28 novembre 2009

Quand Harry rencontre Sally - 2.2

Clair de lune sur Ilion

(Quand Arès rencontre Séléné)

par Rose (Alu)

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deuxième partie
La catabase d'Eros

 

Ecoutez, beaux rêveurs, écoutez comment Eros rencontra Circé. Eros était un garnement, le pire garnement de l’Olympe, qui comptait pourtant des garçons insupportables. C’était un enfant potelé aux joues de rose, assaillant quiconque se présentait devant ses yeux avec les flèches empoisonnées que sa mère lui avait données pour jouet. Il frappait Zeus, et le roi des dieux disparaissait quelques jours de l’Olympe, le temps d’apaiser un désir qui le poussait vers les jeunes mortelles, rendant l’austère Héra folle de jalousie. Eros n’épargnait pas même sa mère qui laissait tomber toute toilette pour s’offrir à de jeunes marins, nue sur une coquille, le corps luisant d’écume. Parfois, on l’envoyait en vacances sur terre. Son grand plaisir était alors de jouer des tours aux mortels  inconscients. C’est ainsi qu’il se présenta une nuit devant la lourde porte d’un palais. On entendait des chants assourdis, signe que la maîtresse des lieux était dans la grand-salle, filant la laine et chantant avec ses suivantes. « Ouvrez-moi, je suis trempé ! Je ne suis qu’un enfant, une averse m’a surpris sur le chemin de ma maison » implora Eros de sa voix la plus pitoyable.  La porte s’ouvrit et une servante invisible, aussi rapide et insaisissable qu’une brise, le conduisit jusqu’à la grand-salle où se tenait une femme aux yeux vastes comme la mer. La pièce était peu éclairée. De l’ombre surgit, quand Eros entra, une bête fauve qui vint se placer à côté de la dame. Les yeux de la bête étaient verts, et extrêmement doux. L’hôtesse s’affaira autour de l’enfant dont elle essuya les boucles et les plumes (c’était un enfant ailé) ; elle lui offrit une mixture qui cuisait sur le feu et qui devait en un instant le revigorer. Eros était charmé par cette femme silencieuse et si suave.
Mais à peine eut-il ingurgité la boisson que ses joues et ses rondeurs disparurent, son corps s’assécha, son arc et son carquois s’agrégèrent à son dos, et il se mit à vrombir dans la grand-salle. Circé éclata de rire : elle paraissait charmée de sa transformation. Elle captura l’insecte d’un geste foudroyant et ne le libéra que quelques instants plus tard, dans une pièce obscure et nauséabonde. Lorsque les yeux d’Eros furent habitués à l’obscurité, il parvint à discerner des formes lourdes, affalées sur le sol, qui poussaient de temps à autre des grognements : c’étaient des cochons.
Furieux de sa mésaventure, le petit dieu se mit à déchirer l’air de son vol pressé. Il s’approcha de la porte : elle présentait bien des interstices dans lesquels il aurait pu se glisser, mais ils devaient être scellés par quelque sortilège, car une force supérieure l’empêchait de fuir. Cependant les bêtes au-dessous de lui commençaient à s’agiter, grognaient et se piétinaient les unes les autres, énervées par le bourdonnement de la guêpe. Eros ne s’inquiétait pas de ce tapage. Et même, comme il avait eu vite fait de s’habituer à la nouvelle organisation de son corps, il ne manqua pas l’occasion de se livrer à son jeu favori, essaya son dard et frappa à l’aveuglette quelques cochons à sa portée. Aussitôt, les grognements redoublèrent, mais l’agitation fut décuplée par la vertu aphrodisiaque des piqûres de l’enfant. Eros observa tout cela, frappa encore et encore. Au fond, il s’amusait beaucoup.

Bientôt, l’Olympe fut pris d’inquiétude : pas le moindre drame de la jalousie, la moindre contagion amoureuse ne lui avaient été rapportés. Qu’était-il arrivé à Eros ? Poséidon, qui avait la semaine précédente rendu visite à son fils borgne  (lequel était voisin des terres de Circé), rapporta une rumeur : les domestiques de la magicienne (des hommes aux traits porcins et à l’air stupide) s’activaient et construisaient une nouvelle porcherie, tant le cheptel de Circé avait pris de l’ampleur. Le fils du dieu de la mer, de nature solitaire et même misanthrope, ne supportait plus les glapissements des petits cochons. Sur l’Olympe, on s’étonna un peu de cette fièvre porcine, mais on reconnut dans ce sursaut de natalité l’œuvre du garnement imprévisible que tous redoutaient, et un Conseil des dieux ne tarda pas à se réunir. On décida d’envoyer Hermès auprès de Circé, et Aphrodite lui demanda instamment d’employer tous les moyens pour ramener son fils à la maison.
Il n’eut cependant pas longtemps à plaider la cause de la jeunesse et de l’effronterie. Circé était déjà fatiguée par cette histoire et toute disposée à restituer son prisonnier.  Elle ouvrit la porte de la porcherie, saisit comme le premier soir la guêpe dans sa main. Mais l’insecte n’était plus tétanisé par la surprise ; dès qu’elle ouvrit sa paume, il piqua sauvagement la poitrine de sa geôlière. Celle-ci, dans un cri de douleur, mit la main à son sein blanc tandis que la guêpe voletait triomphalement à travers la grand-salle. Circé était devenue pâle ; elle dut appeler la bête fauve aux yeux doux. Avec son aide, elle se traîna jusqu’à l’âtre, languissante, le regard vide, incapable d’émettre la moindre protestation. Hermès se confondait en excuses, rappelant le jeune âge du garçon, sa nature farceuse, son arrogance d’enfant gâté. Circé ne l’écoutait pas. Elle jeta dans la marmite des herbes choisies et tendit une cuillère de la mixture au minuscule archet qui l’avait blessée : « Bois donc, vilaine bête, et disparais de mon palais. » Hermès hésita ; c’était peut-être du poison ? Mais, impatient de retrouver sa forme antérieure, l’insecte se précipita sur la cuillère. Alors, aussi vite que la dernière fois, son corps se transforma, sans reprendre pourtant les rondeurs enfantines de l’ancien Eros : il était devenu un beau jeune homme au corps glabre, aux cheveux délicatement bouclés et lissés à l’ambroisie. Sa lèvre supérieure portait un léger duvet, aussi doux que celui de ses ailes qui avaient gagné en amplitude. Son arc et son carquois enserraient son torse musclé. Il se trouva que son carquois était vide. Eros poussa un cri d’agacement et, prenant son élan, s’élança vers le ciel velouté.

Circé était toujours d’une pâleur de statue. Son visage s’était comme aminci, dévoré par les yeux couleur de mer, qui semblaient attachés au corps du jeune insolent. « Non, ne pars pas, ne quitte pas le palais ! Quand te reverrai-je ?  » lança-t-elle d’une voix faible en tentant de le retenir. Mais il avait déjà disparu. Hermès posa la main sur son épaule : « Magicienne, tu es puissante, mais je crains que tu ne te sois attaquée à plus fort que toi. Ne connais-tu pas le pouvoir d’Eros ? Ne sais-tu pas que tous là-haut sont épouvantés par ses polissonneries ? Et il semble que, dans ta porcherie, il ait gagné encore en assurance. On aurait dit un jeune homme sûr de sa séduction quand il a perdu sa vilaine apparence.  Je peux gager déjà que tu ne seras pas la seule à pleurer. Malheur aux mortels et aux dieux qui vont croiser sa route ! » Et les sanglots de Circé redoublèrent au souvenir de ses épaules larges et du doux parfum de sa chevelure. « Veux-tu le reconquérir ? ajouta Hermès. Je crois que ta magie n’y suffira pas, il te faut des philtres puissants. A mon avis, c’est aux Enfers que l’on trouverait des herbes aptes à glacer et subjuguer le sang fougueux du jeune Eros. » Circé avait tourné la tête vers lui, le regard hagard mais déjà décidé…


(à suivre...)

***

 

Quand Harry rencontre Sally, version épopée antique

Posté par ekwerkwe à 08:00 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires sur Quand Harry rencontre Sally - 2.2

    Qu'à ta base, je m'incline !

    Je viens de lire et déguster les deux épisodes d'un coup comme une gourmandise ... C'est palpitant et je sais maintenant ce qu'est une catabase !!! J'attends la suite avec impatience.

    Posté par MAP, 28 novembre 2009 à 19:24 | | Répondre
  • Grands dieux, palpitant oui et je constate, petit détail, que la fièvre porcine n'avait rien à voir avec celle dont on parle tant à l'heure actuelle ;o) bravo Rose pour ces trois épisodes

    Posté par mc d'augé, 01 décembre 2009 à 10:38 | | Répondre
  • Catabase est très utile, je dois en convenir... quant à la fièvre, il faut croire qu'Eros est encore assez puissant de nos jours et que l'histoire est un éternel recommencement

    Posté par rose, 02 décembre 2009 à 15:38 | | Répondre
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