21 mai 2009

Intelligence végétale - 5

Dans ma rue
Martine27


J'ai toujours vécu dans cette rue. Je ne l'ai jamais quittée.

Bien sûr, je me souviens peu de mes premiers jours, j'étais petit et frêle mais tendrement soigné par mon père adoptif. De ce temps ne me reviennent en mémoire que de belles dames en robes longues, des voitures tirées par des chevaux, des cerceaux poussés par de jeunes enfants. A l’époque, je ne savais pas encore ce qu’étaient ces êtres étranges, tous ces géants m’effrayaient un peu, tant j’avais peur qu’ils ne m’écrasent.

Puis j'ai grandi et forci. A ce moment là, j'ai commencé à observer mon entourage. Les jeunes me faisaient maintenant moins peur, les adultes passaient indifférents, mais les chevaux eux m’inquiétaient toujours avec leur taille impressionnante, je me sentais encore bien vulnérable près d’eux.

A un moment donné, dans ma rue, il se mit à circuler de plus en plus de voitures, elles étaient étranges faisaient du bruit et dégageaient des mauvaises odeurs, les chevaux, qui alors ne me faisaient plus peur, devenaient de plus en plus rares.

Je croisais souvent des nounous qui promenaient des bébés dans de grands landaus hauts sur roues.

Ces petits m'intéressaient tout particulièrement, alors, au fil du temps, je les ai étudiés.

C'était amusant d'assister à leurs premiers pas un peu chancelants, puis de les voir jouer, ou plutôt essayer, de jouer ensemble. D’ailleurs combien de fois les ai-je aidés à se cacher les uns des autres ? Bien souvent il y avait des disputes qui finissaient dans les larmes, puis dans les rires. Certains mêmes s’endormaient nichés tout contre moi, que c’était doux !

En grandissant, ils venaient me confier leurs problèmes, leurs joies, leurs peines.
Et puis, leurs amours naissantes aussi. Parfois leurs familles ne s'entendaient pas et mes petits amis étaient bien tristes, ils venaient parfois me confier leur peine et se jurer un amour éternel en me prenant pour témoin. Mais à cette époque, il fallait obéir aux parents, et très souvent, la mort dans l'âme, ils se séparaient et tentaient de trouver le bonheur autrement. J'étais bien peiné pour eux, mais je ne pouvais rien y faire malheureusement. D'autres, au contraire, s'unissaient et bientôt ils venaient me présenter leur progéniture. Quel plaisir pour moi !

Bien sûr, il y avait aussi des personnes peu aimables, des commères qui, assisses sur le banc près de moi, critiquaient tout un chacun. Des hommes brutaux maltraitaient leurs épouses et leurs enfants, et elles venaient souvent là pour s’en plaindre à leurs amies… j’aurais tant aimé les aider.

Souvent, j'accueillais les vieilles personnes qui venaient se reposer près de moi. Elles me racontaient leur vie, comme si je n'en avais pas déjà suivi une bonne partie.

Et puis un jour, ce fut l'horreur. Les habitants de ma rue paraissaient terrifiés, beaucoup pleuraient. Certains des gamins que j'avais connu dans les langes revêtirent d'étranges costumes et partirent. Parfois, les compagnes de certains d'entre eux venaient me voir et sanglotaient près de moi, j'essayais de les consoler, mais ce n'était pas facile. Il n'y avait plus de joie, ni de lumière dans ma rue.

Une nuit, il y eu un bruit effrayant, quelque chose explosa et plusieurs maisons s'effondrèrent. Des amis périrent, d'autres furent blessés. Moi-même je reçus un éclat qui fit une large entaille dans mon flanc et me laissa une cicatrice. Quand tout cela allait-il finir ?

Cela vint un jour, d'énormes voitures sans roues passèrent, les habitants criaient des hourras, embrassaient les hommes assis sur ces étranges engins.

Et petit à petit ma rue pansa ses plaies, certains de mes jeunes amis revinrent, les yeux hantés de choses que je ne verrai jamais. Et comme lorsqu'ils étaient enfants, après une bagarre, ils venaient se réfugier près de moi.

La vie devenait de plus en plus trépidante, de plus en plus de voitures, des petites maisons remplacées par des immeubles, heureusement pour moi mon petit coin de rue fut transformé en square nous ménageant un coin de paix, à moi et aux enfants, de plus en plus nombreux, qui peuplaient la rue.

Je n'aime guère l'hiver je me sens délaissé par mes jeunes amis, alors je m’endors mon rythme de vie est si différent du leur. Mais dès que le printemps revient, je peux à nouveau m'amuser de leurs jeux. Et en eux je retrouve les enfants que j'ai vu grandir, aimer, et partir parfois.

Je commence à être vieux, à me sentir vieux. Régulièrement des hommes viennent me voir, m'auscultent.
"Croyez-vous qu'il soit encore suffisamment en forme" leur demandent mes amis.
"Oui, il peut encore vivre de nombreuses années"
"Tant mieux, vous savez je l'ai toujours connu, mes parents et mes grands-parents aussi, elle serait triste cette rue sans lui".

Et moi, dans le square, je secoue doucement mes feuilles pour leur faire comprendre que leur amitié me réchauffe et que ma rue est sans conteste la plus belle du monde.

Posté par InFolio à 08:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur Intelligence végétale - 5

    Quelle belle façon de revisiter l'Histoire et de nous l'écrire sur feuilles d'arbre. Un récit simple -dans le bon sens du terme- naturel et très touchant ! Un grand bravo Martine27 !

    Posté par MAP, 21 mai 2009 à 10:03 | | Répondre
  • j'avoue aimer moi aussi beaucoup la sensibilité touchante qu'exprime cet arbre.

    Posté par InFolio, 23 mai 2009 à 11:51 | | Répondre
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