28 février 2010

Le feuilleton du dimanche

Chroniques d'Octavie

 

huitième épisode

Miro
par Rose



Je me réveille tous les matins à l’aube, parce qu’il y a toujours quelqu’un pour marcher sur le petit abri que je me suis confectionné avec les toiles graisseuses abandonnées par les employés de madame Vigilia et avec des filins de secours que j’ai volés. Une ou deux fois même, j’ai été surpris par les sbires de madame Vigilia, qui trouve que mon installation lui fait une mauvaise publicité. Les garçons m’ont roué de coups et ont déchiré ma tente. Pendant quelques temps, ils n’ont plus laissé traîner de toiles sales, mais leur négligence a fini par reprendre le dessus. Je veille juste à masquer le nom de la friterie Vigilia, pour pouvoir conserver mon abri sous la traverse est. C’est un coin dangereux, parce que les mailles du filet auquel Octavie est pendue y sont particulièrement lâches. Mais curieusement, ces quartiers périphériques sont les plus populeux ; des badauds, des boutiquiers s’y pressent, autour de saltimbanques vêtus de loques et venus d’on ne sait où. J’y passe inaperçu et j’échappe au regard inquiétant des fileuses qui sont les amies de ma mère.
Le soir où j’y ai trouvé refuge, un mendiant faisait rouler des yoyos dans le crépuscule, et leur mouvement n’était perceptible que grâce à l’éclat fugitif qu’ils émettaient dans l’obscurité. Mais toujours au bord de tomber, à l’issue de trajectoires compliquées, ils regagnaient la main du jongleur, avant de recommencer leur danse folle. L’homme entrecoupait ses évolutions de paroles mystérieuses sur la disparition de la lumière et l’étreinte de la nuit. Je suis resté longtemps, fasciné. Les badauds allumaient leurs lanternes et commençaient à quitter la traverse. Il était trop tard pour rentrer chez moi et de toute façon je n’avais pas envie de regagner le quartier des fileuses. C’était juste après la chute de Jim dans le vide. Il me semblait que si je rentrais, le fil des conversations des voisines allait m’enlacer, m’entraver.  Je ne m’en sortirais pas indemne moi non plus, un jour ou l’autre il faudrait plonger. Je me suis fabriqué un abri de fortune pour passer la nuit, et je ne l’ai plus quitté. Il faut dire que dès le premier soir j’ai été visité par un rêve : il me semblait que Jim, attiré par la ficelle du yoyo du saltimbanque, remontait du précipice avec une vigueur nouvelle. Il était pourvu d’ailes lumineuses comme celles de nos appâts en papier de couleur. Les jours suivants, j’ai pu l’accompagner, plonger moi aussi dans le vide. Je ne ressentais aucune inquiétude et j’explorais avec lui les ossuaires en dessous d’Octavie.
Je fais une rapide toilette avec l’eau recueillie dans les papiers gras abandonnés par les dîneurs. Je ne me regarde pas dedans, parce que je ne me reconnais plus. Au début je m’installais quelque part sur la traverse, les yeux clos, attendant que les passants me jettent une pièce ou un peu de la friture achetée chez madame Vigilia ou ses concurrentes, dont les effluves mêmes finissent par écoeurer. Je recueillais à peine de quoi survivre, tant la traverse grouille de saltimbanques et de diseurs de bonne aventure auprès desquels les habitants d’Octavie viennent se distraire ou qu’ils consultent pour des affaires graves. Dans cette affluence, il s’est révélé très facile de subtiliser quelques pièces ou menus objets, et je suis assez habile pour disparaître dans les cordages avant que le vol soit constaté. J’ai maintenant une paire de lunettes, un sifflet, une tabatière. Il m’arrive aussi de subtiliser des bouteilles à demi pleines d’alcool d’acacia pendant que les jongleurs font leurs tours. Certains m’ont proposé de m’initier à leur art, mais je n’ai aucune envie d’être exposé aux regards, recherché et consulté comme ils le sont. Madame Vigilia m’a fait venir un jour dans la cage de tôle où elle fait ses comptes et m’a demandé si je souhaitais rentrer à son service. J’aime son regard sombre et j’ai accepté le bol de friture qu’elle m’a apporté, mais elle me fait presque aussi peur que les fileuses. Je me plais dans l’obscurité, caché derrière mes lunettes fumées.

Mon seul ami est Remus. Nous mettons en commun nos petits larcins. Son visage défiguré lui attire la générosité des passants. Pour expliquer la cicatrice boursouflée qui sectionne son visage, il a en réserve mille anecdotes que les badauds écoutent avec curiosité. Souvent ils rient aux éclats et le congratulent à grand renfort d’accolades. J’ignore quelle version est juste, l’important est que Remus tire sa subsistance de ces récits.
Un matin, nous nous dirigeons vers la ville haute ; c’est une partie de la cité où nous ne nous aventurons jamais et où nous sommes inconnus. Armé de son visage repoussant et d’un épais filin de secours, Remus va devant. Moi j’ai mon lance-pierre dans la poche (je n’y suis pas très habile, c’est Jim qui savait le manier) et mes lunettes noires. Les Octaviens de la ville haute détournent le regard lorsqu’ils nous croisent, parce que nous sommes sales, laids et déguenillés. Pas un n’interpelle Remus pour s’enquérir de sa blessure ou se moquer de lui et l’inciter à parler. Seuls les enfants le regardent à la dérobée.
Nous nous installons au-dessus d’un filet tressé très étroitement et enduit d’une colle verdâtre. Remus sort une petite bouteille d’alcool d’acacia. Je me retiens de la lui arracher et de la jeter dans le vide : je veux qu’il garde toute sa présence d’esprit pour le moment où les gardes dénoueront avec leurs gants épais les mailles empoisonnées du filet. Je sors de ma poche quelques osselets que je lance plusieurs fois et rattrape à grand-peine.
Quand Rons apparaît, nous baissons la tête instinctivement et nous nous camouflons derrière nos cheveux hirsutes. La semaine dernière, il nous a payé un grand cornet de la friterie Vigilia. Il était tellement saoul qu’il a dormi avec nous au milieu des papiers gras. Il chausse ses gants et s’attaque au démêlage du filet codé, en pestant entre ses dents. Soudain il s’interrompt. Il se retourne. Il nous a vus. Nous lui faisons de grands signes, son visage hésite entre la connivence et l’inquiétude. Cela dure une seconde, le temps que Remus fasse voler le filin de secours qui le frappe de plein fouet.  Je suis en train de saisir maladroitement mon lance-pierre quand je vois Rons perdre l’équilibre et basculer dans le vide. Ses yeux roulent, pleins de surprise. Peut-être se rappelle-t-il soudain ses vantardises braillées en mâchonnant les frites de madame Vigilia : il assurait qu’il ne fixait jamais les attaches de sécurité qui devaient retenir sa combinaison au filet en cas de chute. Les sangles volent autour de son corps tandis qu’il est happé par le précipice. Nous n’osons pas nous approcher du filet empoisonné qui protège le trésor d’Octavie. Nous voyons bien que le travail de Rons n’est pas achevé. Nous ne pourrions que nous brûler les paumes.


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illustration: Tilu


A suivre…

Posté par rose_alu à 08:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Le feuilleton du dimanche

    Tout cela est très mystérieux et extrêmement bien mené ! Le filet empoisonné, le trésor d'Octavie ... Belle imagination Rose !

    Posté par MAP, 10 mars 2010 à 22:28 | | Répondre
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