Fanes de carottes

Un blogzine de (science) fiction

04 mai 2008

Le feuilleton du dimanche : "Matins anachroniques"

Joyeux anniversaire, Georges

par Papistache


Résumé de l’épisode N°1
Georges, instituteur remplaçant, note par inadvertance sa date de naissance au tableau noir. Non seulement ses élèves ne remarquent rien, mais le jeune homme a l’impression d’effectuer un bond en arrière dans le temps. La tête lui tourne. Poussé par une collègue prévenante, secouriste à ses heures, et malgré des signes évidents de désorientation, il quitte l’école au volant de sa voiture.


Episode N°2

Mardi 18 mars 2008

Georges a dormi comme une masse.  Le lendemain matin, il gare sa voiture sur le parking réservé aux enseignants — entre les containers à verres usagés et ceux dévolus aux vieux papiers — et marche d’un pas peu assuré vers sa classe.
Il garde un souvenir confus de sa journée de lundi mais, au travers du brouillard  qui nimbait son esprit, une décision  a grandi.
— Je vais adopter la méthode scientifique de mes maîtres de L’IUFM. Toute expérience qui ne se renouvelle pas ne peut pas être considérée comme probante.
Georges, de sa belle écriture, trace, en haut et à droite du tableau : Mardi 18 mars 1974.

La horde qui se bouscule dans les escaliers annonce l’ouverture de la ménagerie.
— Ah ! M’sieu, on commence par l’histoire aujourd’hui ?
— M’sieu, M’sieu, en 1974, mon grand-père a fait le tour de la Corse en planche à voile !
— Eh ! Banane, les planches à voile, ça existait même pas au Moyen-Âge.
— Ziva, euh, l’autre, j’ai même la photo !
— Ah ! Parce qu’en plus il avait un appareil photo sur sa planche ?  Et c’est qui qu’appuyait sur le bouton ? Hein ? Vas-y ? Qu’est-ce que tu réponds à ça ?
— Ouiiinnn !

Il ne s’est rien passé hier. Un état grippal fulgurant et éphémère.  Maintenant, il lui faut trouver les paroles qui ramèneront un semblant de calme dans sa classe.
Le claquement métallique de la jambe artificielle du concierge tient lieu d’admonestation. Le Père Pilon frappe et entre avant que Georges ait le temps de l’y inviter.

L’invalide tient dans sa main droite un pli décacheté :
— Tiens, gamin ! M’ame Solange veut qu’tu lises ça. Paraît qu’c’est urgent. C’est arrivé hier  après-midi !
Les élèves se sont assis et ont entrepris d’échanger leurs impressions sur le débat télévisé de la veille. Georges perçoit qu’il a été question du danger des morsures d’araignées irradiées accidentellement. Au moins, les parents de ses élèves savent choisir des programmes éducatifs pour leurs rejetons.

Il sort la lettre manuscrite de l’enveloppe bleue et sent toute sa substance s’évaporer par chacun des  pores de sa peau.

"Cher Monsieur Georges B***,
J’ai l’honneur de vous informer que j’ai l’intention d’inspecter votre classe
mercredi  19 mars 2008, à partir de 9 heures.
Je vous prie de tenir à ma disposition tous les documents
afférents à la conduite de votre enseignement.
Signé,
L’inspecteur primaire,
Robert Dicodor"


Occuper les enfants ! Occuper les enfants, le temps de se ressaisir.
— S’il vous plaît, vous allez déchirer une page de votre cahier de brouillon et me raconter en 800 mots maximum ce que vous avez retenu du danger des irradiations nucléaires sur les araignées.
— ... ?
Ah oui ! La Constante Macabre ! La Constante Macabre !
— Euh, oubliez ce que j’ai dit ! Vous allez dessiner, faire un dessin… libre, un dessin libre, enfin, non, pas libre... qui se rapporte à l’émission... que vous venez, que vous avez... lue... vue.... hier soir !
— Ouais !

Georges s’appuie au radiateur glacé et reprend le feuillet écrit à l’encre violette.
Le cauchemar. Son cauchemar.
Une inspection surprise ou peu s’en faut !

Il relit sa condamnation à mort pour la cent-vingt-cinquième fois quand Julie, sa jeune collègue du CP 3, frappe hardiment au hublot de la porte.
— Georges ? Ça va ? Non ? Toi, tu as repris trop tôt !
— Bab... beu... bbbe...
Déjà, en temps normal, Georges perd ses moyens devant ce petit bout de femme énergique aux cheveux blonds, si différente de sa maîtresse de CP à lui, qui, disait-on, aurait inspiré Walt Disney pour un personnage de Banche-Neige et les sept nains, et ce n’était pas la princesse.
— Georges ? s’inquiète-t-elle.
_  Je vais être inspecté.
— Ah ! Ce n’est que ça ! Ne te mets pas martel en tête. J’ai été inspectée en novembre, l’inspecteur est un homme charmant. Bourru en grand groupe mais très humain en comité restreint.

Le pauvre instituteur en liquéfaction veut lui dire : “Certes, Julie, qui pourrait s’approcher de toi plus de trente secondes sans ressentir les effets de ton charisme ? Tu ferais fondre un iceberg plus vite que toute la pollution d’Amérique du Nord.” Il se contente de :
— C’est vrai ?
— Oui, je t’assure. Euh, tes élèves sont descendus en récré tout seuls tout à l’heure. Solange n’a rien vu mais je te conseille de les rejoindre. Je file ; mes petits sont rangés.

Tous les mardis, de 13 h 30 à 14 h 30, l’intervenant en  musique prend sa classe. L’école possède une chorale de premier ordre. Il aura donc une heure pour s’assurer que ses préparations, progressions, programmations sont à jour et présentables. En attendant, il faut tenir jusqu’au déjeuner. 
Une histoire ! Il va leur lire une histoire. Tous les enfants en sont friands. Le “Voyage au centre de la terre” de Jules Verne  ne quitte jamais son cartable fatigué. Georges sait captiver son auditoire. La seule chose qu’il se targue de maîtriser à merveille est précisément la lecture.
Un jour, un élève lui a dit :
— Oh ! M’sieu c’est pas tellement c’que vous racontez qu’est bien, c’est comment qu’vous l’faites !
Il a  reçu cet aveu comme le plus beau compliment du monde.
Cette classe ne fait pas exception, à peine le manuscrit runique découvert, elle s’équipe  pour l’aventure et  suit  l’instituteur en Islande.

L’heure du déjeuner apporte la délivrance. Croiser le regard de Julie étant un supplice, Georges s’en est  affranchi après deux jours de repas à la cantine scolaire. Il déjeune désormais d’un sandwich et d’un verre d’eau tiède dans sa classe.

            * * *

A quatorze heures quarante, quand le professeur de musique, lassé d’attendre que Georges vienne chercher ses élèves, raccompagne les jeunes choristes dans leur classe, il est bien surpris de ne pas trouver l’instituteur à son bureau.
Une rapide recherche diligemment effectuée par la directrice ne permet pas de le retrouver. Pour la seconde fois de la semaine les vingt-neuf élèves sont dispersés dans les autres classes de l’établissement.

à suivre...

Posté par rose_alu à 08:00 - n° 08 - fanes de mai - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Voilà qui nous tient en haleine ...
J'ai bien aimé l'intervention du Père Pilon et les araignées irradiées accidentellement !

Posté par MAP, 04 mai 2008 à 10:42

Nous nous enfonçons un peu plus dans l'énigme...

Posté par kloelle, 04 mai 2008 à 13:52

Il s'en passe des trucs bizarres dans cette classe... J'ai toujours était sidérée par l'effet que faisait sur certains instits l'annonce d'une inspection... c'est très bien décrit... on jurerait que vous l'avez déjà rencontré ce pauvre garçon....

Posté par tilu, 04 mai 2008 à 16:39

Oui, MAP, si j’étais cinéaste, je tournerais la scène du père Pilon en noir & blanc.
Quant aux araignées, j’ai pu en mesurer l’influence le jour où les enfants de l’école voisine ont défilé dans les rues. Que de costumes rouge et bleu j’y ai vus !


Oui Kloëlle, le suspense va durer une semaine entière, ce qui, paradoxe pour vous lectrices, représentera un mois et demi d’attente. Des nuits de 168 heures. Heureusement les Fanes officient également le lundi, ce qui réduit l‘attente !

Tilu, j’avais, en 5e, un professeur de sciences et de math, unanimement reconnu pour son professionnalisme qui ne pouvait s’empêcher de blanchir si, d’aventure, il apercevait l’Inspecteur traverser la place de la Cathédrale que notre premier étage dominait*. Or, l’inspection se nichait à deux rues de là. M. Granger avait donc le teint fort pâle, sauf quand il s’emportait, nous trouvant tous bons à finir éboueurs, quitte à nous faire retrouver notre copie chiffonnée au fond de la corbeille quand il lui semblait qu’il avait porté un jugement trop sévère au premier abord. Je n’oublierai jamais, non plus, la dissection des langoustines !
* dominait la place, hein ! pas la cathédrale !

Posté par Papistache, 04 mai 2008 à 17:55

On peut pas tricher un peu? Je veux dire... personne ne le saurait si je recevais tous les épisodes ce soir dans ma boite mail.
Je sais ce que vous allez dire: ça ne va pas être possible :( !

Bon, bon...

Posté par Val, 05 mai 2008 à 19:01

Ah c'est excellent! Je rattrape je cours je vole...

Posté par caro_carito, 27 mai 2008 à 11:09

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