21 février 2010

Le feuilleton du dimanche

Chroniques d'Octavie

 

septième épisode

Dercelo
par Macalys

         Quand je me suis levé ce matin, le ciel était empli de présages : une nouvelle nuance de rose, un nuage qui prend sens, une étoile brillant encore dans l’azur. Des cris d’allégresse retentissaient dans Octavie et je me suis souvenu qu’on célèbre aujourd’hui le Grand Merci. Les passants m’en parlent depuis plus d’un mois, me décrivant la cérémonie somptueuse, les délices du banquet, les charivaris aussi drôles que dangereux. Finalement, cette fête me laisse indifférent : je n’ai personne à remercier – ni hommes, ni dieux – et personne avec qui partager ces moments de liesse.

 

La foule et sa gaieté insolente ont envahi ma traverse. Je me suis donc replié près du téléphérique qui emporte régulièrement les gens amassés sur le quai. Leur excitation les occupe assez, ils n’ont pas besoin de ma conversation. Parfait. Pas envie de parler. Le bonheur des autres me rend taciturne.

Je me concentre sur le mouvement de mes yoyos. Le flux incessant de spectateurs m’inspire des figures rapides et nerveuses. Les sphères colorées tournoient devant moi, pour la plus grande joie du public qui essaie d’interpréter les messages. Lorsqu’ils me demandent s’ils ont deviné juste, je hausse les épaules. À quoi bon chercher des signes partout ? Le destin frappe au moment où l’on s’y attend le moins.

De nombreuses personnalités empruntent le téléphérique vers la ville haute où se trouve le ballon dressé pour la cérémonie. Je vois passer le maire, puis Basile, le Grand Prêtre, empêtré dans ses robes, et enfin Bastien le facteur, le facrobatien, comme on l’appelle ici. Ce dernier me tend une lettre avec un clin d’œil puis monte dans l’appareil. Sur l’enveloppe grise, mon nom et celui de la cité, tracés d’une main malhabile. Pas d’indice sur l’expéditeur. Qui peut bien m’écrire ? Je n’ai plus aucune famille ni ami sur cette planète. Je range la missive dans une poche, puis essuie mes paumes moites sur mon costume.

Je voudrais calmer le trouble qui s’empare de mon esprit avant de me replonger dans mes chorégraphies, mais Nelea la prophétesse apparaît sur le quai, vêtue en rouge de pied en cap. Tandis que la foule s’écarte avec respect sur son chemin, mes yoyos s’animent malgré moi.

Il a dessiné une plume ! C’est un message pour moi ! jubile un garçonnet qui arbore fièrement sa propre plume, talisman octavien que l’on attache au cou des enfants dès la naissance pour les garder d’une chute mortelle.

Tais-toi ! répond sa sœur. Pourquoi un idiot comme toi intéresserait le Destin ?

Le bambin lève un visage plein d’espoir vers moi :

Hein, Monsieur, que le message était pour moi ?

Hein, papa, que tu me protègeras toujours ?

Luttant contre les larmes qui me montent aux yeux, j’acquiesce lentement. Impossible d’assurer mon numéro plus longtemps. Je m’assois à même le sol et annonce une pause. Murmure de déception, un vide relatif se crée autour de moi. Le marchand de glaces qui admire mes acrobaties depuis le matin m’offre une de ses friandises. Je savoure l’absurde de la situation : bouleversé par mes souvenirs et l’agitation ambiante, je déguste un sorbet à la fraise à petits coups de langue, et je crois que cela m’apaise.

Une fois le cornet croqué, mes doigts léchés et mon calme retrouvé, je sors de ma poche la mystérieuse lettre et l’ouvre. Deux lignes qui me plantent un poignard dans le cœur :

Il est vivant, je l’ai vu.

Rejoins-moi à Jurte.

Ce style énigmatique… sans aucun doute celui du Vieux. Je l’imagine avec son crayon à papier mâchonné, traçant avec application ces mots assassins. Que cherche-t-il à faire, Bon Dieu ? Mon fils est mort, mort et enterré. Ils l’ont tué devant moi. Et même si ce n’était pas le cas, comment le reconnaîtrait-il ? Je ne lui ai montré qu’un portrait jauni par les ans et les intempéries ! Pourquoi veut-il que je descende dans la vallée ? Pourquoi me torture-t-il avec les secrets que je lui ai confiés ?

Plus tard, le quai s’est vidé, la cérémonie avait sans doute commencé. Combien de temps suis-je resté plongé dans mes pensées, la lettre du Vieux chiffonnée dans mon poing ? Je lève la tête. Un couple me dévisage en parlant tout bas. Ils portent des chaussures de randonnée, des habits solides et confortables, un gros sac à dos chacun : des touristes. Alors que j’émerge de mes sombres rêveries, ils avancent vers moi, hésitants.

La célébration du Grand Merci se déroule dans la ville haute, dis-je. N’oubliez pas d’enfiler un vêtement ou un accessoire rouge, sinon les prêtres vous causeront des ennuis.

La femme sourit. Son regard est très doux, ses cheveux blonds frisotent sur les tempes.

Nous ne cherchons pas un guide touristique. En fait, nous vous cherchions vous.

Pourtant, je n’ai pas grand-chose à offrir.

Ils échangent un coup de coude complice. L’homme se racle la gorge, puis enchaîne d’une voix rauque, chaleureuse :

Au contraire, Dercelo ! Votre réputation a couru jusque dans la vallée. Nous vous observons depuis quelques jours et votre numéro nous plaît. Nous tenons une entreprise de spectacle à Jurte et nous aimerions que vous nous rejoigniez, peu importe le salaire.

Je leur demande s’ils ont grimpé jusqu’ici rien que pour m’embaucher ; ils répondent qu’ils ont toujours désiré visiter Octavie. Leur air candide ne me trompe pas. S’ils sont venus pour admirer la ville, pourquoi ne se trouvent-ils pas sous le ballon du Grand Merci, avec les autres touristes ? Leurs cachotteries ne m’inspirent pas confiance. Toutefois, s’ils avaient été envoyés à ma recherche, ils m’auraient déjà enlevé et séquestré dans un coin sombre.

Je ne vous connais pas, pourquoi je vous suivrais ?

Nous comptons nous installer un mois ou deux à Octavie, nous aurons l’occasion de faire connaissance.

Des paroles pleines de promesses qui me confirment dans mes soupçons. Pourquoi séjourner ici si longtemps ? D’ailleurs, à mieux les regarder, ils semblent un peu trop riches pour être honnêtes. Leurs vêtements de bonne facture ont sans doute été taillés sur mesure. Ils sont anormalement propres pour des marcheurs. La femme est maquillée et à peine décoiffée, des rubans de couleur sont attachés à ses cheveux, curieuse coquetterie pour une randonneuse.

Je ne souhaite pas vous donner de faux espoirs. Pour que je travaille pour vous, il faudrait que votre entreprise monte à moi. Et même ainsi, je ne sais pas si je renoncerais à ma liberté.

Nous en reparlerons, Dercelo.

J’acquiesce, circonspect. Ils sentent mon malaise, me saluent avec bienveillance et s’éclipsent… en direction de la cérémonie. Un soupir de soulagement m’échappe. Peut-être les ai-je mal jugés ? Ces années de fuite et d’isolement me rendent paranoïaque.

Jurte. Une ville normale, au pied du volcan. Une ville prospère, heureuse, aux fondations solidement ancrées dans la terre. Une ville aux pierres blanches, aux toits colorés, aux filles accueillantes. Une poignée de jeunes Octaviens y tentent leur chance chaque année. Jurte. Le Vieux s’y trouve, avec l’ombre de mon fils, peut-être. Le Vieux a laissé derrière lui la cité-filet afin de poursuivre des chimères. Pourtant, il disait souvent : Octavie te capture comme une toile d’araignée. Même si elle décide de te relâcher, tu n’en sortiras pas indemne.

Les rumeurs du banquet me parviennent. Une poignée d’étoiles piquent le crépuscule, premiers confettis d’une nuit de fête. Il est temps d’oublier cette journée. Je m’engouffre dans une cabine du téléphérique. Octavie ne me relâchera pas aujourd’hui.


07_Dercelo_Trajectoires

illustration: Tilu

à suivre...

Posté par ekwerkwe à 08:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur Le feuilleton du dimanche

    Un récit très prenant ! J'ai envie de connaître la suite ... Vite, vite !!!
    Bravo Macalys, ta plume fait merveille !

    Posté par MAP, 23 février 2010 à 14:53 | | Répondre
  • Merci MAP^^
    Ton commentaire m'a donné la pêche pour écrire la suite des aventures de Dercelo !

    Posté par macalys, 02 mars 2010 à 22:35 | | Répondre
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