28 mars 2010

Le feuilleton du dimanche

Chroniques d'Octavie

douzième épisode

Dercelo
par Macalys

La plupart de mes matins souffrent de solitude, volontaire ou forcée. Aujourd’hui, pourtant, un corps chaud se presse contre moi. Sous une abondance de cheveux doux, sommeille une jeune femme. Son souffle régulier porte vers moi des effluves d’épices et de fruits. Il faut l’avouer, cette situation ne me déplaît pas.
Je m’extrais du hamac à la force des bras pour éviter qu’il ne tangue et ne réveille sa belle endormie. La tension de mes épaules s’est estompée. Fait inédit depuis des semaines, je me sens léger, enjoué. Un ballon s’envole dans le ciel encore pâle de l’aurore, un passager à bord. Tout à coup, je l’envie. Il est maître de son destin, maître de la direction à donner à son véhicule, alors que je demeure prisonnier d’Octavie, luttant à chaque instant contre la gravité.
Je caresse mes yoyos sans conviction. Non, je ne les ferai pas danser tout à l’heure. Cette journée m’appartient. Sur la traverse est, une poignée de spectateurs m’attend, impatients. Je les dépasse avec un sourire d’excuse. Eh oui, le jongleur prend des vacances. Devant leurs regards interloqués, un sentiment de jubilation m’envahit. Beaucoup viennent ici avant le travail. Je les guette en coin tandis que, pour la première fois depuis des mois, je flâne sur la traverse. Ils restent un moment bras ballants puis s’éparpillent. Ainsi va la renommée. Qui que l’on soit, où que l’on soit, le vide laissé derrière soi se remplit toujours facilement.
Les commerçants me saluent et s’étonnent que je m’attarde à discuter. Une glace à la fraise à la main, j’écoute avec intérêt les potins qui s’échangent, se commentent, se déforment. Jamais encore je n’ai prêté autant d’attention aux nouvelles de la cité. J’ai l’impression de redécouvrir Octavie. Ce matin, la tension se lit sur les visages.
Après l’incendie criminel d’une partie du filet, la prophétesse se maintient entre la vie et la mort depuis une semaine. Grâce aux dieux, son bébé a été sauvé, nuancent les boutiquières. Ces évènements s’ajoutent à d’autres tout aussi dramatiques, survenus peu de temps auparavant. Un garde a été poussé dans le précipice. Des témoins ont vu s’enfuir deux adolescents, sans que l’on sache s’ils sont mêlés à l’affaire. Cette mort suspecte s’ajoute à une série de disparitions étranges au sein des quartiers pauvres. La municipalité envisage de faire monter des enquêteurs de la plaine, rompus aux investigations criminelles. En attendant, comment protéger les Octaviens alors que les maisons demeurent ouvertes à tous les vents en permanence ?
Ces rumeurs d’intrusion imminente d’autorités extérieures à la ville ne m’enchantent guère. Octavie ne m’apparaît plus comme un refuge si sûr. Ma glace à la fraise a un goût de passé amer. Je m’éloigne de la traverse et me dirige vers un endroit moins fréquenté, poussé par un besoin pressant de solitude. Une vingtaine de minutes de marche et d’escalade m’entraînent à l’écart de l’agitation de la cité. Même les singes ne s’aventurent pas jusqu’ici. Je m’assois au bord du filet. Si une ronde passait, je récolterais une amende : la loi interdit strictement ce genre de prise de risque. Mais après tout, l’équilibre, c’est mon métier.
Les jambes suspendues au-dessus de l’abîme, je songe à l’ivresse de liberté que j’éprouverais si, d’un coup de fesses, je me projetais dans le vide… et au bout du voyage, la libération. Adieu remords, fuite, chagrin. Adieu cauchemars. Rien que mon esprit flottant, léger, dans le vent, à la rencontre des âmes chères que je n’ai pas su protéger. Peut-être qu’elles me pardonneront, moi en tout cas, je n’y parviens pas. Un simple coup de fesses…
— Dercelo, vous voilà, enfin !
Je reconnais immédiatement la voix éraillée de Jules Fragoli. Depuis la fête du Grand Merci, il insiste pour me recruter dans sa troupe d’artistes qui exerce à Jurte, dans la vallée. Lui et sa femme, Rose, assistent à mes chorégraphies chaque jour, avec une assiduité et un enthousiasme non encore entamés.
— Le marchand de glaces nous a indiqué par où il vous a vu partir car nous nous inquiétions de ne pas vous trouver à l’emplacement habituel. Nous avons aperçu votre silhouette au loin et vous avons suivi. Quelle course pour vous rejoindre !
— Jamais fatigués de moi, n’est-ce pas ? Pourtant, je me fatigue moi-même.
— Pourquoi ne pas faire une trêve avec le dégoût de soi ? Vous vous rendez compte de l’énergie que vous gaspillez à vous haïr ?
— Croyez-moi, je le mérite, j’ai un bon nombre de fautes à expier.
— Vous n’avez rien à vous reprocher. J’ai mené ma petite enquête.
Oh non. Décidément, je ne suis plus en sécurité ici. Mon errance doit reprendre.
— Votre femme vous a épousé contre l’avis de son père, parrain redouté du clan Marcella, la mafia infiltrée dans la police et l’armée. Il n’a pas pardonné à sa fille de l’avoir abandonné, et à vous de lui avoir enlevé son bébé. Ses sbires ont reçu l’ordre de découvrir votre cachette et de vous massacrer. Votre femme et votre fils ont été exécutés, vous avez réussi à vous enfuir.
L’énoncé plat des faits me semble encore plus violent que les faits eux-mêmes. J’encaisse le choc. Mal, très mal. De vraies larmes coulent sur mon visage, enfin, après toutes ces années à les retenir.
— Alessandro Marcella est mort, Dercelo. Vous n’avez plus besoin de fuir sa vengeance.
Rose esquisse un geste vers moi, je recule. Le filet se dérobe sous mes jambes, mais mes mains – maudit instinct de survie – agrippent la corde par réflexe.
Suspendu au-dessus du vide, je contemple le choix qui s’offre à moi : la mort ou la vie.
Je lâche prise à droite. Rose se mord la lèvre ; elle se sent coupable. Ni elle ni Jules n’osent plus rien dire. Ils me jettent des regards suppliants.
La chute me tente terriblement. Depuis le début de mon exil, d’ailleurs. Chaque seconde, mon cœur me crie que je n’ai pas su protéger ma famille. J’aurais dû être là, à leurs côtés, quand leurs assassins ont surgi de l’ombre. J’ai parcouru des villes, des villages, des chemins, sans y trouver aucun réconfort. Seule la haine de cet homme me poursuivant où que j’aille me maintenait vivant. Partout, il dénicherait mon abri, et un jour, je mourrais par sa volonté. Je paierais pour ma lâcheté et les êtres aimés abandonnés à leurs bourreaux.
Maintenant, ce dilemme effrayant. Sous moi, le vide et l’oubli. Retrouver Elora et Lior. Au-dessus de moi, une chance de me réconcilier avec la vie, malgré les cicatrices du passé.
Au moins, j’ai le choix : je suis libre, enfin !
Mon éclat de rire cause la stupeur des Fragoli. Ils sursautent quand je leur crie :
— Vous savez, je pourrais racheter votre entreprise, et vous embaucher tous les deux ! Vivre comme un vagabond tout en passant pour le prince des jongleurs, ça rapporte !
Le filet tangue au rythme de mes paroles. D’une voix étranglée, Rose tente de me raisonner :
— S’il vous plaît, Dercelo, tendez-nous la main. Laissez-nous vous aider.
— D’abord, promettez-moi que tout ira mieux.
— À quoi bon, si vous ne me croyez pas ? Vous me croirez Dercelo, si je vous dis que tout ira mieux à partir de maintenant ?
Je n’hésite qu’une fraction de seconde.
D’une traction du bras, je me hisse vers l’espoir.

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illustration: Tilu

FIN

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