07 janvier 2010

Cinq Sens - 1

Prisonnière
Pandora


Ballotée en tous sens, je ne peux pas bouger. Mes mains et mes pieds sont liés. Je ne vois rien. J’ai bien essayé de crier mais je n’ai produit que des gémissements étouffés. Un tissu me comprime la bouche et j’ai du mal à respirer. J’essaie de contenir la nausée qui monte. Ne pas vomir, surtout.
Accélération, décélération, le ronronnement du moteur ne parvient pas à couvrir les battements de mon cœur. J’ai si peur. On m’a droguée et enfermée dans un coffre de voiture. Nous roulons sans nous arrêter depuis que je me suis réveillée. J’ai l’impression que ça fait une éternité. J’ai froid et j’ai envie d’aller aux toilettes. Que va-t-il m’arriver ?
J’étais avec Mélanie, nous marchions dans le parc, il faisait beau. On discutait et riait comme des folles en nous moquant des garçons. Depuis son déménagement, on ne se voit plus beaucoup, mais rien n’a changé entre nous. On chate le soir jusqu’à très tard sans que nos parents ne le sachent. Elle est ma meilleure amie, presque comme une sœur. On sortait du parc quand elle s’est mise à crier. Quelqu’un m’a immobilisée en me plaquant un tissu contre le nez et la bouche. J’ai essayé de me débattre mais sans succès. Après je ne me souviens pas bien, juste le bruit d’une voiture qui démarre sur les chapeaux de roue, comme dans les films d’action. J’espère qu’ils n’ont rien fait à Mélanie.
Le ronronnement sourd et lancinant cesse soudain. On s’arrête. Les portières s’ouvrent puis claquent. Des voix étouffées, des rires. Une femme ? Un homme ? Peut-être deux. Un bruit sec puis un autre ressemblant à un chuintement. De l’air, enfin.
On me prend et me porte comme un paquet sans me détacher. Bâillonnée et aveugle. Un poids mort.
Des bruits de pas sur le gravier. Une porte qu’on ouvre. Une bouffée de chaleur. On me pose sur un matelas mou dont le sommier grince. Les pas s’éloignent, puis plus rien.
Le silence…
Pas tout à fait…  En tendant l’oreille, je perçois un grondement continu, dehors. Comme un bruit de ventilation d’usine, ou de voitures sur une autoroute ? Je bloque ma respiration pour mieux entendre, mais en vain. Où puis-je bien être ? Un chien aboie dans le lointain et cette présence me rassure, il y a peut-être du monde autour. Peut-être que quelqu’un nous a vus.
Je me tourne. Un bruit de ressorts rouillés déchire le calme ambiant. J’ai vraiment besoin d’aller aux toilettes. Est-ce qu’on m’aurait mise sur un lit si on voulait me tuer ? Je ne sais même pas si c’est le jour ou la nuit…
— Arrête !
Je sursaute. Une voix d’homme, dure et rocailleuse. Il m’a interrompue dans mes mouvements de reptation pour tenter, malgré les liens, de faire glisser le bandeau qui m’aveugle. Je ne l’avais pas entendu venir…
—Si tu recommences, je te tue !
Je n’arrive plus à compter les battements de mon cœur qui s’est emballé. Est-ce qu’on peut mourir d’une crise cardiaque à quinze ans ? Il m’a tellement fait peur que cette fois j’ai mouillé ma culotte. Comme une gamine. Je te tue.
— T’as compris ?
Des pas. Il approche. Et la même voix, plus fort. Elle a une pointe d’accent étranger dont je n’arrive pas à déterminer l’origine.
— T’as compris ?
J’essaie de m’asseoir mais mes membres sont trop engourdis à force d’être ainsi attachés. Depuis combien de temps suis-je là ? Le sommier grince encore.
On tire brutalement mes cheveux vers l’arrière. Des larmes remontent. Personne ne les verra derrière le bandeau. On n’entendra pas non plus mon cri de surprise et de douleur étouffé dans le bâillon. La voix à mon oreille :
— Fais oui avec ta tête si t’as compris …
Il relâche sa traction, mais j’entends toujours sa respiration de soufflet à ma gauche. Je hoche la tête en étouffant mes sanglots.
— Bien. Si tu fais ce qu’on te dit, tu retrouveras vite tes parents…
Au loin, des bruits de pas claquent comme des sabots sur un carrelage. Des talons. Une femme qui arrive ?
— Et nous, nous serons riches !
Oui, c’est bien une femme même si sa voix est assez rauque. Pas d’accent mais une diction chantante, elle semble de bonne humeur. Elle rit et l’homme aussi. Avant de tousser, de la toux grasse du fumeur. Mince consolation, je me dis qu’il crèvera d’un cancer. J’espère que ce sera dans d’atroces souffrances !
Le lit gémit quand il se relève.
Les pas s’éloignent. Les siens feutrés  et ceux sonores de la femme.
Le silence revient.
Enfin pas tout à fait. Il y a toujours le grondement dehors. Mais le chien s’est tu. Peut-être que c’est la nuit… J’aimerais en apprendre davantage pour pouvoir les retrouver quand ils me libèreront, ils ont promis. Ils ne me feront rien si je leur obéis. Je fais très attention à ne pas déplacer le bandeau, si jamais il était revenu en silence me surveiller. Je te tue. Je ne veux pas mourir…
Des claquements de pas me réveillent, je m’étais assoupie sans m’en rendre compte. Malgré la peur de ce qui va arriver. Ils reviennent !
— Tes cons de parents ne répondent pas au téléphone, à croire qu’ils s’en fichent de toi !
Ce n’est pas vrai !
— Si ça continue, on va devoir leur montrer qu’on ne plaisante pas…
Je sens la menace et me tortille sur le lit pour essayer de reculer loin d’elle. Les grincements criards à chacun de mes mouvements ressemblent à ceux qu’on peut entendre dans les hôtels de gare ou les scènes d’amour des films. Elle rit. Un rire franc et doux, à l’opposé de ses paroles menaçantes. Je n’ai pas envie de rire.
Le lit couine à nouveau. Elle s’est assise près de moi. J’entends au loin de la musique, ils doivent avoir allumé un poste de radio. Elle me touche la tête et je sursaute, je ne veux pas qu’on me fasse mal… Je suis trop jeune pour mourir.
— Ne bouge donc pas comme ça, je vais te donner à boire. Mais si tu cries, je t’en colle une et tu n’auras plus rien. Compris ?
Je hoche la tête comme je l’ai appris avec l’homme. Ils ont promis qu’ils ne me feraient rien si j’obéissais. J’ai très soif. Sa main passe à l’arrière de ma tête pour détacher le bâillon. J’aspire une grande bouffée d’air qui me fait tousser tant ma bouche est sèche. J’essaie de parler, mais elle m’interrompt sans écouter :
— Tais-toi et bois. Sinon je le remets.
J’obéis, j’ai trop soif. Ils ne me feront rien si j’obéis. J’entends le bruit sec de l’ouverture de la bouteille et le pschtt des bulles qui remontent, je n’aime pas l’eau gazeuse. Tant pis. Elle la verse et je bois avidement .
Quand la bouteille est vide et que plus rien ne coule, je veux lui demander de me détacher, mais déjà elle renoue le tissu sur ma bouche :
— N’aie pas peur va, tes chers parents vont payer comme les autres. Ils l’aiment leur petite Mélanie. Et ils ne sont pas à cent mille euros près, avec tout ce qu’ils ont gagné au loto.
Mélanie ?
Elle se relève en faisant pleurer le sommier du lit et s’éloigne en martelant énergiquement le sol.
Je ne veux pas mourir ! Je veux rentrer chez moi !


***
Morceau composé (parole et musique) pour vos oreilles grandes ouvertes.

Posté par InFolio à 08:00 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires sur Cinq Sens - 1

    Oh, bravo Pandora !!! J'ai été emportée par la lecture et par tous les sons évoqués -et il y en a -!!! La chute est très bonne également ! Erreur de personne ... Que va-t-il advenir de la pauvre amie de Mélanie ???

    Posté par MAP, 07 janvier 2010 à 18:56 | | Répondre
  • Merci Map ^^

    Posté par Pandora, 07 janvier 2010 à 22:23 | | Répondre
  • Les gagnants au loto ont du souci à se faire surtout pour les amis de leurs enfants c'est la scoumoune, effrayant même que le sommier en pleure Bravo Pandora

    Posté par mc d'augé, 11 janvier 2010 à 14:04 | | Répondre
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