31 janvier 2010

Le feuilleton du dimanche

Chroniques d'Octavie


quatrième épisode


Miro
par Rose


     Parfois, on arrivait à convaincre ma mère de nous donner des appâts à placer sur l’hameçon, un croûton de pain ou une cosse de haricot, mais cela arrivait rarement. Jim et moi avions donc fabriqué des appâts dans du papier de couleur. Silencieux, j’attendais qu’un oiseau, attiré par la couleur de la grenouille en papier, se rue sur elle et la gobe. Le plan consistait à ce que Jim bombarde notre proie au lance-pierre. Il avait toujours les poches pleines de cailloux. Le problème, c’était que nous pratiquions cette pêche sur la passerelle méridionale, au-dessus du vide. Lorsque l’oiseau tombait, il tombait dans le gouffre au-dessous d’Octavie et nos plus belles prises disparaissaient ainsi à jamais, échappant bien vite à notre vue. Si nous avions le malheur d’en parler, on se moquait de nous et on nous répétait que « la passerelle du sud est la route des fous. » Tout ça parce que le sifflement du vent sur la passerelle passe pour exalter les esprits et faire débiter des sornettes. Chaque fois que nous arrivions sur la passerelle méridionale, nous écoutions dans ce sifflement le souffle des oiseaux morts et nous imaginions le fond du ravin recouvert par nos victimes. Nous nous taisions.

     Jim commençait à s’impatienter  quand nous entendîmes quelqu’un crier par-dessus le sifflement du vent. On nous appelait. D’abord nous ne vîmes personne, parce que jamais nous n’aurions eu l’idée de regarder à l’endroit où l’homme se tenait : sur l’un des bords de l’abîme. C’était un petit homme rond, le visage dévoré par de grosses moustaches soigneusement frisées, portant un habit noir qui semblait flotter sur son corps disgracieux. Il nous faisait de grands signes et agitait par la même occasion une valise jaune, qui devait être assez légère car elle ne l’empêchait pas de nous saluer avec vigueur. Puis il s’avança, avec une certaine maladresse, d’autant qu’il ne cessait de regarder vers le bas, ce qu’il ne faut surtout pas faire si l’on veut circuler sans encombres à Octavie.

     « Je cherche une certaine madame Quinta », fit-il avec un sourire mielleux. Il nous parlait comme si nous étions de petits enfants. Mais il se trouve que madame Quinta est ma mère, aussi je me proposais pour l’accompagner jusqu’à notre tente. Jim prit sa valise, à mon avis surtout pour voir comment l’étranger se débrouillerait dans les échelles de cordes. Il finit par renoncer à regarder vers le bas, et salua même avec élégance madame Decima qui avait levé les yeux de son ouvrage à notre approche et l’avait interpelé en lui demandant si les araignées s’étaient encore échappées (depuis son veuvage, madame Decima voyait des araignées partout).

     Comme elle, ma mère était en train de filer quand le visiteur se présenta. Elle s’inclina devant lui et lui demanda s’il avait fait bon voyage. Des gouttes de sueur coulaient de ses tempes, son costume était chiffonné, mais il ne s’appesantit pas sur les difficultés de l’ascension.

     « Pourquoi n’avez-vous pas pris le téléphérique ? » me demanda-t-elle avec un regard de reproche. Puis elle servit à l’homme de l’alcool d’acacia et lui demanda ce qui l’amenait.

     Il s’éclaircit la voix et commença à jouer avec les attaches de sa valisette. Il se présenta comme un agent d’assurances. Il avait eu connaissance de la disparition malheureuse de monsieur Quinta… Ma mère ouvrait des yeux ronds, et hésitait manifestement entre la stupéfaction et la colère.

     L’homme expliqua sans se laisser démonter que toute naissance et toute mort étaient répertoriées dans les archives. Le maire ne manquait pas d’envoyer des rapports réguliers à l’administration centrale en mentionnant les fluctuations de la population octavienne. Il ne fallait pas s’offusquer. Certes, il reconnaissait que son arrivée à Octavie découlait d’une suite de petites indiscrétions, mais il venait lui proposer une affaire avantageuse, qui mettrait son fils à l’abri de la nécessité en cas de nouvel accident. Il fallait penser à l’avenir. Il y avait beaucoup de veuves à Octavie (là, il plaça devant ma mère un document où un graphique dessinait une troublante courbe des disparitions). Un certain nombre d’entre elles avaient déjà reçu sa visite et s’étaient rendues à la justesse de ses arguments. Il s’agissait simplement d’accepter de remettre à intervalle régulier une somme à son entreprise, qui l’investirait dans des placements sûrs, par exemple dans les gisements d’uranium d’Uranie.

     « Mais personne n’utilise d’uranium à Octavie. Comment pouvez-vous parler de placements sûrs ? »

     Il agita la main en signe d’impatience, comme s’il chassait un insecte. « Je vous donne cet exemple mais je pourrais en prendre cent autres… Je pourrais vous dire que nous allons investir dans les champs de plantes carnivores de Pluton, ou dans le service postal Atemp, actuellement leader du marché, ou encore dans la reforestation de la vallée de Mî. Peu importe, au fond, il suffit que l’entreprise soit suffisamment prospère et qu’elle vous permette de mettre de côté de l’argent que vous pourrez utiliser en cas de coup dur ou donner à votre enfant lorsqu’il voudra faire sa vie. »

     Son discours, qu’il continuait à dérouler d’une voix monotone, plongea ma mère dans une profonde rêverie. Elle n’avait jamais vu de plantes carnivores (a priori, pas de fleuve au fond de notre abîme et donc peu d’insectes à exterminer ; l’agent d’assurances racontait que dans certaines villes infestées on accrochait des pots aux fenêtres en grande quantité, ainsi qu’aux carrioles, et on confiait aux enfants une petite plante dont ils devaient s’occuper), elle ne recevait jamais de lettre (qui lui aurait écrit ? à Octavie, les confidences et les disputes se faisaient de vive voix) et elle n’aurait absolument pas su dire où se trouvait la vallée de Mî, mais elle se plaisait à répéter ce nom chantant. « Mî, Mîmî, Mî »… si bien que lorsque M. Fabris acheva son discours, elle chantonnait, comme oublieuse de la présence du visiteur.

     Celui-ci s’impatientait. « Alors ? Que pensez-vous de ma proposition ? »

     Jim avait découpé la feuille à graphique de M. Fabris en petits carrés qu’il transformait en grenouilles. Quand personne ne le regardait, il plongeait son doigt dans le verre d’alcool d’acacia et l’amenait vivement à sa bouche.

     « Mon mari est mort à vingt-neuf ans, c’est déjà un âge raisonnable » dit finalement ma mère, en jetant un regard dégoûté au front en sueur de son visiteur. « Ce n’était pas un vaurien comme mon fils, qui joue encore à treize ans à attraper des chimères. »

     Je baissai les yeux, honteux. A Octavie, il convenait de réaliser assez jeune quelque action de génie. Mon père, par exemple, avait eu l’idée d’étendre la ville et de relier la cité nouvelle et l’ancienne par un téléphérique. Il était parti en expédition pour se procurer le bois nécessaire à la construction du wagon, qu’il avait fabriqué avec quelques amis. On racontait que dans la ville haute (la ville nouvelle), il s’était installé une autre tente, mais que ma mère avait refusé de déménager. Elle passait la journée à filer avec ses voisines. Elle avait un petit élevage d’araignées dont elle recueillait le fil poisseux qui servait à consolider ses ouvrages. La rumeur ajoutait que mon père avait installé une autre famille dans sa tente de la ville haute. Qui vit deux fois meurt avant l’heure, disaient les fileuses. Un jour, ma mère m’annonça qu’il était tombé dans le vide. Ce n’était pas une surprise. Tous les jours, on manquait de trébucher en prenant la passerelle ; le téléphérique, lorsqu’il avait été posé, avait entraîné dans le vide deux ou trois maisons. Il arrivait que les araignées piquent. L’alcool d’acacia vous faisait parfois perdre la tête.

     Pendant un certain temps, j’avais cru fermement que je serais celui qui offrirait à Octavie des oiseaux domestiques. Malheureusement, si les volatiles s’approchaient des appâts, Jim et moi n’en avions jamais pris aucun, bien que nous ayons peaufiné notre méthode en tentant de les saisir à l’épuisette. De rage, nous avions commencé à lapider ceux qui s’approchaient, et leurs petits cadavres tombaient dans l’abîme. Ma mère me traitait de poète, et elle disait qu’enfermer un oiseau dans une cage ne rimait à rien de toute façon. Elle me promettait une longue vie, très longue et très ennuyeuse. Elle me disait que je ressemblais à une araignée tapie sur un coin de sa toile, toujours à l’affût, qu’on ne voit pas passer à l’action.

     Aussi je ne fus pas surpris quand elle déclina la proposition de l’homme. Elle n’avait aucune envie de lui donner de l’argent. Et son fils (moi) se débrouillerait bien pour vivre. Puis elle retourna à ses activités en lui adressant un regard compatissant. Elle devait penser qu’il était lui aussi semblable à ces grosses araignées postées dans un coin. Elle s’était habituée à leur présence et elle ne s’attendait même plus à ce qu’elles se déplacent. Elles lui semblaient inoffensives.

     L’homme vida son verre, chercha ses papiers, remit dans sa valise ce qui restait de ses statistiques et adressa à ma mère un petit signe de tête poli. Il s’éloigna en soupirant. Jim et moi, nous ne pûmes nous empêcher de lui emboîter le pas.

     « Et vous, Monsieur, dans quoi vous avez placé vos économies ? »

     L’homme grommela, l’air encore une fois de chasser les mouches, puis comme nous insistions, il se retourna et nous abreuva d’injures. Son visage était convulsé et rubicond, et ses moustaches frisées formaient comme deux petites ailes sur ses joues rouges. Je vis du coin de l’œil Jim sortir le lance-pierre de sa poche ; le caillou frappa l’homme au front. Le choc le rendit muet, mais, oubliant son vertige, il se précipita vers nous et administra à Jim un grand coup, sans lâcher cependant sa valisette jaune. Je sentis la passerelle sud tanguer et je m’accrochai à la corde tandis que je voyais Jim battre des bras dans le vide, rapetissant très vite comme l’avaient fait toutes nos proies. La passerelle tanguait toujours sous le poids de l’homme qui courait vers la falaise. Je ne pouvais détacher mes yeux du petit point que formait Jim, et bientôt il disparut. Il n’y avait plus que le sifflement du vent et le calme habituel d’Octavie, le crissement lointain des hamacs, les toiles silencieusement tissées par les femmes et les araignées.

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Illustration: Tilu

A suivre…

Posté par ekwerkwe à 08:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur Le feuilleton du dimanche

    La vie est vraiment dangereuse à Octavie ! Pauvre Jim victime d'un assureur à la valise jaune !!!
    Un récit bien mené avec la découverte de ce nouveau personnage.
    Bravo Rose !

    Posté par MAP, 03 février 2010 à 21:21 | | Répondre
  • Pauvre Jim ! se retrouver ainsi dans le fameux cimetière aux oiseaux ... peut-on dire que son lance-pierre s'est retourné contre lui ? aurait-il dû prendre auparavant des cours d'acrobatie avec Dercelo très prenant votre texte bravo !

    Posté par mc d'augé, 05 février 2010 à 11:22 | | Répondre
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