné de notre façon de catégoriser les peuples et les personnes et de faire de certains des inférieurs: marchandises, forces de travail, donneurs d'organes (car oui, cela existe déjà)?
"On ne parle bien du présent qu'au futur" dit Claude Ecken. Je pense qu'on ne parle bien du présent qu'à travers la fiction. Et en ce qui nous concerne, la question du clonage est loin d'être réglée: au contraire, nous en sommes au moment du choix entre faisable et souhaitable, du moins j'espère que nous en sommes encore au moment du choix.
La force du roman d'Ishiguro, c'est de mettre en scène des personnages complexes et attachants, qui un peu étrangement pensent faire la preuve de leur humanité par leur art et leur capacité à aimer, mais qui ne refusent pas le système dans lequel ils sont pris - tout juste espèrent-ils grapiller quelques années, "pour eux". Ce n'est pas un roman révolté, révolutionnaire: c'est le tableau effroyable d'une société sûre d'elle, pas même mal intentionnée.
Rose _
Cette absence de révolte est aussi due à leur éducation, et se pose vraiment le problème du rôle de cette école, Hailsham, dont l'héroïne est si fière d'avoir suivi l'enseignement. Ce "college" privilégie l'art et l'apprentissage de la réflexion. Mais par une sorte de pirouette cette culture humaniste, cette valorisation de la créativité poussent les élèves à accepter leur sort, à ne pas s'inquiéter de leur avenir, tant ils sont persuadés de l'excellence de leur formation. Et finalement l'art ne sert "à rien", c'est une monnaie d'échange au sein de l'école puis une activité inutile une fois qu'ils ont quitté l'école. C'est un leurre, finalement, que cette galerie exposant les oeuvres des enfants clones.
On peut d'ailleurs s'interroger sur les figures de la directrice, Miss Emily, et de Madame. Lorsque Kathy et Tommy les retrouvent, bien des années plus tard, Miss Emily tente de replacer l'histoire de l'école dans un contexte historique plus vaste : alors que le roman a été jusque là plutôt intimiste, à l'écart du monde, elle parle soudain du scandale Morningdale (un savant "dévoyant" la science du clonage pour créer des enfants parfaits), de l'importance des "sponsors", des "supporters", des effets de mode... Par son discours, Kathy et Tommy redeviennent des marchandises, des pions, bien traités certes, sur un grand échiquier économique. Quant à Madame, elle a pleuré jadis en regardant la petite Kathy danser rêveusement un coussin dans les bras, mais son émotion est plutôt symbolique (elle pleure devant le symbole de cette petite fille représentant le monde futur serrant le monde ancien dans ses bras), si bien que son intérêt pour les clones paraît réel, mais froid, purement intellectuel.
Ekwerkwe _
Je ne suis qu'en partie d'accord avec toi: la résignation des clones vient de leur éducation en général - et non de leur éducation à Hailsham en particulier. Ceux qui viennent d'autres centres ne sont pas plus révoltés.
Par contre, je te rejoins totalement dans ton analyse du comportement de Miss Emily et de Madame: leurs sentiments paraissent bien pauvres et bien mesquins par rapport à ceux de Kat, Tommy et Ruth. Et je me demande dans quelle mesure, finalement, Miss Emily (en particulier) considère les clones comme des êtres humains à part entière. Elle garde toujours une distance illogique, qui ne cadre pas, finalement, avec ce qu'elle professe.
Crois-tu que ce soit ce qu'Ishiguro voulait montrer? La vanité de nos prétentions artistiques et culturelles, et notre incapacité à nous comporter en êtres "humains" (dans le roman, ce sont les clones les êtres sensibles et créatifs - et l'image flatteuse que nous avons des professeurs est tronquée et déformée, du moins c'est ce que suggère la fin)?
Ceci dit, je trouve que tu exagères quand tu dis que "finalement l'art ne sert "à rien" (j'ai noté les guillemets!), je ne pense pas qu'il soit inutile, mais son utilisation dans l'éducation des clones est, certainement, malhonnête.
Rose _
Effectivement tous les clones sont dociles, mais je comprends l'abattement de Tommy qui se sent victime d'une mystification supplémentaire. On les invite à réfléchir pour mieux leur faire oublier leur sort, c'est particulièrement cruel, je trouve.
En fait ces clones, ces êtres du futur, sont curieusement élevés dans les "humanités", dans un modèle scolaire maintenant ancien (encore un paradoxe temporel)... Je pense que c'est aussi une façon de placer les clones dans une bulle à l'écart du monde réel (d'ailleurs, sans quelques signes extérieurs de modernité, l'histoire semblerait se passer au 19e siècle).
... Au fait, l'émission Salle 101 a chroniqué le roman ; celui qui en parle se demande si les années 90 ne seraient pas les années 2090 ; je ne pense pas ; le seul défaut qu'il trouve au roman est qu'il est un peu ennuyeux...
Ekwerkwe _
je ne l'ai pas du tout trouvé ennuyeux. Lent, certes, et frustrant, dans la mesure où Ishiguro se comporte avec les lecteurs comme les gardiens avec les élèves, distillant la vérité à petites doses, sans vraiment rien cacher (on sait très vite qu'on a à faire à des clones, par exemple), mais on a toujours l'impression qu'il manque des pièces au puzzle (c'est encore vrai après avoir refermé le bouquin, d'ailleurs).
Quant aux années 90, pour moi, il s'agissait bien des "nôtres". Des années 90 uchroniques, en somme.
Rose _
Il y a un autre point que l'on pourrait aborder, et qui est caractéristique des romans utopiques ou contre-utopiques. C'est la place accordée à la sexualité ; pour avoir lu maintenant aussi les deux premiers romans de Kazuo Ishiguro, je dirais que c'est un thème qu'il traite assez discrètement en général. Or ici, il est bien souligné que des cours spéciaux présentent aux élèves la sexualité comme un élément d'épanouissement ; mais comme pour l'art, sa place dans la vie des élèves est ambiguë : les gardiens sont surpris et gênés lorsqu'ils s'aperçoivent que des élèves s'y adonnent dans l'école, l'enseignement ne serait valable que pour "plus tard".
Ekwerkwe _
Je n'y avais pas pensé (enfin, je ne l'avais jamais envisagé comme une caractéristique du roman utopique/dystopique), mais effectivement la sexualité y a toujours une place importante, généralement comme élément perturbateur/révélateur/porteur de rébellion (que la société soit "permissive" ou pas d'ailleurs, elle génère toujours un certain nombre de contraintes).
Dans ce roman, la sexualité est en effet sans tabous mais théorique et, comme tu le soulignes, "pour plus tard". J'y vois deux raisons:
1/ une optique hygiéniste, les "donneurs" se devant d'avoir des corps en parfaite santé (et donc, avoir des rapports sexuels fréquents tout en sachant se protéger?)
2/ une certaine distanciation de la part des gardiens, très à l'aise dans les cours théorique (Miss Emily en train de manipuler le squelette, et d'expliquer aux enfants comment s'y prendre avec sa baguette, c'est quand même... très détendu, non?), mais en même temps j'ai du mal à les imaginer aussi décomplexés dans la pratique. Le fait que les clones ne puissent pas avoir d'enfants, leur destin de donneurs... c'est comme si ça les autorisait à avoir une sexualité plus libre, parce qu'ils ne seraient pas tout à fait humains (bon, je pense tout l'inverse, mais là n'est pas la question).
Rose _
Dans le roman aussi, cette liberté de façade est vécue un peu péniblement par la narratrice : adolescente, elle éprouve beaucoup d'appréhension à l'idée de sa première expérience sexuelle (toujours la question de la norme sous la permissivité, comme dans Le Meilleur des Mondes, où la norme est changer très souvent de partenaire, pour des raisons "hygiéniques") et ensuite la sexualité renvoie aussi au monde dont les clones sont issus (on forge des clones à partir de marginaux, c'est dans des revues pornographiques que Kathy cherche son modèle - d'ailleurs quel est le terme utilisé par Ishiguro ?)
Ekwerkwe _
Ils les appellent des "possibles", tant qu'ils ont un doute, ou des "modèles".
Rose _
Voilà, la sexualité les renvoie aussi à leur statut d'êtres "inférieurs" issus de "possibles" marginaux.
Ekwerkwe _
Et, peut-être pour finir, une question: qu'est-ce qui motive la répugnance vis-à-vis des clones? Je pourrais comprendre de la pitié. Voire de la peur s'ils étaient un peu plus révoltés. Mais de la répugnance? Surtout venant de personnes qui les côtoient, qui devraient donc les considérer comme des êtres humains à part entière (comme nous le faisons, nous, lectrices). Qu'en penses-tu?
Rose _
D'après l'épisode de la promenade à Norfolk et la visite à la galerie d'art, il n'y a aucune différence perceptible entre les clones et les autres. La répugnance ne peut donc être qu'un frisson irrationnel ; un peu comme l'horreur de Frankenstein devant sa créature, sauf que là, la créature est parfaite ou presque. La créature était formée à partir de corps morts (si je me souviens bien) ; cette fois les clones aussi ont partie liée avec la mort, parce qu'ils sont stériles et condamnés, et nés de rien, d'une cellule. Mais ça n'explique pas cette réaction instinctive...
22 octobre 2008
Frontières - 1.4
Avers & Revers
- 4 -
MAP
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En réponse à l'appel "frontières"
21 octobre 2008
Correspondances - 3
Correspondance Caro_carito - pandora
Météo des cœurs - Partie 2
Le samedi 5 août
Cher Gérald,
Figure toi que j’ai eu une réponse, laisse-moi te narrer la suite de mes aventures.
Il n’y a pas de hasard. Si je n’avais pas eu cette fièvre qui m’avait éreinté, je n’aurais pas eu la visite du facteur avec ce recommandé inutile, je n’aurais pas reçu cette lettre à temps. La poste me semble aussi compétente que notre fournisseur téléphonique.
En prenant le livre oublié par mégarde par S., je n’avais même pas eu l’envie de l’ouvrir et ce bout de papier est tombé. Avec ma discrétion habituelle, je n’en ai lu qu’une ligne. Mais là, comme elle m’en a reparlé, je me suis senti autorisé à y poser un œil curieux. Et je l’ai dévoré. Un exercice d’écriture, mais quelle passion émane de ces mots.
Il pleut à verse, le temps ne change pas dans notre ville morose. Elle m’a proposé de se retrouver dans le parc. Je vais de ce pas quérir un taxi et déposer un mot sous sa porte. Il est encore temps. Je vais derechef lui proposer un rendez-vous plus sûr. Un thé dans les salons de la Bibliothèque. Les ors et les boiseries aux volutes fleuries ne pourront que l’enchanter. L’idée de nous retrouver sous un parapluie pour un échange standard de livres et de la laisser s’échapper m’est insupportable.
J’espère qu’elle repassera par là mais si je ne m’abuse, l’Institut National de Météorologie est à deux pas de sa demeure et à quatre de la mienne.
A bientôt cher ami,
Pierre
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Le samedi 5 août,
Chère S. H.,
Je crains que le ciel en ouvrant ses écluses ne contrarie votre offre si charmante, et ce sans regard pour votre statut de météorologiste. Je vous propose donc un autre rendez-vous : mercredi 16h35 au Café Sécession qui se trouve au 1er étage de la bibliothèque municipale, 4 Rue des Echauguettes. N’hésitez pas à m’envoyer un courrier en cas d’empêchement.
Cordialement,
Pierre V
PS : j’ose, puisque, je l’ai parcouru, vous poser une question sur votre exercice de style. Voyez-vous comme tout bon lecteur, l’alchimie entre le rêve et la réalité, le vécu et l’imaginaire m’intrigue. Pourriez-vous éclairer ma lanterne ?
Et oserai-je ajouter que je deviens un aficionado des bulletins météo télévisuels et radiophoniques, cherchant désespérément à retrouver une trace de vous.
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Le samedi 5 août
Cher Pierre,
Je me dépêche de vous écrire pour que vous ayez cette lettre de confirmation avant mercredi. Vous devez me prendre pour une bien piètre prévisionniste, moi qui vous propose un rendez-vous en plein air à un moment où il pleut à verse, mais nous rencontrons actuellement des conditions météorologiques particulièrement inhabituelles et imprévisibles.
Le livre que vous avez trouvé me donnera peut-être quelques explications et m’aidera à comprendre. L’exercice de style m’a été suggéré par le professeur de mon atelier d’écriture. La passion que vous y avez trouvée et cette expérience que je raconte (je rougis de vous savoir l’avoir lue), complètement imaginaires, je tiens à vous le préciser, n’avaient pour but que de travailler sur mes émotions.
Je serai mercredi au Café Sécession. Quel lieu de rendez-vous original au milieu de tous ces livres.
Cordialement,
Sabine H
PS : A mon tour d’oser vous raconter que je vous ai vu, bien à l’abri derrière ma porte, lorsque vous avez déposé votre lettre. Je n’ai pas osé sortir. Sachez, Pierre, qu’en matière de bulletin météo télévisuel, je tiens davantage de la grenouille sur son échelle que de la présentatrice…
PS2 : J’oubliais : je vous ai trouvé charmant, même déformé par mon œil de bœuf.
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Le mercredi 8 août
Cher Gérald,
Un courriel rapide, c’est le jour J. Une expression comme une autre. Je m’échine à me poser des questions futiles. Chaussures. Cravate ou pas cravate. Jeans ? Aïe, je n’ai plus de cirage. Ni de mousse à raser.
Ne pas me poser les vraies questions.
Pourquoi cette angoisse juste avant ? Pourquoi avoir soudain envie de fuir, cette peur de tout perdre. Se rendre compte, encore une fois d’un trop plein de sentimentalisme.
Je viens d’arrêter la radio. Ce chanteur m’exaspère. Parce qu’il faut attendre trois jours avant de rappeler une dame ! Et pourquoi pas arriver trois minutes en retard pour avoir l’air de ne pas trop se sentir concerné…
Je serai là avant l’heure. Je ne veux pas qu’elle attende.
J’ai relu sa lettre. Admiré le délicat tracé de ses lettres. Senti encore une fois ce parfum de roses délicatement glissé dans les plis de l’enveloppe.
J’ai revécu cent fois cet instant furtif où elle dit m’avoir observé. Mentirais-je si je disais qu’un léger frisson m’avait parcouru ?
Un bref regard au temps qui passe et au ciel d’un bleu duveteux. Je devine qu’à l’instant de fermer ma porte, quand le vent discret qui balaie les arbres m’enveloppera, le bonheur pointera son museau discret.
Surtout, surtout ne pas oublier son livre. Et ce brouillon de lettre si tourmenté.
Quoique… si je le laissais. Si. Non.
Là, il faut vraiment que je parte.
Je glisserai cette lettre à la boîte aux lettres au coin de ma rue, la levée n’est pas encore passée. N’hésite pas à m’appeler, j’ai reçu un courrier m’indiquant que ma ligne serait rétablie ce soir.
Au plaisir de s’entendre, cher ami.
Pierre
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Cet échange épistolaire répond au jeu des correspondances.
























