07 février 2010

Le feuilleton du dimanche

Chroniques d'Octavie


cinquième épisode


Bastien
par Infolio 


On en apprend souvent de belles lorsqu’on parcourt Octavie pour distribuer le courrier. De bonnes et malheureusement de mauvaises nouvelles aussi.

L’aadi, jour du passage de l’aérostat, je vois peu de monde en général. Je m’occupe essentiellement du transfert entre Octavie et l’aérostat, et du tri du courrier. Je fais le ramassage des sacs à courrier qui se répartissent dans toute la ville, la veille pour tout avoir sur place et tout trier en même temps. Avant que l’aérostat n’arrive, je sépare intérieur et extérieur : ce qui reste et ce qui part. C’est du travail effectué au local courrier situé, pour des raisons historiques, près de la voie d’accès Ouest, par la crête. Pas grand monde ne se promène par là, le mal de terre est plus fort que tout chez la plupart des Octaviens. Avec la peur de la chute. Mais elle, ils ont appris à vivre avec.

Le lendemain du passage de l’aérostat, le badi, je retrouve les Octaviens pour la distribution du courrier. J’apporte en priorité tout ce qui est vraiment très urgent sur l’ensemble d’Octavie pendant une journée. Ensuite, je m’occupe du courrier extérieur et intérieur collecté sur deux jours. Je vis dans une tente de fonction située dans une annexe de la mairie, en bas de la cité haute. Alors, je me consacre d’abord à cette partie pendant le cadi. Je commence tout en haut, en allant chercher le courrier au local, et progressivement, je descends, de filets en tyroliennes, jusqu’à rejoindre la zone de connexion avec l’ancienne cité. Le dadi, je vais dans la cité basse, je me repose l’eedi, et le fadi je recommence la collecte des sacs.

Notre cycle peut paraître lent pour ceux qui viennent d’autres villes sur le sol, mais nous sommes soumis au rythme des aérostats. Et comme de toute façon, il y a peu de courrier interne, je n’ai pas besoin de relever les sacs plus souvent que je ne le fais. Les Octaviens savent très bien communiquer par d’autres moyens.


Comme les uns et les autres n’aiment, en général, pas devoir emprunter le téléphérique ou les nacelles reliant les deux parties d’Octavie, je sers souvent de messager entre la cité haute et la cité basse, d’autant que je peux me déplacer très rapidement. J’emploie pour cela le réseau de tyroliennes et d’échelles de cordes renforcées que j’ai mis en place dans toute la cité grâce à des subventions du « Comité  Directeur aux Plans Quinquennaux visant à l’Amélioration Permanente et Continue des Conditions de Déplacement des Citoyens d’Octavie » (plus communément appelé CDPQ) de l’Administration Centrale. Les câblages sont réalisés dans un matériau très résistant, l’Infrangibil, que nous avons spécialement importé de la cité d’Utopisa, réputée pour la qualité de ses innovations technologiques.

J’ai conçu cet aménagement peu après ma prise de poste : mon prédécesseur était tombé dans le vide, alors qu’il livrait un colis, en glissant sur une déjection de singe sur l’une des passerelles les plus fréquentées, une bien large pourtant, où trois personnes peuvent se croiser sans souci.

Pour pouvoir utiliser ces équipements sans prendre de risque, j’ai mis au point un système d’accrochage sécurisé composé d’une ceinture à laquelle pendent des crochets métalliques possédant un système d'ouverture facile et une grande résistance à la traction. Je l’ai surnommée « Medusa», à cause de tous ces filaments qui pendouillent. L’ensemble est également réalisé en Infrangibil, et je garde toujours au moins un crochet fixé à un point d’attache solide.

Au final, comme il faut être un peu fou et acrobate, je suis le seul à utiliser ce réseau parallèle pour me déplacer. Et c’est aussi grâce à lui qu’il m’arrive d’approcher certaines maisons par le toit pour y livrer le courrier durant ma tournée.

C’est d’ailleurs lors de ce parcours que je suis informé des dernières nouvelles. Sachant que je leur raconte bien volontiers ce qui se passe dans les familles dont ils veulent des nouvelles, les Octaviens ne rechignent pas non plus à me donner des informations pour que je puisse les transmettre.


Et c’est comme ça que cadi dernier, en plus de rendre service, j’ai également appris une bonne nouvelle. Je venais d’apporter une offrande d’encens de la part d’une de mes tantes à la prophétesse, tout en bas de la cité, et j’allais dans les hauts quartiers, sur le filet doublé de toile, pour y porter un colis de produits frais “urgents” aux Decidan, la riche famille des marchands ambulants d’Octavie.

Chez les fileuses, j’ai entendu crier à l’aide, chez Muri Duodil. J’ai chassé un petit singe qui était entré dans sa tente et qui était en train de saccager ses avoirs et de les précipiter dans le vide, tout en dévorant ses maigres provisions.

Ces singes en liberté sont une vraie plaie, selon moi. Leur présence oblige les Octaviens à une grande vigilance. Tout doit être au maximum enfermé, accroché, si l’on ne veut pas voir ses affaires cassées ou emportées. Pour le courrier, c’est pareil, celui qui dépose un pli dans un sac doit le refermer en serrant bien le lien pour être sûr qu’un singe ne viendra pas vider le sac.

La toile de tente de la pauvre vieille fileuse étant percée, il n’avait eu aucun mal à entrer. Il faut dire qu’elle n’a plus de famille pour la soutenir financièrement, ni pour réparer chez elle. J’avais sur moi quatre colis, dont un qui contenait des petits pâtés à la viande : celui-là a étrangement été lâché et perdu avant d’arriver jusque chez les Decidan. J’étais bien désolé en arrivant chez eux.

Ils me considèrent toujours de haut quand, toutes les semaines, je leur apporte leurs produits frais “urgents”… même quand le descriptif du contenu m’indique bien que ce sont des conserves. Ces pâtés ne manqueront pas sur les étagères de leur boutique, et ils auront fait une heureuse. Surtout que, malgré sa pauvreté, elle m’a toujours bien accueilli. Parfois, elle m’offrait même des biscuits, quand j’étais apprenti facteur.

De par notre complicité, elle m’a fait savoir qu’une de ses voisines, chez qui je vais très peu, a donné naissance à un fils la nuit précédente. Un beau bébé, en pleine forme, le premier depuis trois mois. Je suis presque sûr que Muri donnera un pâté à la mère pour qu’elle reprenne des forces. Des jours comme celui-là, j’adore mon métier.


La veille, le badi, la tisseuse de hamac, Grigienne Neuvian, m’avait demandé de passer une commande de fil de soie d’araignée à la famille Trestino. Elle vit dans la cité haute et les Trestino en cité basse.

J’ai alors informé Grigienne du drame qui a frappé la communauté des fileurs de la cité du bas. Jim, le fils aîné Trestino, était tombé quelques jours plus tôt. Un drame, car la chute n’était pas accidentelle.

Les chutes accidentelles sont monnaie courante et les Octaviens restent très philosophes face à elles, mais là, ce peut être considéré comme un meurtre. Le maire d’Octavie va devoir convoquer un Concile des Anciens pour énoncer un Jugement et permettre à l’Administration Centrale de poursuivre le meurtrier. J’ai donc conseillé à Madame Neuvian de faire preuve d’humanité, de les ménager un peu en étalant la commande et en payant bien.

Je me souviens d’ailleurs de ce jour-là. J’ai vu cet homme rougeaud se déplaçant maladroitement. Il venait probablement de commettre son crime, il paraissait très pressé. Quand on connaît les risques que l’on prend à se déplacer trop vite dans Octavie, un tel comportement attire l’attention. Je l’avais donc suivi du regard tandis qu’il descendait encore et encore. Peu après l’avoir perdu de vue, j’avais aperçu une personne de sa corpulence monter dans un petit aéronef individuel situé au bout d’une passerelle, qui avait décollé et s’était bien vite volatilisé en disparaissant au loin dans la brume, attiré par la gravité. A ce moment là, je m’étais dit que c’était juste un autre de ces gars venant du sol, pas étonnant qu’il soit aussi peu habitué à nos hauteurs et à leurs règles. Mais aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir fait plus attention à lui.

Enfin, tout ça, je n’en parle pas aux gens chez qui je passe : ils me parlent d’eux, je ne suis pas là pour leur parler de moi.

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illustration: Tilu


A suivre…

Posté par ekwerkwe à 08:00 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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Commentaires sur Le feuilleton du dimanche

    Je suppose que ce brave Bastien doit attendre avec impatience "la semaine des 4 eedi" en interprétant des tyroliennes !!!
    Trêve de plaisanteries, je suis vraiment entrée dans ton texte avec une extrême facilité.Un vrai plaisir de suivre ton personnage ! J'aime bien tous les noms que tu as trouvé : l'Infrangibile, les jours de la semaine, les Décidan, Muri Duodil ...

    Posté par MAP, 07 février 2010 à 23:08 | | Répondre
  • Si Bastien attend avec impatience "la semaine des 4 eedi", pour ma part j'attends dimanche prochain comment dit-on dimanche en Octavie j'ai oublié ... pour le prochain épisode peut-être ? Bravo Infolio et Tilu !

    Posté par mc d'augé, 09 février 2010 à 18:55 | | Répondre
  • @Map et mc : merci beaucoup.
    Le hasard a voulu que pour boucler sa tournée, ma semaine fasse 6 jours en terminant sur le fadi... Mais il se repose le eedi... Alors, je ne saurais pas bien dire ce qui compte pour un dimanche !
    bises à toutes les deux !

    Posté par InFolio, 09 février 2010 à 19:09 | | Répondre
  • Alors donc le eedi est le Jour du Seigneur heu de repos ! peu importe, pourvu que Bastien puisse récupérer pour une autre aventure

    Posté par mc d'augé, 10 février 2010 à 10:10 | | Répondre
  • @mc : mais rien ne dit que tout le monde se repose l'eedi. C'est peut être seulement Bastien qui s'organise comme ça ! Octavie recèle encore des mystères que les auteurs eux-mêmes n'ont pas encore inventé !

    Posté par Infolio, 10 février 2010 à 16:47 | | Répondre
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