18 février 2010

Au temps des calèches à vapeur - 3

Intermède avant la foire provinoise
Anthony


Hérald mit sa monture à l'arrêt avant d'arriver dans le village. Parmi tous ceux de la région, ce hameau avait la particularité d'être celui où il était né et à chaque fois qu'il revenait, même en tant que héraut officiel du Comte, il aimait prendre quelques instants pour en contempler les changements.
Aujourd'hui, son regard fut immédiatement attiré par un miroitement sur le toit de la première maison du village, celle de son oncle. C’était un vieux de la vieille qui n'aimait pas les changements que l'artisanalogie apportait aux hommes. Mais il s'était malgré tout résolu à faire poser des vitraux solaires à son tour : il fallait croire qu'avoir de l'eau chaude à disposition était finalement plus fort que sa répulsion face à la modernité.

Hérald remit sa monture au pas. Le vent tourna, charriant une forte odeur d'acide et de pourriture. Les artisanalogues n'ont toujours pas colmaté les fuites du méthaniseur, nota-t-il mentalement.
Il épousseta sa livrée de héraut, flatta l'encolure de son cheval et porta la main à la sacoche en bure synthétique qu'il portait à son côté. Il en tira le rouleau de parchemin qu'il devait lire sur la grand place pour le consulter une dernière fois. Il y avait plusieurs mots nouveaux, il ne fallait pas buter dessus, pas devant ces gens qui, pour la plupart, l'avaient connu enfant.
Tandis qu'il progressait dans la grande rue, il saluait les habitants. Ceux-ci arrêtaient leurs travaux en cours pour le suivre jusqu'à la place.

Hérald mit à nouveau sa monture à l’arrêt, une fois sur la place. Les enfants furent envoyés quérir leurs parents et une petite foule se pressa bientôt autour de lui.
— Salut à tous, lança-t-il. Je suis venu vous faire un peu de lecture.
— Vas-y donc, sors-nous le grand jeu.
Des éclats de rire se firent entendre.
— Très bien. Oyez, oyez, gent de Champagne! En ce mois de juillet de l'an mil deux cent cinquante-deux, le Comte Thibaut de Champagne vous fait part de la tenue dans deux semaines de la cent-douzième édition de la Foire de l'Artisanalogie qui se tiendra à Provins, à la Porte de Saint-Jean. Vous pourrez y découvrir les dernières merveilles artisanalogiques comme le soc de charrue atomique pour labourer sans effort, le torchis bioluminescent pour éclairer vos masures à moindre frais, la cloche à ultrasons pour éloigner les taupes de vos potagers et les renards de vos poulaillers et bien d'autres encore. Venez voir les derniers progrès des armements chevaleresques, avec l'épée rétractable, l'écu intelligent qui se régénère seul et la lance à pointe chercheuse. Toutes ces innovations seront présentées en direct lors du tournoi annuel de Provins.
Des applaudissements ponctuèrent la déclaration du messager.
— Tu resteras bien casser la graine à la maison ? lui demanda sa mère en s'approchant.
— Non, désolé. Faut que j'amène mon cheval à la révision, il perd de l'huile.

Hérald traversa le village jusqu'à son autre extrémité et s'arrêta devant l'atelier du forgeron touche-à-tout du coin. C'était le bâtiment qui avait le plus évolué dans le hameau et qui présentait le plus de modifications artisanalogues. Un demi-cercle métallique tournait autour d'un axe , une vapeur verdâtre s'échappait de la cheminée tandis qu'à travers la porte ouverte, le héraut voyait de temps à autres des étincelles bleues, bien différentes de celles qu'un forgeron produirait normalement en battant du métal sur une enclume.
— Oh, François ! héla-t-il.
Les étincelles disparurent et la silhouette d'un homme carré se découpa dans l'encadrement de la porte.
— Tiens, Hérald, ça va ?
— Moi, oui, mon cheval, moins bien. Tu pourrais vérifier le niveau d'huile si tu as un peu de temps ?
Le forgeron jeta un coup d'œil derrière lui puis s'essuya les mains sur un chiffon passé à sa ceinture.
— Sûr, oui.
Hérald descendit de sa monture et posa la main sur l'encolure de son cheval tandis que François s'approchait. Sur le poitrail, ce dernier dévissa le bouchon métallique central et en retira la barre de jauge. Il n'y avait pratiquement plus de liquide.
— Ouais, j'ai de l'huile silicone en stock, je vais t'en mettre un peu.

***

Sur le vitrail de contrôle où l'on pouvait voir Hérald se remettre en selle, le Comte Thibaut de Champagne reposa la commande que lui avait donnée le démonstrateur.
— Eh bien, vous dites qu'avec cette artisanalogie, mes serfs pourraient… se détendre en mimant le rôle de n'importe qui dans le Comté ? Même moi ?
— C'est cela mon seigneur.
— Et vous appelez ça comment ?
— Le CWW. County Wide Web.
— Aucun avenir, répondit le Comte.


***
Une visite dans un futur antérieur au temps des chevaux à huile.

Posté par InFolio à 08:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Au temps des calèches à vapeur - 3

    Epatant ce récit du temps des chevaux à huile !
    J'ai beaucoup apprécié toutes ces découvertes de l'Artisanalogie ! Un grand bravo Anthony !

    Posté par MAP, 20 février 2010 à 00:13 | | Répondre
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