24 janvier 2010

Le feuilleton du dimanche

Chroniques d'Octavie

troisième épisode

Dercelo
par Macalys

 

J’ouvre les yeux sur un ciel gris-rose, où le soleil ne paraîtra qu’après avoir dépassé les sommets qui enserrent Octavie. Une vue qui manque de chaleur. S’il était encore là, le Vieux guetterait mon réveil, et j’ouvrirais les yeux sur son visage mal rasé.  On boirait du café en échangeant des banalités, puis on se préparerait pour une nouvelle journée de représentations. Mais le Vieux est parti hier, et personne ne veille plus sur mon sommeil.

La ville suspendue dort encore. Parfait. Je me hisse hors du hamac, et m’installe sur une planche posée entre deux mailles du filet. Dans une bâche tendue gît un fond d’eau de la dernière pluie : pas assez pour me doucher, mais assez pour me débarbouiller et me désaltérer. J’enfile mon uniforme bariolé, puis attrape une bande de tissu, avec laquelle j’attache sur mon dos la planche et un petit sac renfermant mes outils de travail. Il faut rester vigilant pour ne pas perdre l’équilibre, surtout ici, aux marges de la cité, où les mailles sont plus larges. J’aime cette tension de tous les instants, elle m’empêche de penser à autre chose.

En sautillant, je me dirige vers la traverse Est de la ville et défait mon paquet. Indispensable, la planche me sert de plate-forme et de scène. La bande de tissu accrochée entre deux cordes permet de recueillir les oboles des passants. Enfin, à l’intérieur de la bourse en velours, je récupère mes chers yoyos, dont les mouvements hypnotiques canalisent mon chagrin et ma haine.

Je n’ai pas toujours jonglé avec. Avant, j’utilisais des balles, que je perdais régulièrement dans les abîmes sous la cité. Puis j’ai rencontré le Vieux. Après un quart d’heure passé à m’observer, il a déclaré qu’il ne trouvait de sens ni à mon numéro ni à ma vie. Bien sûr, il avait raison –je n’ai pas échoué dans cette ville absurde par hasard-, alors je n’ai pas protesté. De son gilet usé, il a sorti une douzaine de yoyos multicolores avec lesquels il a tracé des figures fantastiques. Ensuite, il m’a tendu ses jouets. Il m’a enseigné son art, que j’ai assimilé rapidement. J’ai une prédisposition pour les activités exigeant de la concentration. Notre association a duré quelques mois. On s’amusait bien, le Vieux et moi, mais hier soir, il m’a embrassé en pleurant, bredouillant que sa mission à Octavie se terminait et qu’il me donnait toutes ses affaires, y compris ses précieux yoyos. Il a marché vers l’ouest sans se retourner. J’aurais dû courir derrière lui, l’appeler, le supplier de rester, mais j’étais las des cris et des pleurs : je l’ai laissé suivre sa route.

Le Vieux était mon ami, ma seule famille ici et depuis qu’on m’a arraché la mienne. Dans cette ville, les habitants s’apprivoisent difficilement. Les Octaviens ne se regardent pas, ils préfèrent surveiller leurs pieds, histoire de ne pas finir au fond du précipice. Pourtant, il faut bien que j’attire leur attention, car c’est mon métier, en quelque sorte. Mon costume coloré ne suffit pas, et ils ne voient les yoyos que lorsqu’ils relèvent les yeux. Alors, pour les forcer à s’intéresser à moi, je leur parle. Je sors ce qui me passe par la tête, en général des bribes de poésie inspirées par la foule, le vent, les nuages. Peu après mes débuts de saltimbanque ici, certains badauds sont revenus me voir, affirmant que mes élucubrations s’étaient réalisées, que mes discours erratiques contiennent une part de Vérité. Quoi qu’il en soit, désormais, le public se presse autour de moi, essayant de décrypter les oracles de mes mots et la danse de mes yoyos. Je ne manque plus de rien. Sauf d’envie. Je reste un vagabond de l’âme, ravagé par le souvenir du passé.

Les traverses sont des lieux fréquentés. Une joyeuse rumeur s’en dégage, amplifiée par les parois rocheuses qui les surplombent. Au-dessus, en-dessous du filet, s’affaire une ribambelle de marchands, restaurateurs, guides, artistes qui dépouillent, régalent, occupent, distraient les voyageurs et les habitants d’Octavie. Beaucoup de visages me semblent familiers maintenant, et je bavarde volontiers avec les commerçants proches de mon emplacement habituel. Ceux-ci montrent une grande gentillesse à mon égard, mais maintiennent une distance prudente entre nous : je crois qu’ils me craignent. Parfois, je m’effraie aussi. J’ai l’impression de flotter au bord d’un gouffre de douleur. À force de retenir mes larmes, elles coulent en moi, creusant des sillons tourmentés sur mon cœur, irradiant à travers mes veines, brûlant ma peau de l’intérieur. Ma peine ne connaît aucun repos.

Alors je jongle au bord du vide, je me laisse emporter par mes chorégraphies aériennes, et j’oublie.

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Illustration: Tilu

A suivre…

Posté par ekwerkwe à 08:00 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires sur Le feuilleton du dimanche

    Voilà un nouveau personnage très attachant et émouvant, ce "vagabond de l’âme" ...
    Une description très subtile. On aimerait en savoir plus sur ce jeune homme abandonné à lui-même. J'ai beaucoup aimé Macalys !!!

    Posté par MAP, 24 janvier 2010 à 23:40 | | Répondre
  • Merci MAP ! Contente que Dercelo te plaise, car je m'amuse beaucoup avec lui^^
    Et merci aussi à Tilu pour ses photos. Elle sont à la fois simples et justes, parfaites pour illustrer Octavie !

    Posté par macalys, 26 janvier 2010 à 10:17 | | Répondre
  • J'aime ce jongleur avec ce sentiment de vague à l'âme ... il mérite largement les oboles, ça doit pas être évident de faire des chorégraphies aériennes au bord du vide avec des yoyos même colorés quelle imagination bravo et belle illustration !

    Posté par mc d'augé, 26 janvier 2010 à 18:26 | | Répondre
  • Merci !
    Dercelo doit être assez doué, en effet^^ Mais c'est le privilège de celui qui écrit que de donner une vie de papier à des personnages improbables !

    Posté par macalys, 28 janvier 2010 à 19:07 | | Répondre
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