17 janvier 2010

Le feuilleton du dimanche

Chroniques d'Octavie

deuxième épisode

Néléa
par Pandora

Je me réveille en sursaut, poussant un petit cri auquel répondent quelques singes dans la ville endormie ; il n’y a pas de chiens à Octavie. J’ai mal aux mains d’avoir trop serré les poings. Mes cheveux collent à mon dos trempé de sueur, une peau nue que la brise du matin caresse dans une froide étreinte. Je frissonne et me colle au torse velu de Melfor pour qu’il me transmette un peu de sa chaleur. Habitué à mon sommeil agité, il ne se réveille pas.

Ce contact me ramène au présent. Les images étaient d’une telle force ! La main qui coupe, les cordes qui lâchent, la ville qui sombre. J’entends encore les hurlements et ressens la souffrance des habitants, beaucoup sont mes amis : j’ai vu la chute d’Octavie. Pourtant, seuls les balancements plus appuyés du hamac témoignent de l’intensité de ma vision. Tout est calme et paisible alentour, le ciel accueille les premières couleurs rosées du matin. Une brume dense et cotonneuse recouvre le fond du gouffre. Presque accueillante.

Ce n’était pas un cauchemar, je ne rêve jamais. Je vois : je suis la prophétesse et cette nuit, notre futur était bien sombre.

J’ai du mal à me détacher de Melfor dont la respiration profonde m’apaise, mais je ne dois pas tarder. J’ai le pouvoir de changer ce qui est prédit. Je me lève en retenant le hamac pour ne pas réveiller mon amant, et je gagne le centre de la petite plate-forme de bois qui nous sert de lieu de vie. Ma robe rouge pend, accrochée à un clou ; je l’enfile et je m’approche de l’autel posé devant le mur principal. J’y ai placé en offrande sept bougies qui ne doivent jamais s’éteindre et autant de coupelles remplies d’eau pure que je renouvelle tous les jours. Nous habitons, seuls, au niveau le plus bas, n’apercevant le ciel qu’au travers des mailles de la ville suspendue. Entre les habitations et tous les objets, de plus en plus nombreux, qui pendent sous le filet principal, il viendra un jour où nous ne verrons plus le bleu du ciel. J’ai le droit d’utiliser le feu, normalement proscrit dans toute la ville. J’allume un bâtonnet d’encens et récite une prière pour remercier les dieux de m’avoir accordé cette vision. Il est encore temps et je sais ce que je dois faire.

J’enroule mes cheveux en chignon et les recouvre d’une coiffe rouge elle aussi, la couleur divine. Une légende raconte que celui qui voit les cheveux de la prophétesse meurt dans le mois qui suit. Les habitants d’Octavie sont superstitieux, mais pas tous heureusement : lors de notre première nuit, Melfor n’a pas eu peur de me décoiffer afin de glisser ses doigts dans ma chevelure corbeau ; il a ensuite été tout aussi entreprenant, mais c’est une autre histoire ! C’était il y a bientôt trois ans, pourtant il est toujours en vie, et toujours aussi curieux.

Les oiseaux chantent, c’est le signe du départ. Je commence la remontée vers les niveaux supérieurs. Grimper les innombrables échelles et cordes de cette toile d’araignée m’a donné un corps fin et musclé. Je me hisse souplement d’un palier à l’autre, marchant parfois sur quelques traverses ou passerelles, et je progresse dans la faible clarté de l’aube vers le filet principal. Je sais où aller, j’ai reconnu l’endroit et la bague que portait la main : une pierre jaune de volcan, sertie dans un alliage d’or et de platine.

Le jour est presque levé, il ne me reste plus beaucoup de temps. La lumière croît à mesure que je monte et me rapproche du soleil, j’en profite pour accélérer. Je ne veux pas penser à la chute, à l’abîme qui court sous mes pieds. Je saute d’une traverse à l’autre pour gagner la Croisée des Cordes, le cœur de ma vision. Je vole vers mon objectif, poursuivie par quelques singes joueurs. Les dieux sont avec moi : Bastilus hésite encore devant les longs filins qui tiennent la ville, la main n’a pas frappé. Je l’ai reconnu à sa pierre : Calista en était si fière. Elle l’avait trouvée alors que nous jouions, petites filles, près du cratère du Grand Volcan dont l’une des pentes commençait pratiquement à la sortie est de la ville. Il est éteint depuis très longtemps mais nos parents nous interdisaient de nous y promener… ce qui nous le rendait irrésistiblement attirant ! Calista disait qu’il ne pouvait rien lui arriver tant qu’elle restait avec la prophétesse, l’Elue des dieux. Je n’avais pas revu Bastilus depuis la disparition de mon amie. Je me rapproche en lui criant :

— Ne fais pas ça, Bastilus.

Il sursaute. Perdu dans ses pensées, il ne m’a pas entendue arriver.

— Ne fais pas ça, c’était un accident.

Il se tourne vers moi, laissant tomber ses mains dont l’une tient le long couteau que j’ai vu dans ma prémonition.

— Néléa…j’aurais dû me douter que tu viendrais !

— Je t’ai vu détruire la ville et précipiter tous les Octaviens dans le gouffre. Leurs cris m’ont accompagnée alors que je courais ici. Tu n’es pas un assassin, Bastilus.

Je m’approche encore de lui mais il recule d’un pas et lève sa main armée, menaçant :

— Ne bouge pas. Toi aussi tu l’as tuée. Je ne suis plus rien à cause de vous.

Je palis sous la violence de ses accusations, des mots qui me hantent chaque soir depuis que Calista est tombée dans les abîmes d’Octavie. Moi, la prophétesse, je n’ai pas vu.

Les mains écartées en signe de paix, je m’avance vers lui malgré le couteau levé :

— Je ne commande pas aux dieux Bastilus. Moi aussi je l’aimais. Tue-moi si tu veux, mais ne coupe pas ces cordes.

— Mais tu ne vois donc rien, Néléa ? Cette ville maudite t’a prise dans ses filets, comme les autres. Elle tuera encore si je ne fais rien !

Ses bras s’agitent à la façon d’un chef d’orchestre. La lame danse dans le contrejour et me renvoie des éclats de soleil. J’essaie de paraître sûre de moi, mais je suis trahie par l’agitation de mes mains. Je n’ai jamais su jouer la comédie.

— Calista n’aurait pas voulu qu’on meure pour elle, Bastilus !

Sa voix claque et résonne en écho dans le gouffre tout proche :

— Comment oses-tu parler en son nom !

— Comment oserais-tu tuer en son nom ? Calista était mon amie. Je ne veux pas te perdre toi aussi.

Il ne bouge pas, me fixant en silence. Puis il baisse la tête et se met à pleurer comme un enfant, ses larges épaules secouées de sanglots. Je lui prends doucement le couteau que je lance loin dans l’abîme. Nous savons tous les deux que tenir un objet tranchant sur la Croisée des Cordes est passible de pendaison.

— Pourquoi est-elle morte ? Elle me manque tellement !

Je le prends dans mes bras et nous la pleurons ensemble. Longuement. Je ne raconterai pas ce qui a été prédit. Je ne veux pas condamner Bastilus, même si ma charge de prophétesse me l’impose. Les dieux ne m’ont-ils pas trahie les premiers en m’empêchant de sauver mon amie ?

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Illustration: Tilu

A suivre…

Posté par ekwerkwe à 08:00 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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Commentaires sur Le feuilleton du dimanche

    Un épisode très prenant et qui tient en haleine ! Du beau travail Pandora !
    Bravo également à Tilu pour l'illustration de la croisée des cordes !

    Posté par MAP, 17 janvier 2010 à 10:52 | | Répondre
  • Merci Map ^^
    Un grand bravo à Tilu pour cette illustration photo que je trouve particulièrement réussie, à la fois belle et pile poil dans le thème ^^

    Posté par Pandora, 17 janvier 2010 à 13:44 | | Répondre
  • Je trouve cet épisode passionant , prenant. Je suis soulagée et en même temps les dieux sont si retors...

    Posté par caro_carito, 18 janvier 2010 à 22:14 | | Répondre
  • Je suis en admiration devant Néléa qui se fait danseuse de corde et sans balancier en plus ... bravo à tous les deux !

    Posté par mc d'augé, 19 janvier 2010 à 14:32 | | Répondre
  • Caro carito et mc d'augé, merci
    Les dieux retors, c'est le ressort de la nouvelle ^^

    Posté par Pandora, 19 janvier 2010 à 20:58 | | Répondre
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