14 février 2010

Le feuilleton du dimanche

Chroniques d'Octavie

sixième épisode

Néléa
par Pandora

 

— Que se passe-t-il Néléa ?

Je sursaute et manque de renverser ma tasse. Melfor me regarde en fronçant les sourcils, davantage inquiet que contrarié. Depuis quand ai-je cessé de l’écouter pour me perdre dans mes pensées ?

— Rien du tout ! Tu le vois bien, je bois ma décoction de bissap !

—Je te trouve bizarre depuis quelques jours. Qu’est-ce qui t’arrive ?

Je me lève et me rapproche, lui souriant d’un air que j’essaie de rendre le plus rassurant possible :

— Je suis simplement épuisée. Les visions hachent mon sommeil, les dieux sont trop bavards ! J’aurais besoin d’une vraie nuit de repos.

Il semble soulagé et me prend dans ses bras en m’enlaçant tendrement. J’ai peur que les battements trop rapides de mon cœur ne trahissent mon mensonge, aussi je m’écarte de lui. Quelque chose me préoccupe en effet, mais Melfor ne peut pas m’aider. Surtout il ne doit pas savoir, pas encore. Il reprend :

— Tes dieux vont me rendre jaloux ! Dommage que le jongleur ne soit qu’un imposteur, vous auriez pu vous partager les visions.

— Dercelo n’a jamais prétendu lire l’avenir, ce sont les habitants d’Octavie qui veulent le croire….

Les sonneries des cors retentissent et rebondissent sur les parois du gouffre, démultipliées. Il est temps de remonter, la cérémonie va bientôt commencer. C’est le jour du Grand Merci.

— Tu es sûr que tu ne veux pas venir ?

Il secoue la tête tandis que j’enfile ma coiffe et mon collier de rubis réservé aux grandes fêtes. La prophétesse ne saurait être en retard.

J’entreprends l’ascension des filets et échelles pour remonter et prendre le téléphérique vers la ville haute. Je ralentis en arrivant sur les passerelles, rendues glissantes par la rosée du matin. Je suis partie trop tard. Heureusement, le téléphérique est à quai quand j’arrive. Le jongleur amuse les passants en dessinant d’étranges figures avec ses yoyos mais je n’ai pas le temps de m’attarder. Avec ma tenue rouge reconnaissable, on se pousse pour me laisser passer et le petit Miro me tient la porte, c’est presque un homme désormais. Il ne monte pas à la suite de sa mère malgré son insistance démonstrative ; comme Melfor il ne remerciera pas les dieux aujourd’hui. Je détourne les yeux quand nos regards se croisent, ne pouvant m’empêcher de me sentir responsable de chaque mort d’Octavie. J’aimerais parfois être plus qu’un simple outil entre les mains des dieux. Le téléphérique bondé se met en route sans lui.

Nous arrivons dans la ville haute et je gagne enfin la grand-place. Il y a beaucoup de monde sous le Ballon sacré. En hommage aux dieux, tous arborent une pièce de tissu rouge : ceinture, bonnet, chaussures, gants ou foulard, qu’importe. Le Ballon a été spécialement décoré, des motifs sacrés et des prières de bénédiction dorés brillent sous le soleil éclatant. L’autel suspendu a lui aussi été habillé d’une nappe d’or brodée de symboles rouges. Basile, le Grand Prêtre est debout devant l’autel où il prépare les coupelles et les bougies. Il allumera ensuite l’encens et la cérémonie débutera. Dans une chorégraphie bien étudiée, la foule s’ouvre pour laisser passer la prophétesse et je gagne ma place réservée à ses côtés après avoir fait les sept salutations rituelles. Il règne une atmosphère concentrée mais joyeuse, la fête succèdera au spirituel. On dansera et le vin d’acacia coulera à flots, les dieux ont été généreux : la ville et ses habitants prospèrent. Alors que chaque Octavien se presse, debout, pour tenter de voir Basile officier, je n’arrive pas à me concentrer. Les doutes qui m’assaillent occupent toutes mes pensées. J’assiste à la cérémonie en accomplissant les rites qui me sont dévolus de façon automatique, dans une piété réflexe et sans âme. Me pardonneront-ils ? Les cymbales claquent enfin et signent la fin du rituel, je sacrifie aux derniers usages en saluant les notables mais je prétexte d’autres obligations pour échapper au banquet. Je dois comprendre ce qui m’arrive. De toutes façons, je déteste le singe farci.

Le vide inhabituel des traverses de la ville haute tranche avec les rires et les cris qui montent du vieux Octavie. La fête a commencé. Aujourd’hui encore, on déplorera des chutes. Des vies offertes comme un tribut en remerciement aux dieux. Je passe la sortie ouest pour gagner les montagnes. Ma robe me gêne et s’accroche aux ronces et aux arbustes qui bornent le sentier peu fréquenté. Le soleil tape tandis que la pente devient raide et je transpire à grosses gouttes. Mes réponses se gagneront à la sueur de mon front. J’arrive enfin au sommet de la colline, sans prendre le temps de me retourner. Je n’admirerai pas notre ville suspendue, dont les cordages rouges renvoient une lumière quasi surnaturelle à cette heure. Je continue vers l’est. La colonne de fumée qui s’élève dans le ciel bleu me confirme que Miranda est chez elle. Je presse le pas pour arriver à la petite chaumière en bordure de clairière où elle habite, à l’écart de la ville. Son jardin en friches est ponctué des rouge, jaune et blanc des fleurs sauvages. La porte est ouverte et je frappe pour m’annoncer avant d’entrer. Elle me tourne le dos et se tient debout devant une marmite dont émanent d’entêtantes odeurs de thym et de lavande. Mais j’ai appris à me méfier de ses potions, dont l’arôme cache le danger. Elle m’accueille par mon nom sans me laisser le temps de me présenter :

— Néléa. Tu te fais trop rare !

— Bonjour Miranda. Comment vas-tu ?

Elle se tourne alors vers moi. Ses yeux blancs et mats me fixent tandis qu’un mince sourire anime avec difficulté un visage amidonné par les rides. J’ai beau savoir qu’elle est aveugle, je me sens à chaque fois transparente sous son regard. Rien n’échappe à l’acuité de la sorcière.

— Passons les politesses jeune fille, à mon âge on ne peut plus se permettre de perdre son temps. Dis-moi plutôt ce qui t’amène.

Je reste silencieuse ; elle repart vers le feu pour y ajouter une poignée d’herbes que je ne connais pas. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour me taire bêtement. Et pourtant, impossible de parler, j’ai l’impression que mes mots sont trop gros pour passer mes lèvres. Elle se retourne à nouveau vers moi, sa cuillère en bois à la main :

— Je vais t’aider un peu. Tu as des problèmes de vision je crois.

Maudite sorcière, elle sait déjà ! Elle perçoit mon énervement :

— Ne prends pas la mouche comme ça Néléa !

Elle se moque de moi. Ses éclats de rire me transpercent comme autant de lames acérées.

— Les dieux m’ont abandonnée Miranda. Il n’y a rien de drôle. A quoi bon une prophétesse qui ne voit plus ?

Elle s’approche alors et me prends la main pour me guider vers la table et les chaises en bois, seul mobilier de la petite pièce. Elle ne rit plus mais un sourire narquois a réussi à déplisser les rides de son visage. Nous nous asseyons donc, sans qu’elle ne lâche ma main.

— Ils ne t’ont pas abandonnée, petite sotte ! Tu attends un enfant. Tu vas devoir faire une pause jusqu’à ce que ta fille voit le jour, les dieux ne parlent pas aux femmes enceintes.

Je serre à mon tour sa main dans la sienne, et me retiens de ne pas hurler. Un enfant. Une fille. Je vais être mère ! Melfor va être fou de joie. Je me lève précipitamment et prend dans mes bras Miranda, qui en suffoque de surprise. Elle sent la cannelle, et ses cheveux sont doux comme de la soie.

— Merci, je suis tellement soulagée. Et heureuse ! Je dois filer.

Je cours pour regagner Octavie, je vole même. Et je me souviens alors de l’étrange figure qu’avait tracée Dercelo dans les airs : une plume, le symbole de la maternité.


06_N_l_a_Ancres

illustration: Tilu

à suivre…

Posté par ekwerkwe à 08:00 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , ,


Commentaires sur Le feuilleton du dimanche

    Oh, quel récit mené de main de maître ... L'aveu que Melfor ne doit pas savoir ... tu nous plonges dans le doute ... La description de la fête (on s'y croirait !),la sorcière au "visage amidonné par les rides" (bravo pour l'image !)et puis la "chute" avec LA bonne nouvelle que Dercelo avait annoncé de sa plume !
    Je suis fan !!!

    Posté par MAP, 14 février 2010 à 13:34 | | Répondre
  • Merci beaucoup Map ^^
    Et merci à Tilu

    Posté par pandora, 15 février 2010 à 22:57 | | Répondre
  • Votre plume écrit là un récit palpitant ... bravo Pandora !

    Posté par mc d'augé, 17 février 2010 à 11:54 | | Répondre
  • Merci mc d'augé

    Posté par pandora, 18 février 2010 à 21:36 | | Répondre
Nouveau commentaire