25 février 2010

Au temps des calèches à vapeur - 4

Barbe-en-croc

S
hi May Mouty

Ce matin, au départ de Reims, ils avaient apprécié l’agréable fraîcheur des rues endormies. Seul signe de vie, des chiens aboyaient sur leur passage. Depuis, ils roulaient vers le nord, traversant la « Champagne Pouilleuse », ses forêts de pins noirs, ses landes monotones et jaunâtres parsemées de genévriers, territoires de maigres troupeaux de moutons.

Les villages étaient rares, les rivières encore plus. La diligence soulevait des nuages de poussière blanche que les passagers regardaient se gonfler en se penchant à la fenêtre. Mais il fallait vivement la refermer pour éviter les escarbilles crachées par l’énorme cheminée du foyer.

Des voies ferrées sillonnaient le pays en un maillage assez grossier. Vers le nord-est, venant de la capitale, elles s’arrêtaient à Reims. C‘est pourquoi ces vieilles diligences à vapeur, engins diaboliques, circulaient. Elles remplaçaient les voitures tirées par des chevaux sur quelques trajets de province parmi les plus fréquentés.

Des travaux incessants tentaient d’aplanir la route, en vain. La craie se creusait de nouvelles ornières et se transformait en boue gluante à la moindre pluie.

Les voyageurs, une dizaine, las d’être secoués, ronchonnaient. Plusieurs d’entre eux revenaient d’un mariage. Fatigués, l’estomac encore lourd, ils transpiraient dans leur habits du dimanche, trop chauds pour cette journée d’été.

- Doux Jésus ! murmura la Tante Germaine. Je n’en peux plus. Vivement qu’on arrive et que je retire ma gaine et ce chapeau à voilette.

Son mari, l’Oncle Charles, opina. Il détestait ce chapeau ridicule.

- Je pourrais boire des litres d’eau fraîche, juste tirée de notre puits, soupira la Cousine Madeleine.

L’Oncle Jules, lui, rêvait d’un petit verre de rosé.

- Et ce soir, au lit de bonne heure. On économisera de la bougie, affirma la Tante Jeanne, toujours avaricieuse.


Depuis des années, ils vivotaient chichement de leurs champs et de leurs troupeaux. Certes, le Grand Napoléon IV avait remporté, comme son Oncle avant lui, de nombreuses victoires sur les Prussiens et les Anglais. Celui-ci avait même réussi à bâtir durablement un vaste empire de l’Atlantique à la Pologne. Mais Eugénie II, son épouse, si pieuse, s’était effrayée des progrès rapides des sciences. Darwin, cet hérétique, n’avait-il pas osé affirmer que l’homme descendait du singe ? Quel blasphème !

Eugénie II, cette Sainte Femme que tous avaient appris à vénérer, était partie à un jeune âge et avait été immédiatement canonisée. Mais elle avait obtenu de son impérial époux un décret interdisant la recherche scientifique et technologique et l’enseignement des savoirs associés.

Depuis, l’Inquisition veillait à l’application de la loi. Sa police espionnait et emprisonnait. Ses tribunaux jugeaient et condamnaient sévèrement. Les frontières, étroitement surveillées, ne laissaient rien filtrer du reste du monde. Mais la population ne se préoccupait pas du reste du monde, les informations officielles qu’elle recevait par quelques journaux mal imprimés se limitaient aux potins locaux et aux hauts faits de l’empereur actuel, Napoléon VI, le père très aimant de son bon peuple.

Mais dans les faits, pour qui aurait voulu avoir une vision globale de la situation, quelques constats auraient été vite évidents : l’agriculture stagnait ; l’industrie piétinait ; l’artisanat somnolait. L’Empire s’étriquait.


Dans la diligence à vapeur, on ne tenait que des propos anodins. Le beau temps, les récoltes, la robe de la mariée et ses dentelles, le banquet… On dormait aussi.

Vers midi, il y eut un bref arrêt dans une auberge, le temps, pour les voyageurs, d’un repas rapide et, pour les employés de la compagnie des chemins de vapeurs, de faire le plein de charbon et d’eau. Puis la diligence repartit.

Elle traversait maintenant une région vallonnée, au sol plus riche, piquetée de villages et de grosses fermes. Des faucheuses tirées par des chevaux terminaient la moisson. Des rivières bordées de saules et d’aulnes animaient la campagne. Des siècles plus tôt, on avait construit sur leurs berges des moulins fournissant une force motrice puissante. Les grandes roues à aubes tournaient en grinçant et l’eau y cascadait joyeusement.

La diligence, poussive, ralentissait dans chaque côte. La Tante Germaine accompagnait les efforts de l’engin avec des « Mon Dieu, Mon Dieu » et tous les passagers soupiraient de soulagement quand, enfin, la descente s’amorçait.

Le véhicule approchait d’un lieu dit appelé Barbencroc, et tous connaissaient la légende attachée à ce lieu. On racontait qu’autrefois, un brigand sinistre à la pilosité faciale abondante y détroussait les voyageurs. Alors, tous avaient un petit frisson de crainte en abordant cette partie du trajet, d’autant plus que la route traversait juste avant une forêt hostile, riche en ronciers et en trous d’eau. Personne, hormis les sangliers et les charbonniers qui alimentaient le haut fourneau du maître des forges, ne s’y aventurait.

Ils regardèrent tous défiler devant la fenêtre le panneau indiquant le minuscule hameau, par-delà la forêt qui se dressait face à eux.

- Barbencroc ! Enfin, nous serons bientôt arrivés. Tant mieux. Demain il faudra rentrer les gerbes avant l’orage, déclara l’Oncle Charles.

La Cousine Madeleine somnolait. Le silence s’installa. Tout était paisible quand soudain il y eut une violente secousse. La diligence s’arrêta brusquement dans des grincements de freins. La Tante Jeanne, une Sainte Femme, elle aussi, se signa. L’Oncle Jules se pencha par la portière. Mais aussitôt, il se rejeta promptement en arrière, les yeux écarquillés de stupeur.

Un coup de feu retentit.

- Il y a des branches en travers de la route, et… et… et … , bégaya l’Oncle, des bandits !

Il ne put en dire davantage. La porte s’ouvrit brutalement et un homme cagoulé, vêtu d’un banal bleu de travail apparut. Il tenait un énorme fusil rescapé d’une des guerres passées.

Il leur fit signe de descendre et de s’aligner sur le bord de la route où se trouvaient déjà le chauffeur et son aide. Ils étaient surveillés par trois autres bandits.

Tout en s’exécutant, la Tante Germaine marmonnait des prières ponctuées de « Mon Dieu, Mon Dieu » ; les hommes échangeaient des regards furtifs et inquiets.

Rapidement délestés de leur argent, les bijoux et autres objets personnels étant dédaignés, les voyageurs et les chauffeurs furent alors invités d’un geste poli à monter dans le compartiment passager du véhicule.

Les portières furent bloquées de l’extérieur.

Puis ils n’entendirent plus rien.

Dans ce silence pesant, l’Oncle Charles se pencha par la fenêtre.

- Ils ne sont plus là ! cria-t-il.

Des plaintes, sanglots, vociférations diverses et menaces de pendaisons lui répondirent. Puis tous se calmèrent et réfléchirent.

- Oncle Jules, tu es le plus mince et le plus jeune. Passe par la fenêtre, ordonna l’Oncle Charles.

Oncle Jules se contorsionna, poussé par les uns, tiré par les autres. Il gémissait, les épaules coincées dans l‘étroite ouverture, maudissant toute ces gens comme on ne l’avait jamais entendu jurer. Soudain, dans un sinistre craquement, une couture céda, et laissa apparaître une portion de jambe poilue. L’Oncle Jules s’écria, interrogeant sur la partie de son corps ainsi dévoilée. Tante Germaine, dans un gémissement, ferma les yeux et perdit connaissance. On rassura l’Oncle Jules, ce n’était que son mollet, et la Cousine Madeleine sortit ses sels, autant pour elle-même que pour la Tante Germaine.

Après dix minutes d’efforts, il fallut renoncer à le faire sortir, et le faire à nouveau entrer, non sans dévoiler, une fois encore, des éléments charnus. Cette fois, ce fut le ventre, tandis que sa chemise remontait au fur et à mesure qu’il revenait péniblement dans l’habitacle. Puis, après s’être remis de leurs émotions, il leur fallut attendre.

Enfin une carriole passa et ils furent délivrés. La diligence à vapeur repartit et, parvenus au bourg suivant, leur point d’arrivée, les voyageurs racontèrent aux Gens d’Armes l’attaque, le vol, leur peur et leur colère.

Le Brigadier les regardait d’un air soupçonneux. Il pensait : « Ils sont pas bien malin, même pas capables de donner une description de leurs agresseurs. » Cheveux ? Yeux ? Pas vus. Voix ? Pas entendues. Tailles ? Moyennes. Corpulences ? Moyennes. Jeunes, vieux ? Hommes, femmes ? Il ronchonnait et les questionnait avec agressivité.

La Tante Jeanne se mit à pleurer. Elle n’en pouvait plus de toutes ces questions qui lui tombaient dessus comme des grêlons.

Enfin ils purent rentrer chez eux.


Pas très loin de là, dans une ferme voisine, un vieux poêle à bois avait déjà englouti les cagoules. Les fusils, soigneusement graissés et emballés avaient retrouvé leurs cachettes d’où ils n’étaient pas sortis depuis l’époque du maquis de 1905.


Les Gens d’Armes, de leur côté, avaient bien sûr fait leur devoir. On les avait regardés s’enfoncer dans les bois et en ressortir le soir venu avec des uniformes déchirés par les épineux, le visage griffé par les ronces, et parfois embourbés jusqu’aux genoux. On les avait surveillés, fouillant certaines fermes, pataugeant dans le fumier, suant à déplacer des bottes de paille, entrant dans les étables odorantes, reculant devant le taureau noir et blanc, renonçant à entrer dans la soue. Tout ça pour rechercher les fusils, les seuls éléments qui avaient à peu près pu être décrits.

Officiellement, on les plaignait. Dans leur dos, on rigolait, surtout certains des  paysans des alentours.


Des années plus tard, les « voleurs » riaient encore au souvenir de cette soirée. Bien sûr uniquement entre eux, ou seuls dans leur coin. En groupe, ils évoquaient à voix basse cette nuit, un peu trop arrosée, au cours de laquelle ils s’étaient lancé pour défi d’attaquer la diligence de Reims.

La somme volée, très modeste, avait été donnée peu à peu à la quête de la messe du dimanche. Et pour avoir bonne conscience, ils avaient aidé l’Oncle Charles et l’Oncle Jules à finir leur moisson et à rentrer les gerbes dans les greniers.

Quant au mouvement des calèches, immuable, il ne fut en rien perturbé par cet événement.

* * *
Une réponse mouvementée à l'AT "Au temps des calèches à vapeur"

Posté par ekwerkwe à 08:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur Au temps des calèches à vapeur - 4

    "Mon Dieu ! Mon Dieu ! En effet ce fut mouvementé et j'ai pu revoir mes cours d'histoire en même temps ! La bonne conscience des "voleurs d'occasion" est tout à fait remarquable et peu courante !!!
    Bravo Shi May Mouty ! Je me suis régalée à cette lecture !

    Posté par MAP, 25 février 2010 à 12:29 | | Répondre
  • merci pour elle, map. Je me suis bien amusée à recopier son texte moi aussi !

    Posté par InFolio, 02 mars 2010 à 15:05 | | Répondre
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