10 janvier 2010

Le feuilleton du dimanche

Chroniques d'Octavie


premier épisode


Bastien
par InFolio


Toutes les semaines, une fois par semaine, le matin tôt, le messager arrive avec son aérostat. On raconte qu’avant il venait par la crête, à pied. Une fois par semaine, comme maintenant. C’était le temps qu’il lui fallait pour faire l’aller-retour jusque la cité voisine. Depuis toujours, c’est un terrestre qui s’en occupe. Nous, les Octaviens, aurions eu le mal de terre à rester ainsi au sol. Déjà en ce temps-là, le messager devait être bien courageux pour parcourir cette distance avec un si précieux chargement : il avait tout de même la responsabilité de tout le courrier arrivant et repartant d’Octavie !

Maintenant, avec l’aérostat, le trajet est plus rapide, ça simplifie leur travail. A moins d’avoir le mal de l’air, ha ha... un messager pour Octavie qui aurait le vertige, je n’ose pas imaginer ! Surtout que, encore maintenant, le messager doit avoir un certain courage. Et aussi le sens de l’équilibre.

L’aérostat n’est pas autorisé à venir au contact d’Octavie : il ne peut pas s’y poser, en cas de fausse manœuvre ses hélices risqueraient de trancher des éléments de la ville. Le pilote du ballon doit orienter ses moteurs face au vent, stabiliser sa vitesse pour se mettre en vol stationnaire pendant que le messager, sur une passerelle située à l’extrémité de l’engin, s’occupe du courrier.

Dans l’histoire, moi, je m’amuse. Je suis chargé de collecter le courrier des Octaviens et de distribuer celui apporté par le messager. Je suis facteur, en fait. C’est amusant d’aller voir les habitants, un à un, de passerelles en filets, de nacelles en tyroliennes… une partie de plaisir ! Je dois être le seul à connaître tous les Octaviens, et à en savoir autant sur eux : je rends de petits services, je donne des nouvelles des uns aux autres, je transmets parfois quelque menu matériel : un biberon oublié, un bouquet de fleurs... Tous m’appellent par mon prénom, Bastien, et parfois par le surnom qu’ils m’ont donné : le facrobatien ! Faut dire que mon prédécesseur ne les avait pas habitués à ce que le courrier arrive en passant par le toit ! 

Je suis aussi la deuxième moitié de l’interface entre l’aérostat et Octavie : je dois expédier et recevoir les sacs. Je m’installe sur une plateforme qui s’avance au-dessus du vide, pour m’éloigner le plus possible des constructions et des filets dans lesquels l’aérostat pourrait s’empêtrer. Il y en a une dizaine comme ça, réparties un peu partout. C’est le pilote qui choisit l’endroit le plus propice selon les nuages et les vents. Moi, il faut que je m’adapte pour me rendre sur la passerelle qui est face à lui. Par temps calme, on va toujours sur la même, celle qui est la plus distante, tout en bas, loin des habitations... toujours pour la sécurité de la ville. Quand ça ne bouge plus, je m’amuse parfois à anticiper le choix du pilote. Avec l’expérience je ne me trompe presque jamais.

Une fois sur place, je me sécurise par un harnais puis je déroule le câble de transfert. Je vérifie que mon extrémité du câble est bien fixée et le messager qui est dans l’aéronef m’envoie l’autre extrémité. A lui de faire le pitre sur la passerelle de l’engin volant pour le rattraper. Une fois que le messager a le câble, il le fixe dans un dispositif spécial qui s’ouvre et le libère en cas d’à-coup violent. Si l’aérostat bouge brusquement, il ne faut pas que cela emporte une partie d’Octavie. L’engin descend alors un peu pour que le dénivelé me permette de faire glisser nos sacs de courrier sur le câble. Une fois cette opération achevée, l’appareil s’élève légèrement pour que les sacs du messager puissent transiter vers moi le long du câble de la même manière, par gravité.

Il y a une sécurité à son extrémité : si jamais le câble se détache de la passerelle de l’aérostat, les sacs sont bloqués par un gros anneau de diamètre plus important que les mousquetons que nous employons pour faire glisser les sacs. A moi alors de remonter à la force des bras le sac qui pend au bout de ma plateforme, en enroulant le câble.

On a beau faire de notre mieux des deux côtés, ça se détache encore de temps en temps. Les jours de vent mauvais, bien sûr. Y’a pas à dire, mais le messager, il a intérêt à faire confiance au pilote en cas de bourrasques. Ça secoue beaucoup de leur côté quand il fait mauvais. Les moteurs, ça ne fait pas tout, et leur ballon est tellement gros qu’il offre une grande prise au vent. De notre côté, il y a trop de trous, l’air traverse. D’accord, le messager a un harnais lui aussi, mais il n’empêche qu’il est sur un engin instable qu’il ne contrôle pas. Je n’aimerais vraiment pas ça. Je n’aurais pas l’esprit tranquille à l’idée d’être attaché à quelque chose qui n’est attaché à rien…

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Illustration: Tilu

A suivre…

Posté par ekwerkwe à 08:00 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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Commentaires sur Le feuilleton du dimanche

    Un feuilleton ! Youpi ! Et quel feuilleton... Bravo InFolio : la découverte d'Octavie avec toi est un vrai bonheur. Tu a su créer un univers accueillant, à la fois mystérieux, différent et étrangement familier. Bravo à toi aussi Tilu : ta photo est parfaite pour illustrer l'univers créé par InFolio. Ca vient peut-être de moi mais je ne peux m'empêcher de ressentir de la nostalgie à la description par Bastien de son métier de facrobatien. Acrobaties et voltiges exceptés, ça me fait penser à un service public terrestre qui a bien entamé sa disparition. Ca donne vraiment envie de demander l'asile à Octavie, surtout si c'est pour vivre à quelques mètres du sol. Encore bravo pour ton texte InFolio, ta photo Tilu et pour cette merveilleuse idée de feuilleton les Fanes et plus particulièrement Ekwerkwe.

    Posté par stellasabbat, 10 janvier 2010 à 08:24 | | Répondre
  • AHHHH, voilà qui commence superbement bien ! Octavie la suspendue, Bastien le facrobatien, Infolio au texte, Tilu aux images ... Les Octaviens et le mal de terre !!! Il fallait le trouver ! J'ai beaucoup apprécié ! Un grand bravo !

    Posté par MAP, 10 janvier 2010 à 23:18 | | Répondre
  • Sûr que notre hameau enneigé, inaccessible par le service public terrestre durant quelques jours aurait aimé un Facrobatien comme Bastien pour lui amener le courrier bravo à vous

    Posté par mc d'augé, 11 janvier 2010 à 20:05 | | Répondre
  • merci, merci, c'est trop d'éloges.

    Posté par InFolio, 12 janvier 2010 à 18:27 | | Répondre
  • Non, non !!! C'est mérité !!!!

    Posté par MAP, 12 janvier 2010 à 21:56 | | Répondre
  • *rougit*

    Posté par InFolio, 13 janvier 2010 à 19:53 | | Répondre
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