27 octobre 2009

Bûchers - 7

Flambeau nuptial

par Pandora

Je tombe de fatigue, deux nuits déjà que je ne dors pas. Mes paupières se ferment. Je bois une nouvelle gorgée de la décoction amère qui me permet de résister au sommeil et y trempe un tissu pour humidifier les lèvres d’Eolas. Il ne peut pas mourir, je ne le mérite pas.
La corne a transpercé son flanc gauche quand le bison l’a chargé. Il a bien tenté de sauter sur le côté pour l’éviter mais la bête arrivait trop vite. La grande chasse se termine toujours dans le sang et cette fois les animaux sauvages ont gagné : la proie est devenue prédateur. Les hommes sont rentrés bredouilles en traînant mon mari sur un brancard confectionné à la hâte. S’il respirait encore faiblement à son arrivée au campement, son teint verdâtre et la profondeur de la blessure ne m’ont guère laissé d’espoir. Alban, le guérisseur, m’a préparé un onguent à base de boue et de sauge à appliquer sur la plaie. Remède dérisoire puisque sous le linge les entrailles sont à vif. L’odeur de la préparation que j’applique, faute de mieux, ne suffit plus à masquer celle, pestilentielle, qui se dégage de la blessure. Le front et la peau d’Eolas sont brûlants de l’infection qui gagne ; sa poitrine ne se soulève qu’avec peine et son souffle est aussi léger qu’une brise d’été. Le regard fixe, il ne délire même plus depuis que le soleil s’est couché. Je lui tiens la main et lui souffle à l’oreille qu’il doit se battre, que j’ai besoin de lui. Nous venons de nous marier à la dernière lune. Il ne doit pas mourir, pas déjà.
Mis à part le guérisseur, personne n’entre dans notre grotte tant l’odeur de la mort y est présente. Les oiseaux chantent ; le jour doit se lever. On entend au loin des claquements secs, comme des bruits de cognées. Un besoin naturel que je n’arrive plus à retenir m’oblige à laisser seul mon mari quelques instants. Je prends sa main et la serre fort pour lui dire de m’attendre, que je reviens tout de suite. Dehors, quelques membres de la tribu attendent. L’heure est grave puisqu’il y a parmi eux Melvin, le sorcier, et Petrus, le chef de notre tribu. Ils se lèvent en me voyant sortir :
— Comment va-t-il ?
— Il dort.
La même question à chacun de mes passages, et la même réponse. Que pourrais-je leur dire de plus ? Nessae, l’épouse du guérisseur, m’accompagne, silencieuse, tandis que je m’éloigne derrière un bosquet. Elle attend à quelques mètres pendant que je me soulage. J’aimerais avoir le courage de leur crier de s’en aller et de me laisser tranquille. Alors que je me relève, j’aperçois dans le petit matin trois hommes qui coupent du bois à l’orée de la forêt toute proche. Mes mains tremblent tandis que je me rhabille. Ils n’ont pas attendu, ils ne nous laissent même pas une petite chance. Pour notre tribu, Eolas est déjà mort. Petrus détourne la tête alors que je repasse devant lui, et malgré ma jeunesse – ou peut-être à cause d’elle – je crache à ses pieds. Qu’ai-je encore à perdre de toute façon?
Quelque chose a changé lorsque je reviens dans la grotte. Saisie d’un mauvais pressentiment, je me précipite vers mon mari afin de mettre ma joue au dessus de sa bouche entrouverte ; je ne sens aucun souffle. Je ramasse au sol un éclat de pierre polie que je frotte de ma manche pour le rendre brillant, comme je l’avais vu faire par ma mère il y a quelques lunes de cela. Je le place devant sa bouche et mes craintes sont confirmées : pas de buée. Je sens couler une goutte de sueur glacée du haut de mon dos jusqu’au creux de mes reins. Eolas est mort. J’ai envie de hurler, mais je ne veux pas que ceux qui attendent dehors m’entendent et entrent. Pas tout de suite. Celui qui est tué à la grande chasse est assuré de trouver une place au paradis des guerriers, il partira en tenant dans ses mains son arc et ses flèches. Ainsi les dieux le reconnaitront et l’accueilleront comme il le mérite. Je prends sa main et pose ma tête sur sa poitrine. Je laisse enfin mes larmes, trop longtemps retenues, couler en silence.
On me secoue doucement l’épaule et je me réveille. Dans ma main, celle d’Eolas est devenue fraîche et flasque. Alban sort avant que j’aie le temps de l’arrêter et de lui expliquer. Il revient bientôt, accompagné de Petrus et de trois des chasseurs de la tribu. Je tiens toujours serrée la main de mon mari pour le garder près de moi. Malgré mes cris et mes pleurs, ils emportent sa dépouille tandis que j’entends plus fort au loin le bruit du bois qu’on coupe. Je me précipite dehors pour les suivre mais Nessae me guette, avec deux autres femmes, me bloquant le passage.
— Je veux m’en aller !
— Tu ne peux plus sortir !
Je pleure et je crie :
— Laisse-moi passer Nessae…
— Retourne à l’intérieur et prie les dieux pour ton mari qui est mort.
Elles me repoussent doucement, mais fermement, dans la grotte. Alors que je rentre à contre-cœur, je suis prise d’un étourdissement. Il m’oblige à m’allonger sur la couche malgré les miasmes qui en émanent. Quand ai-je mangé pour la dernière fois ? Je ne peux pas être veuve à mon âge. Je me mets à sangloter sans plus pouvoir m’arrêter. Je ne sais pas combien de temps je passe ainsi à pleurer, mais bientôt mes larmes se tarissent d’elles-mêmes. Je vois alors Nessae qui attend dans la pénombre, je ne l’ai pas entendu entrer. Depuis combien de temps est-elle là ? Elle s’approche et me propose à boire. Je m’assois mais je repousse sa main, je ne veux rien. A quoi bon ? Elle prend place à côté de moi, sans sembler dérangée par l’odeur pestilentielle qui imprègne mes vêtements et me tend à nouveau le gobelet.
— Bois Méléa, Alban l’a préparé pour toi. Cela te fera du bien.
Je ne résiste pas cette fois, j’ai trop soif. Le liquide est sucré, ce n’est pas de l’eau : c’est bien meilleur ! Comme j’ai tout bu d’un trait, elle me ressert et je replonge mes lèvres avec délice dans le breuvage. L’ambiance serait paisible si l’on n’entendait le bruit des haches dehors. Nous restons assises de longues minutes, dans le silence. A chaque fois que je vide mon verre, Nessae y remet du liquide. Quand elle approche sa tête pour me servir, je vois sa coiffure onduler, comme si ses cheveux étaient de longs vers de terre. Les murs de ma caverne sont devenus brillants et ils renvoient une lumière bleutée qui m’apaise. Mon cœur bat comme un tambour dans mes oreilles. Je prends enfin la parole :
— Les hommes coupent le bois ?
— Oui, ils ont bientôt fini.
— Ensuite ils dresseront le bûcher ?
— Ils ont déjà commencé à le monter.
Je me tais afin de mieux appréhender tout ce que ces mots impliquent. Je me demande ce que contient cette boisson pour que je me sente tellement indifférente alors que ma vie se joue, mais cela n’a pas d’importance. Une chanson me revient en tête où il est question de feu et de bûcher, je chantonne et je m’arrête. Ce n’est pas drôle. Ma voix tremble malgré moi quand je lui pose la question qui me brûle les lèvres :
— Il reste combien de temps ?
Sa réponse est brutale : «  La crémation aura lieu à la nuit tombée »
J’éclate de rire alors que j’ai très peur. Puis je me mets à sangloter. ? Nessae me serre contre elle et me caresse doucement les cheveux. Ses oreilles sont presqu’aussi longues que celles d’un lapin. Le soleil brille tellement au travers de l’entrée que ça en devient douloureux. Je lui tends mon gobelet pour qu’elle me serve à nouveau. Le nez de Nessae est si long que des oiseaux pourraient s’y poser comme sur un perchoir. Je dois accomplir ce que chaque veuve a fait avant moi, depuis que notre tribu existe. J’irai me jeter dans les flammes du bûcher pour retrouver et accompagner mon mari, nous irons ensemble.
— Il faut te préparer au voyage Méléa, tu ne peux pas partir ainsi, les dieux ne te laisseraient pas entrer. Nous devons te laver et te raser comme nous l’avons fait pour Eolas. Mange un peu pendant que je vais chercher de l’eau à la rivière.
Elle me tend de petites boulettes brunes que j’hésite à manger, avant de m’enhardir. Que risqué-je après tout ? Elles ont un goût de fruit trop vert, mais je sais surtout qu’elles m’aideront à affronter mes peurs. Je me lève et m’approche de la sortie. Titubante, comme Eolas quand il rentrait ivre, je dois me tenir à la paroi pour ne pas tomber. Les murs bougent, ils se rapprochent et s’éloignent, comme s’ils étaient vivants. J’ai presque envie de vomir. Alban qui attendait à l’extérieur s’avance aussitôt mais je ne veux pas m’enfuir. Pourquoi m’enfuirais-je ?
Dehors les hommes ont terminé le bûcher, un assemblage irrégulier de branches et de gros morceaux de bois mélangés à des herbes sèches. Je vois sa bouche qui va m’avaler ce soir, il me sourit. Tout le monde me sourit. Il fait chaud et sec et le feu prendra facilement. Le ciel est si bleu, et rose. On portera Eolas dans sa tenue de chasseur, son arc et ses flèches reposant sur sa poitrine et on l’allongera sur le bûcher. Après quelques prières, Melvin y mettra le feu et l’on viendra me chercher. Je ferai cinq fois le tour du bûcher dans un sens puis cinq dans l’autre, et je me jetterai dans les flammes. Je me souviens précisément de la façon dont ma mère a accompli le rituel l’hiver dernier. De la chaleur du bûcher qui brillait dans la nuit et faisait perler à mon front de petites gouttes de sueur malgré le froid hivernal. Du bruit des tambours dont le rythme s’accélérait à chaque nouveau passage jusqu’à la mettre en transe. Je reprends deux boulettes, je veux tout oublier. Ses cris quand les flammes ont léché sa peau et ses vêtements. L’odeur agréable du bois puis celle, âcre, de chairs brûlées que la fumée des plantes sacrées ne suffisait pas à masquer — je ne peux plus manger de viande depuis cet hiver. Mes larmes qui jaillissaient tandis que je perdais mon père et que la tribu me prenait ma mère. Mon sang qui coulait entre mes cuisses, pour la première fois ce soir-là. Je devenais orpheline et femme.
Nessae revient bientôt avec de l’eau propre et fraîche, elle est accompagnée de Divina la prophétesse. Toutes deux me font rentrer en me tenant chacune par un bras. Je vole ! Elles me déshabillent et me savonnent, puis me rasent la tête. Je ris quand leurs mains me touchent. Ce sont elles qui ont autorisé mes épousailles en affirmant que j’étais devenue femme, mais je n’ai plus saigné depuis la mort de mes parents, sinon les quelques fois où Eolas m’a prise. Nessae a rapporté un nouveau pichet auquel je m’abreuve régulièrement. Je me sens si détendue que j’arriverais presque à lire dans les pensées. Leurs visages graves me donnent envie de pouffer. De la lumière brille au bout de mes doigts et de ceux de Divina. Dehors les chants ont commencé, soutenus par le bruit des tambours. J’ai envie de rire et de danser. J’ai hâte de retrouver Eolas.
Elles m’aident bientôt à enfiler ma plus belle tenue. Je cache sous ma chemise ma poupée de chiffons. Celle qui me protège la nuit, mon bien le plus précieux que j’emporterai avec moi sur le bûcher.
Je n’ai plus peur de rien.

***
une satî en réponse à l'appel 'Bûchers'

Posté par rose_alu à 08:00 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires sur Bûchers - 7

    Wou !

    Quelle écriture ! Et quelle histoire !
    Etouffant...

    Posté par Cacoune, 27 octobre 2009 à 08:43 | | Répondre
  • La fièvre du mardi matin
    Bravo Pandora
    en levant mes yeux vers le ciel
    je viens d'apercevoir
    une poupée de chiffons sur le dos du grand oiseau blanc de Martine 27 ...

    Posté par mc d'augé, 27 octobre 2009 à 09:10 | | Répondre
  • Très belle écriture ! Un sujet très prenant !
    Une jeune femme encore si proche de l'enfance soumise à ce "flambeau nuptial"...
    Je suis admirative de ton style Pandora !
    Un grand bravo !

    Posté par MAP, 27 octobre 2009 à 18:22 | | Répondre
  • Merci beaucoup de vos commentaires
    Cette histoire s'inspire des sati en Inde :
    http://pagesperso-orange.fr/indianred/sati.htm

    Posté par pandora, 28 octobre 2009 à 07:56 | | Répondre
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