14 mars 2010

le feuilleton du dimanche

Chroniques d'Octavie

dixième épisode

Miro

par Rose


Il sortit de sa rêverie quand la grande lui apporta un verre. Il se redressa, le renifla : « T’aurais pu y mettre un peu d’acacia… » Il l’avala d’un trait malgré tout puis le tendit à l’imposante poitrine qui surplombait son lit. La grande le prit sans faire aucun commentaire, habituée aux remarques des vieux ivrognes et à leurs regards impudents.
Elle sortit de son champ de vision ; malgré ses efforts il n’arrivait pas à s’assoupir. Garder les yeux ouverts était une véritable souffrance : tout ce bleu, là-haut, le ciel à perte de vue, pour lui qui était habitué à scruter le vide en dessous de la ville. Ça lui donnait une sorte de vertige, un haut-le-cœur. A côté de lui, il entendait un vieux marmonner. Toujours la même histoire : quand Hécléa était née, il avait tout de suite su qu’elle allait être la fierté de son père, qu’elle revêtirait les habits rouges, un jour, et que toute la cité la vénérerait autant qu’il l’aimait, lui. Comme il l’avait protégée, alors ! Il avait empêché les garnements de la poursuivre sur les traverses, il avait fait lui-même son éducation, de longs jours et de longues nuits de veille, mais il savait qu’un jour il n’aurait plus le droit de l’approcher, alors c’était toujours ça de gagné, ces longues heures où il voyait ses paupières lourdes de sommeil tandis qu’il lui racontait les légendes d’Octavie, comment la grande prêtresse avait seule le pouvoir d’empêcher la cité de sombrer dans le chaos.
Miro avait eu une fille, lui aussi. Il ignorait ce qu’elle était devenue. Peu importait ; être le père de la trente-et-unième prophétesse n’empêchait pas le vieux d’être allongé à côté de lui, les yeux brûlés par le ciel au-dessus d’eux, les jambes attachées pour éviter les chutes, sans espoir de se faire apporter le moindre petit verre d’alcool d’acacia. C’est ce qu’il avait crié au vieux quand on l’avait amené là : « La mienne de fille, je suis sûr qu’elle fait pas un plus joli métier que ces vauriennes qui nous ligotent les jambes ! La tienne est prophétesse ; elle a pas prédit ton chaos, faut croire ! » Ces mots n’atteignaient pas le vieux, tout absorbé par ses souvenirs, qu’il répétait à longueur de journée comme pour ne jamais les oublier. Quant à la fille de Miro, il espérait qu’elle n’était plus à Octavie. Il se rappelait les silhouettes en ombres chinoises de l’enfant et de sa mère, le regard levé vers le ciel, suivant du doigt la trajectoire du ballon qui emportait le courrier d’Octavie. C’était peut-être parce qu’il était collé là, à son lit, forcé à l’immobilité, qu’il les revoyait comme ça, toutes les deux tournées vers le ciel.
C’était pour la petite qu’il s’était mis à fabriquer des oiseaux de papier, comme ceux d’autrefois, quand Jim et lui allaient à la pêche sur la passerelle Sud. Celle des fous. Celle des grands yeux furieux de l’homme qui avait rendu visite à sa mère. Peut-être que les vents avaient pris possession de lui ce soir-là, quand il avait poussé Jim dans le ravin. Tandis qu’il s’enfuyait sans demander son reste, c’était sur lui, Miro, que les vents s’étaient jetés ; ils avaient envahi son esprit, s’étaient emparés de lui. Il avait fait des choses folles, dont il ne voulait plus se souvenir. Jusqu’à ce que la serveuse de madame Vigilia lui montre l’enfant en lui disant qu’il était père et lui donne la permission de les regarder de loin, elle et l’enfant.  Un jour, il s’était tout de même approché pour offrir à la petite cet oiseau de papier. Elle l’avait offert à sa meilleure amie et en avait demandé un autre. Puis un autre encore. Les enfants d’Octavie accouraient quand il le voyait et lui demandaient des oiseaux. Il pliait les papiers gras de la friterie Vigilia, et puis les enfants revenaient avec les papiers brillants et colorés qu’on leur donnait à l’école. Madame Vigilia lui avait demandé de décorer sa friterie, qu’elle avait renommée « la mangeoire ». On avait fait appel à lui pour les grandes festivités. Il avait amassé un peu d’argent, connu son heure de gloire.  La serveuse de madame Vigilia était devenue fileuse, elle était partie avec l’enfant. Il avait renoncé aux oiseaux.
Jusqu’à ce qu’on l’y emmène, il ne savait pas que sur les toits de la ville haute, on avait installé cet hospice. Hors de vue des Octaviens préoccupés de la sûreté de leurs pas ou fascinés par le langage des yoyos et des prophétesses ; au plus près du soleil pour les membres glacés des vieillards. Ces vieillards assujettis à leurs lits comme à de grands cocons blancs qui les préparaient pour la dernière métamorphose. Dans les traits des filles qui s’occupaient de lui, il cherchait les traits de sa mère (ou de sa fille), pressentant que leur métier n’était pas si différent de celui des fileuses. Un jour, il crut entendre la voix de Remus, une voix pleine de sarcasmes fatigués, qui bientôt s’éteignit. Il se demanda s’il n’avait pas rêvé, si dans son cocon il ne se préparait pas à rencontrer tous ses fantômes.
Un matin, le ciel lui parut pailleté de mille petits points multicolores qui fonçaient sur lui comme aspirés par un grand vide. C’étaient des oiseaux de couleur. Des vrais, ceux qu’il avait rêvé d’attraper pour concurrencer le commerce des singes. Il sourit tandis que les oiseaux continuaient à voler à toute vitesse vers lui ; il se sentait vide, agréablement léger. Il ne sut pas exactement quand ni comment cela s’était produit, mais il vint un moment où il surplomba les momies de l’hospice, libéré de ses liens. Il s’éleva au-dessus d’Octavie, qui ressemblait à une grande toile d’araignée. Il vit s’y agiter des fourmis laborieuses et battre au vent les voiles rouges de l’antre de la prophétesse. Etait-ce Hécléa, ou Néléa ou une autre encore ? Sa pensée se brouilla et Octavie disparut.

06_N_l_a_Ancres

illustration: Tilu

à suivre…

Posté par rose_alu à 08:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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