21 mars 2010

Le feuilleton du dimanche

Chroniques d'Octavie

onzième épisode

Néléa
par Pandora

Je sombre dans un sommeil que les visions ne viennent plus perturber. Miranda a vu juste. La douleur me réveille. Brutale. Polymorphe : l’étau qui broie, la main qui tord, le feu qui brûle.
Mes doigts ne palpent plus l’habituel nid douillet tout en rondeurs, mais un ventre dur comme le bois. Je veux me lever, mais un coup de poignard me transperce. Le hamac tangue et ma tête tourne. Je suis sur un bateau ivre.
Inspirer pour réprimer la nausée qui monte.
Il va pourtant bien falloir bouger. Je dois demander de l’aide.
Pourquoi es-tu parti, Melfor ?
Je remue plus doucement pour ne pas augmenter le mal. J’essaie d’abord de m’assoir, mais ce mouvement déclenche une pluie d’étoiles filantes. Et celles-là n’annoncent pas d’heureux présage. Il ne faut pas que je perde connaissance. La souffrance me tue.
Dieux, que m’arrive-t-il ?
Inspirer pour stopper la syncope qui menace.
J’attends une minute, deux minutes. Enfin, la tête ne me tourne plus. Je sors une jambe, puis l’autre et je me lève. Je m’accroche au bord du hamac pour ne pas tomber si jamais mes jambes ne parvenaient pas à me porter. Elles résistent. Je tiens debout. Une si petite victoire !
Seulement un court instant.
La tâche sur la couche me saute aux yeux. Rouge ! Pas le coquelicot de ma première nuit d’amour, non ! Une bouche vorace et monstrueuse qui menace de tout engloutir. De nous engloutir ?
Dieux, que j’ai mal !
Ce matin, Malkia a posé la trompe sur mon ventre, le cœur du bébé battait fort. Elle a souri quand je lui ai annoncé qu’elle s’appellerait Sara. Elle a mesuré mon diamètre abdominal et m’a dit que la petite fille grandissait bien. Elle m’a pesée et m’a signalé que je grossissais trop en me grondant gentiment.
Il faut que je sache. Je descends ma main et palpe la robe à mon entrejambe. Trempée. Une nouvelle crampe me prend qui me coupe en deux et m’oblige à me laisser glisser sur la plate-forme. Impossible de rester debout. Allongée sur le sol, je frissonne dans la nuit qui tombe. Je crie, mais mon appel retombe et se perd dans les profondeurs de l’abîme que surplombe Octavie. Ma voix est arrêtée par les tentes et les divers objets suspendus aux cordages, et étouffée par les brumes qui montent du gouffre.
Melfor ne reviendra pas avant fadi, il est parti faire une livraison à Euphémie pour la famille Decidan
Inspirer pour calmer la sensation de panique qui me gagne.
Je souffre horriblement. La main qui presse mon ventre pour atténuer la douleur est rouge du sang qui s’écoule et goutte maintenant sur le bois clair.
Dieux, aidez-moi !
Je rentrais de l’accoucheuse. Je marchais doucement, la configuration d’Octavie est une épreuve pour les femmes enceintes et nous avions décidé de déménager plus haut dans la ville au retour de Melfor. J’empruntais l’une des dernières passerelles quand un singe a filé entre mes jambes. Surprise, j’ai perdu l’équilibre et dérapé sur le sol glissant. Je suis tombée en avant.
Lourdement.
Bastien est arrivé, il poursuivait l’animal qui lui avait volé un colis. Affolé, il m’a aidée à me relever. Il n’arrêtait pas de me demander si je me sentais bien. J’allais bien, j’avais juste un peu mal au ventre. Il m’a aidée à descendre les dernières échelles pour me raccompagner. Il voulait attendre avec moi, ou chercher du secours. Mais j’allais bien. Je sentais Sara qui bougeait et Malkia m’avait dit qu’elle grandissait. Tout serait remis en place après une petite sieste. Je ne lui ai pas dit que je resterais seule, le facrobatien devait reprendre sa tournée. Je me suis allongée pour me reposer.
J’aurais dû le laisser m’envoyer l’accoucheuse. Il l’a peut-être fait. Peut-être va-t-elle venir ?
Dieux, la prophétesse a besoin de vous !
J’ai dû perdre connaissance. Il fait nuit. Les lumières d’Octavie brillent au-dessus de moi, au travers de la brume et des mailles du filet. Elles se confondent avec les étoiles. Le froid est glaçant. J’essaie de me mettre debout, mais j’ai trop mal. Je tire la couverture qui recouvre le hamac, chaque mouvement est calvaire. Je me traîne alors jusqu’à l’autel. J’allume de l’encens et une bougie, j’ai peur. La flamme danse, rouge et chaude, une sorte de présence lumineuse. Je prends le reste des bougies et je les allume une par une. Je claque des dents et mon corps frissonne sans réussir à me réchauffer. Épuisée et essoufflée par tous ces efforts, je m’allonge devant le ballet de lumières, essayant de ne pas penser à la douleur qui me dévore.
Dieux, ne m’abandonnez pas !
Je crie à nouveau, mais je n’arrive à émettre qu’un faible gémissement. Un singe curieux monte sur la plate-forme. Je l’entends qui saute et fouille partout, cherchant de quoi manger. Il renverse les coupelles d’eau sacrée. Je suis tellement fatiguée que je n’ai même plus la force de lever les bras pour le chasser. Il fait alors tomber une bougie qui embrase la nappe rouge brodée. Le tissu s’enflamme. Effrayé, l’animal s’enfuit. Le feu gagne les rouleaux de prières rangés sous l’autel de bois.
La chaleur m’enveloppe d’une douce chape. Je n’ai plus froid, je suis presque bien. Mes pensées sont de plus en plus confuses. J’espère que Melfor va bientôt rentrer.
Ça crépite et ça craque, des éclats de lumière dansent, ma vue se brouille encore.
Mes paupières sont si lourdes.
Il me semble entendre des cris au-dessus de moi.
Je suis la prophétesse. Je ne rêve pas, je vois.
La nuit est rouge. Les flammes crépitent, éclairant le ciel.
Octavie brûle.
Maudits Dieux, où êtes-vous ?

04___z_513___La_Crois_e_des_Cordes

Illustration: Tilu

A suivre…

Posté par InFolio à 08:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Le feuilleton du dimanche

    Wouahhh... Dur, dur! J'en ai mal au ventre.
    Un texte prenant.
    Sourire
    Vanina

    Posté par Vanina, 21 mars 2010 à 14:30 | | Répondre
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