13 novembre 2008

La vie, mode d'emploi - 4

K7

Caro_carito

Elle ouvrit la boîte à gants et attrapa le boîtier en plastique fendu. Le matin était frisquet et un peu de fatigue accrochait ses gestes. C’était hier qu’elle avait débusqué ce carton, antique vestige du jour où Louis avait débarqué dans son deux-pièces exigu, rue de Belleville. Il avait dû se trimballer de déménagement en déménagement depuis plus d’une décennie, jusqu’à atterrir dans un coin obscur de leur cave. Dans un excès de zèle dominical, elle avait décidé de jeter au rebut ce qui traînait de vieux jouets de plages, de chaussures démodées, de tout ce que l’on entasse dans ce genre d’endroit sans vouloir vraiment s’en séparer. Elle l’avait donc ouvert et n’avait trouvé que de vieux cahiers, des magazines, des souvenirs, des photos et quelques K7. Elle avait pris un ou deux albums qu’elle ne connaissait pas et les clichés. Étrange de découvrir au milieu d’un bataillon de visages inconnus la mine rêveuse d’un ado aux longs cheveux ou un trouffion souriant d’un air peu martial, écho efflanqué de l’homme qui partageait sa vie.

Elle troqua la musique préférée des enfants contre cette balade un peu démodée. Elle profita d’un feu rouge pour examiner la photographie que l’on devinait à travers le plastique opaque : Angels of Harlem. Ce visage à la coupe militaire, ces lunettes rondes. Non, elle était incapable d’y associer un quelconque groupe. Même en plongeant dans les souvenirs musicaux des eighties qui ne la lâchaient pas.

La musique était douce et joyeuse. Parfaite pour accompagner un long trajet ennuyeux. Un peu datée pourtant si elle se référait aux nouveaux sons qui envahissaient les radios. La route se déroulait uniforme. Le trafic se limitait à un ou deux camions poussifs. Elle aimait ses instants de solitude volée où elle se laissait aller au fil de ses pensées. Elle pensait aux enfants, à la vie, à des menus détails que le rouleau compresseur de la vie effaçait sans bruit. Elle s’imprégnait d’une musique qui parfois exprimait avec plus d’acuité ses propres émotions et l’aidait à s’évader.

Elle rembobina la K7 et se concentra sur la dernière chanson. Elle essaya d’imaginer Louis, si à l’aise dans sa silhouette massive de trentenaire en ado mal à l’aise. Il avait cette conversation facile que les hommes déroulent dès lors qu’ils franchissent un certain cap. L’âge peut-être, les habitudes… Ils enfilaient alors, comme une seconde peau, ce vernis de l’aisance financière et de la réussite familiale. Elle les rassurait et les soutenait. Pourtant elle n’avait aucun mal à l’imaginer prisonnier de ce passé furtif. Elle décelait parfois cette expression lointaine quand son regard se perdait dans la fumée des cigarettes lors d’un dîner entre amis. Ou ce soir où elle avait entrevu son visage avant de pousser la porte de la maison. L’angoisse sans doute à l’idée de se retrouver dans un foyer qui peut virer au paradis ou à l’enfer. Tous les jours la même fatalité : pousser la porte comme on fait tourner le barillet au jeu de la roulette russe. Et soudain son visage de patricien, qu’elle avait appris à connaître sous le bout de ses lèvres, s’était transformé, glissant dans cette fébrilité anxieuse qui l‘avait rajeuni brutalement. Comme si ses traits se dissolvaient dans les jours passés. Le refrain passé se rappela à elle avec insistance et elle se surprit à le deviner, jeune et mal à l’aise : assis sur le lit, dans cette chambre aux murs recouverts de rayures ardoise. La silhouette trop maigre mangée par des vêtements trop larges. Elle discerna avec netteté le tremblement appuyé de l’épaule. Le regard embué de solitude. Malgré les fêtes et les repas-raviolis-gâteaux secs où les rêves s’aiguisaient les uns les autres dans la camaraderie bienveillante d’un vieux Bob et de quelques canettes.

Elle perdit soudain le fil de la mélodie, distraite par la sonnerie d’un portable caché au fond de son sac. Elle ignora l’intrusion et retrouva sans peine la chaîne de ses pensées vagabondes. Ce passé de l’autre qui lui échappait à elle et aux enfants la surprenait toujours. Il y avait un avant. Le même homme qui ployait sous les soucis des autres, celui qui grondait, riait et s’endormait un sourire aux lèvres, celui-là gardait silencieusement une part de mystère.

Au retour, elle réécouterait la K7 encore et encore, pour effleurer ce Louis qui lui demeurait étranger. Tenir entre ses doigts ce pan de vie éclipsé par leur rencontre, les amis, les enfants. Ils avaient entrelacé leurs vies, goûté des minutes communes et pourtant… Il restait un inconnu et ce vide entre eux la désarçonnait. Elle éteignit le son, pour ne se laisser bercer que par le grondement familier du moteur. Cette musique lui avait arraché un sanglot muet et douloureux. Elle se sentait comme coupable d’avoir dérobé à l’homme qu’elle aimait un secret. Comme si elle avait intercepté un de ces petits papiers pliés en quatre que l’on se donnait entre enfants. Elle avait mis le doigt sur une fêlure silencieuse qu’il dissimulait soigneusement. Elle arrêta son véhicule sur l’aire de repos la plus proche. Lentement, elle remit la K7 dans son boitier usé et rangea le tout dans son sac.

Elle sortit dans le froid glacé. Elle referma le billet plié en quatre et le posa dans un coin de son esprit à côté de ses propres petits papiers, recouverts de l’écriture malhabile de la vie. Une bourrasque dépeigna les peupliers tout proches. Devant elle, une tourmente de copeaux de cuivre et de bronze froissés jeta aux quatre coins du parking des billets déchirés. Un d’eux s’approcha d’elle puis s’éloigna. Elle resta là, le regard perdu devant leur valse hésitante. Elle entendit les notes soufflées par le vent. La vie rebattait toujours les cartes. Les anciennes, les nouvelles. Certaines s’égaraient et d’autres mouraient sans bruit. Le bruissement d’une pluie de feuilles qui s’abattait sur le sol tinta à ses oreilles. Elle agrippa une feuille plus mince, dentelée, d’un roux presque doré. Elle la glissa contre sa paume, la lissa contre la chaleur de son corps et la serra de toutes ses forces, cette page arrachée au passé. Il ne fallait pas la laisser s’échapper. Comme un bout de papier transi où s’étaient glissées les notes fragiles d’une vie.

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Ce texte répond à l'appel "la vie mode d'emploi".

Posté par InFolio à 08:00 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires sur La vie, mode d'emploi - 4

    Il y a comme ça des objets qui sont de véritables fossiles d'un temps révolu et oublié. Des objets qui, en le découvrant, font remonter à la mémoire des strates entières de souvenirs, de secrètes choses qu'on ignorait alors... Encore faut-il, pour les découvrir, les déterrer, se transformer en archéologue de la mémoire, scruter les petits détails, se laisser imprégner par les ondes restées là malgré le temps... Ce que tu fais très bien avec ta plume qui se transforme en pinceau à épousseter...

    Un beau texte qui m'a ému, encore une fois.

    Posté par Sébastien, 13 novembre 2008 à 16:27 | | Répondre
  • Emouvant, oui et tellement bien raconté !

    Posté par MAP, 13 novembre 2008 à 18:28 | | Répondre
  • Douce et musicale histoire
    Un passé qui aide à mieux comprendre le présent

    Posté par pandora, 14 novembre 2008 à 07:26 | | Répondre
  • Merci Séb, je me vois bien en archéologue du passé. Je l'aime mieux souvent que l'avenir que j'ignore. Quant au présent, heureusement il se dédouble parfois et je sais que je pourrais le relire à l'envers juste l'instant d'après.

    Biz Map

    Pandora, oui de ça je suis certaine, en tout...

    Posté par caro_carito, 15 novembre 2008 à 15:24 | | Répondre
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